Édition : Le Poulpe, retour d’une alternative littéraire

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La mythique série de polars antifascistes redémarre ! Les éditions Baleine ont retrouvé leur indépendance, et Jean-Bernard Pouy, qui initia l’aventure il y a treize ans, a remis sur le métier cet anti-SAS.

En 1996, sur les cendres des braseros encore fumantes des grèves de l’hiver 1995, naissait le Poulpe, alias Gabriel Lecouvreur, né un 22 mars, 40 ans en l’an 2000, « enquêteur un peu plus libertaire que d’habitude » et viscéralement antifasciste. Le Poulpe navigue en eaux troubles : volontairement émancipé d’état civil, il échappe à tout contrôle étatique. Il a un ennemi, Vergeat le RG, et une tribu : Cheryl, coiffeuse et « régulière » (le couple vit, ça va de soi, en union libre), Pedro, anarchiste catalan, Gérard, tenancier d’un rade improbable dans le XIe, Au pied de porc à la sainte Scolasse, QG du Poulpe.

La veine dans laquelle veulent s’inscrire les aventures du Poulpe, c’est celle d’une littérature populaire de qualité, reprenant les codes du roman-feuilleton (couvertures illustrées, jeux de mots…). Conçu par Jean-Bernard Pouy, polardeux prolixe, le projet devait à l’origine s’étaler sur une centaine de bouquins, tous d’un auteur différent, et être bouclé par Pouy himself, dans un opus final où le Poulpe buterait Le Pen, rien de moins (vérité ou légende ? Cette ambition originelle a en tout cas été colportée dans de nombreuses conférences données lors du lancement de la série). Le projet va s’adapter au succès de la série, car très vite, l’octopode décolle. Le Poulpe devient un exercice géant, terrain de jeux pour écrivains, mais aussi pour amateurs. La collection s’ouvre même à de véritables ateliers d’écritures : Poulpe pour tous ! Il y aura ainsi un Poulpe au lycée, un Poulpe en prison, et, ultime écriture collective, un Cyber Poulpe hébergé sur le site du chanteur Mano Solo.

Le Poulpe c’est aussi l’histoire d’une collection de littérature populaire qui va faire l’amère expérience des lois du marché de l’édition : rachat de l’éditeur indépendant Baleine par le Seuil, puis banqueroute de ce dernier au profit du requin La Martinière. Difficile alors de tuer le Poulpe aux œufs d’or. Résultat, plus de 200 titres, forcément inégaux, et des plumes qui transgressent légèrement le concept en signant deux voir trois opus (Daeninckx, Reboux, Simsolo).

Le Poulpe amorce son déclin en 1999, après un film éponyme au spleen hypnotique (scénario de Pouy, Raynal et Nicloux, avec Jean-Pierre Darroussin dans le rôle-titre) et des adaptations BD de ses aventures. Les parutions, de plus en plus espacées s’étirent péniblement jusqu’en 2005.

Le Poulpe avait-il alors rempli sa mission ? Dans un sens oui en devenant une collection de référence à brandir face au facho-puant SAS par exemple (un de ses buts avoués). Oui également, en créant un personnage de fiction apte à la littérature d’intervention : le Poulpe s’exprime littérairement parlant au moment du mouvement contre les lois Debré en 1996 (Deuxième Debré) ou lors des premières Marches européennes contre le chômage en 1997 (Marche ou grève). Les volumes du Poulpe cessent pourtant de paraître à l’aube du règne sarkozyste, alors qu’une droite décomplexée prend trop efficacement le relais d’une extrême droite aux abois.

Arrive la fin 2007... et le retour à l’indépendance des éditions Baleine. Poulpe is back. Les aficionados trépignent. La série redémarre et semble trouver un second souffle avec une dizaine de titres parus (et un blog éphémère tenu sur Rue89). Le Poulpe va désormais sur ses 50 berges (qu’il fêtera en 2010). Toujours clando, les convictions intactes, il continue à se frotter aux affreux de tout poil. Le verrons-nous de nouveau aux côtés de celles et ceux qui luttent ? Parce qu’avec les grèves de sans-papiers ou les licenciements sauvages, comme le dit une de ses dernières livraisons, « ça n’est pas seulement du pain que le Poulpe a sur la planche, c’est une boulangerie entière ».

Théo Rival (AL Orléans)

 
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