Edito : La « valeur travail » contre le capital

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Nicolas Sarkozy a bien blousé la gauche, avec son discours sur la "valeur travail". Comment se peut-il qu’il soit ainsi parvenu à récupérer avec autant d’aisance une notion traditionnellement de gauche, sinon parce que la gauche – par souci de "modernité" – l’a abandonnée ?

La critique fondamentale du capitalisme est fondée sur l’opposition du travail et du capital. Le capital est improductif, il n’existe que de l’exploitation du travail. Aux classes laborieuses, productrices de richesses, qui constituent la société, s’oppose la classe capitaliste, profiteuse des richesses créées, parasite de la société.

Mais, pratiquant avec succès une tactique à front renversé, Sarkozy s’est érigé le temps d’une campagne en défenseur d’un travail "dévalorisé", "mal récompensé", de la "France qui se lève tôt", avec ce slogan : "Travailler plus pour gagner plus !"

Certes, la bourgeoisie a toujours exalté le travail pour mieux écraser les travailleuses et les travailleurs. Le pétainisme et le gaullisme ont bien eu cette tactique en partage, en mettant sur un piédestal l’ouvrière et l’ouvrier consciencieux, docile, "soucieux de l’intérêt général", évidemment non syndiqué et non gréviste. En toute logique, et parce qu’elle en vit, la bourgeoisie peut magnifier le travail, en même temps qu’elle l’a avili, avec le travail à la chaîne, la parcellisation des tâches, la hiérarchie intellectuel/manuel, la précarité.

Pourtant, ces vingt dernières années, les libéraux PS ou UMP avaient plutôt changé de tactique. Il s’agissait non plus de glorifier le travailleur, mais de l’invisibiliser. L’heure était à marteler qu’"il n’y a plus d’ouvriers en France", à porter au pinacle les golden boys, la bourse, les "créateurs d’entreprise", et à sauter à pieds joints dans la mode débilitante de l’"économie immatérielle" et des start-up, mode qui fit les beaux jours de Libération avant de partir en fumée. Pour se mettre à la page, le PS et même certains syndicats avaient soigneusement nettoyé leur lexique de tous les gros mots archaïques qui trahissaient un honteux passé de gauche : "classe ouvrière", "prolétariat", "travailleurs" et, par contrecoup, "travail".

Les politiciennes et les politiciens ne redécouvrent la classe ouvrière qu’à l’occasion des élections. Pour le coup Sarkozy aura été plus rapide – et surtout moins complexé – que les socialistes. En s’emparant d’un vocabulaire qui pour ses adversaires sentait le crapaud, il a réussi le coup de maître de les tourner sur la gauche.

Pas besoin d’être devin pour savoir que l’escroquerie du discours sarkozien sur le travail éclatera au visage de ceux et celles qui y ont cru, à mesure qu’il lancera des réformes antisociales.

La social-démocratie actuelle, engluée dans son idéologie citoyenniste, humanitaire et moralisatrice, liée organiquement au patronat, ne veut et ne peut employer un discours de classe. Aux révolutionnaires de le faire. Alors disons-le haut et fort : qu’ils et elles soient manuels, intellectuels, français, immigrés, avec ou sans papiers, salariés ou privés d’emploi, la vraie “ valeur travail ” ce sont les travailleurs et les travailleuses.

Alternative libertaire, le 18 mai 2007

 
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