histoire

1977 : Edmond Maire, c’était aussi la chasse aux sorcières dans la CFDT

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Edmond Maire vient de disparaître à 86 ans. Il fut le secrétaire général de la CFDT « de la grande époque » combative et autogestionnaire. Il fut aussi un de ses fossoyeurs, comme le rappelle l’affaire de l’exclusion des postiers CFDT de Lyon-Gare, en 1977.

La CFDT est aujourd’hui une organisation syndicale de collaboration de classes, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Pour parvenir à ce « recentrage », sa direction confédérale, avec Edmond Maire (1931-2017) à sa tête, a dû exclure progressivement les syndicalistes de lutte. C’est-à-dire celles et ceux qui, bien souvent, avaient rejoint la CFDT dans les années post-68, attiré.es par les positions radicales de la centrale cédétiste, son projet d’autogestion socialiste et une démocratie interne que n’offrait alors pas la CGT.

Dès 1976 par exemple, l’union départementale de Gironde est suspendue en raison de son soutien aux comités de soldats [1].

Ce recentrage, qui sera effectif en 1979, au moment de l’échec de la lutte des sidérurgistes lorrains [2], vise à substituer le syndicalisme d’accompagnement à l’action gréviste, la négociation au rapport de force.

Edmond Maire (1931-2017) à l’époque des exclusions, en 1978.

Au centre de tri de Lyon-Gare, ça « remue »

Des suspensions, on va passer aux exclusions. Certaines sections syndicales sont alors jugées trop remuantes. Edmond Maire et d’autres responsables confédéraux et fédéraux proches du Parti socialiste, s’irritent des pratiques « basistes », proches du syndicalisme révolutionnaire, de certains syndicats CFDT.

C’est le cas de la section CFDT-PTT du Centre de tri de Lyon-Gare. Voici comment les syndicalistes CFDT, futurs exclus, présentent cet endroit où ils travaillent et militent :

« Lyon-Gare. Un vieux bâtiment gris. Deux étages. Accolé à la gare de Perrache par un pont couvert au-dessus de la rue Gilibert. La construction a près d’un siècle d’âge. Elle est exiguë depuis longtemps. À l’intérieur, pour s’y déplacer, il faut contourner, se faufiler, escalader les chariots tout pleins de sacs [postaux]. […]

Lyon-Gare. Un peu plus de mille employés. Pour la plupart préposés (trieurs de sacs) ou agents (trieurs de lettres). Sans oublier 300 auxiliaires qui comblent les trous, changent de service et d’emploi, selon les besoins de l’administration, font les plus sales boulots, sont les plus mal payés et peuvent être mis à la porte du jour au lendemain sans préavis. […]

Lyon-Gare. Forte syndicalisation du personnel (60 à 70%). Les postiers sont les fonctionnaires les plus combatifs. Les agents des centres de tri sont les postiers les plus combatifs. Lyon-Gare fut l’une des premières entreprises à Lyon à partir en grève en Mai 68. Elle fut le premier bureau du Rhône à démarrer lors de la grève de 74 [3]. Elle fut le dernier à reprendre le travail. Avec pratiquement 100% de grévistes constamment  [4]. »

Dans cet environnement et ce climat, la section CFDT compte 185 adhérents et adhérentes en 1977. Animée notamment par Georges Valero, postier et écrivain passé auparavant par la CGT et le PC avant de se « gauchir » avec Mai 68, elle est « remuante ». C’est-à-dire qu’elle va facilement au conflit, promeut les assemblées générales et ne s’interdit pas de parler sur le lieu de travail des LIP [5], d’antimilitarisme, d’écologie… C’est ce qui va lui être reproché.

Le coup de tonnerre de l’exclusion

Le 27 septembre 1977, les 20 membres de la commission exécutive (CE) de la section CFDT du centre de tri de Lyon-Gare sont exclus par le bureau départemental du syndicat CFDT-PTT du Rhône, suite à une interpellation de son bureau national [6].

La question de la démocratie syndicale est au cœur de cette exclusion collective. Pour le bureau départemental, la CE de Lyon-Gare représente une « tendance » de fait en prenant des initiatives autonomes qui ne respectent pas le « fédéralisme » de la CFDT. Ce qui lui est reproché est d’avoir agi au nom de la section « en dehors de toute décision des structures responsables de la CFDT » que ce soit dans la lutte antimilitariste, de la « coordination des luttes » autour des LIP ou de la participation à la manifestation antinucléaire de Creys-Malville.

Pour les instances nationales et régionales de la CFDT-PTT, cela s’explique par l’influence gauchiste au sein de la CE de Lyon-Gare. Ainsi la tenue d’une réunion de la « gauche syndicale » de la CFDT-PTT du Rhône au domicile d’un des membres de la CE en 1975 ou la reproduction d’un tract de ­l’Organisation communiste des travailleurs (OCT, petite organisation d’extrême gauche de ­l’époque) dans le journal de la section figurent parmi les griefs faits aux exclus.

Pour les mem­bres de la CE de Lyon-Gare, qui font valoir les entorses aux règles démocratiques internes que constitue leur exclusion, il n’y a là nul « fractionnisme », dans la mesure où ils estiment être représentatifs de leur base. Un « postier exclu », interrogé par Libération, témoigne des pratiques syndicales à Lyon-Gare :

« Pour chaque initiative, il s’agissait de réunir le plus d’adhérents possible, d’être tout le temps au plus près de la base. Dès qu’il y avait un problème, on se disait – “On monte au local” et on discutait avec le plus d’adhérents possible. » [7].

Le 3 octobre 1977, la CE exclue réunit les adhérents de la section. Cent vingt d’entre eux signent une motion lui réaffirmant leur confiance et demandant sa réintégration immédiate. Quelques jours avant, le 30 septembre les exclus ont publié une déclaration destinée à « tous les syndiqués CFDT-PTT, à tous les syndiqués CFDT, à toutes les structures, fédérations, UR, UD, Syndicats, sections, UIB » où ils ont appelé à une « bataille » pour leur réintégration.

Perdant cette bataille au congrès départemental de la CFDT-PTT du Rhône le 23 mai 1978 (par 40 mandats contre 28 et 5 abstentions), des membres de la CE iront quand même jusqu’à tenir meeting, avec d’autres exclus, aux portes du 38e congrès confédéral CFDT de Brest, en 1979.

1978 : un « papillon » de l’UTCL dénonçant la « chasse aux sorcières » interne à la CGT et CFDT.

Pour la démocratie syndicale

Cette exclusion ne passe pas inaperçue. D’une part parce que les exclus se sont organisés pour que cela se sache – et ça marche puisque plusieurs sections, syndicats, unions interprofessionnelles de base (UIB, autre nom donné aux UL) et même la fédération des Finances de la CFDT se fendent de prises de positions officielles contre les exclusions et écrivent en ce sens à la fédération CFDT-PTT et à la confédération. D’autre part, parce que c’est l’occasion pour tous les courants syndicalistes critiques de mener campagne pour la démocratie syndicale. C’est le cas par exemple des syndicalistes de la jeune Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL) et plus particulièrement de son secteur Poste, très actif [8].

La grille de lecture, c’est celle d’une subordination des intérêts du syndicat à ceux du PS (plusieurs dirigeants de la CFDT-PTT sont membres du Ceres, un courant du PS) :

« Les militants du Parti socialiste s’essayent depuis pas mal de temps à faire de la CFDT la courroie de transmission d’un parti qui ne bénéficie pas d’une bonne image dans la classe ouvrière. Pour cela tout est bon. On oublie la référence au principe du fédéralisme et au pouvoir des adhérents, on gomme tout ce qui avait permis le développement de la CFDT après 1968 sur des idées de démocratie autogestionnaire, etc. Le pouvoir politique, le lieu des décisions tend à se déplacer de plus en plus. Les sections sont de plus en plus atomisées, le rôle dirigeant des unions régionales tend à se développer. […] Dans cette affaire, ce que les militants et militantes communistes libertaires défendent ce n’est pas tel ou tel groupe politique, c’est la nécessité d’un fonctionnement démocratique de l’organisation syndicale : la démocratie syndicale. » [9]

À cela s’ajoute le contexte des élections législatives de mars 1978 : « Nos bureaucrates n’ont pas de scrupules. Leur but est clair : en empêchant la contestation dans l’organisation syndicale ils pensent pouvoir empêcher les travailleurs de continuer la lutte si la gauche arrive au gouvernement en 78. »

À ­l’époque l’union de la gauche, alliant PCF et PS, est en effet pressentie pour remporter la victoire et cette perspective est vue comme un inévitable « débouché politique » aux luttes de la décennie précédente [10]. Pour les syndicalistes combatifs et l’extrême gauche, il est clair qu’une telle victoire (qui n’aura pas lieu) ne saurait entraver les luttes pour ne pas déranger les « camarades ministres ».

Dans ces deux analyses, on retrouve une forte exigence de démocratie autogestionnaire : dans le syndicat, avec la mise en avant du « pouvoir aux adhérents » contre la mainmise du Ceres/PS et des tendances politiques ; et, plus largement, de l’autonomie ouvrière face au gouvernement, à l’État et aux partis.

De la CFDT autogestionnaire au syndicalisme alternatif

Mais mener cette campagne c’est aussi l’occasion de souligner qu’à la CFDT « démocratique », il peut y avoir des exclusions, comme à la CGT « stalinienne ». Bien sûr, pour la confédération CFDT, il ne s’agit que d’une agitation gauchiste de plus. Et les Nouvelles CFDT, du 14 octobre 1977 ne se privent pas d’allumer des contre-feux en ce sens : « S’agissant d’une question interne aux syndicat des PTT du Rhône et de la fédération, les autres structures n’ont pas à intervenir sous la pression d’autres sections CFDT, avec l’appui de militants OCT et de l’UTCL notamment, groupes auxquels appartiennent plusieurs exclus. » (en réalité, l’UTCL n’a aucun militant actif à Lyon à cette période).

La section de Lyon-Gare y est présentée comme « divisée en sous-sections autonomes », vivant « en marge du syndicat » et dont les militants cherchent à « contrecarrer en permanence la pratique syndicale démocratique ». Le discours de celles et ceux qui refusent ces exclusions s’appuie au contraire sur une légitimité démocratique tenue des adhérents.

D’autres sections, sans doute elles aussi par trop remuantes, vont faire les frais de ce qui devient, avant même le « recentrage » de 1979, une véritable vague d’exclusions. En janvier 1978, c’est la section BNP du syndicat parisien des banques, forte de plus de 1.000 adhérents, qui est suspendue. En mars 1979 c’est au tour du conseil syndical de la section CFDT d’Usinor-Dunkerque, qui regroupe 800 adhérentes et adhérents, d’être suspendue.

En juin 1981, le journal de l’UTCL signale que, malgré la compromission d’Edmond Maire (CFDT) avec le nouveau pouvoir socialiste, « le combat continue ».

La question se pose du maintien des collectifs syndicaux qui se sont construits sous étiquette CFDT pendant plusieurs années. Il faut d’abord rappeler que pour beaucoup, désemparé.es et écœuré.es, cela signe la fin de leur engagement. Mais d’autres continuent. Rejoindre la CGT n’est alors pas une option, tant cette centrale est à l’opposée du syndicalisme qu’ils et elles pratiquent.

Alors, pour préserver l’outil collectif construit durant plusieurs années, « l’activité humaine et vivante du syndicalisme » [11], se créent les premiers syndicats alternatifs et indépendants : le Syndicat démocratique des banques (SDB), le Syndicat de lutte des travailleurs (SLT) d’Usinor-Dunkerque et, concernant les postiers de Lyon-Gare, le Syndicat autogestionnaire des travailleurs, le SAT.

Quelques années plus tard, en juin 1984, ce seront à nouveau des exclu.es de la CFDT, à Air Inter, qui créeront le Syndicat national des personnels inter-transports (SNPIT). Puis c’est la création en 1989 du premier syndicat Solidaires, unitaires, démocratiques (SUD), aux PTT justement [12], avant leur multiplication après les grèves de novembre-décembre 1995. On verra alors que cette gauche syndicale, forgée dans les combats des années post-68, profondément marquée par la dynamique autogestionnaire et résolument anticapitaliste a réussi à se donner un avenir.

Théo Rival (AL Orléans)

[1Voir « 1975 : ils vivent, les comités de soldats », Alternative libertaire, janvier 2015, et « Contester dans l’armée. Comités de soldats, antimilitarisme et syndicalisme dans les années soixante-dix », Les Utopiques de juin 2017.

[2Voir « 1979 : La “république populaire de Longwy” », Alternative libertaire, mars 2009.

[3Voir « 1974 : la grande grève des PTT », Alternative libertaire, novembre 2014.

[4Extraits de l’introduction du dossier présenté par les vingt membres de la commission exécutive du Centre de tri de Lyon-Gare sur leur exclusion du syndicat CFDT-PTT du Rhône, brochure de 32 pages publiée en 1977. Archives confédérales CFDT, Secteur organisation, 8H2226.

[5Voir « 1973 : Lip, Lip, Lip, hourra ! », Alternative libertaire, juin 2013.

[6Voir Jorge Valero, Ni Dieu ni Maire. De Charléty aux moutons noirs, La Digitale, 1989 et Christian Chevandier, La Fabrique d’une génération. Georges Valero postier, militant et écrivain, Les Belles Lettres, 2009.

[7« “On fonçait sur tout”, interview d’un postier exclu de la CFDT », propos recueillis par Chantal Desprez, Libération, 21 octobre 1977.

[9« CFDT-PTT-Lyon, démocratie syndicale », signé du secteur PTT UTCL, Tout le pouvoir aux travailleurs du 15 novembre 1977.

[10Il n’en sera rien et il faudra attendre 1981 pour que le PS prenne le pouvoir… avec le succès que l’on sait en termes de « débouché politique » aux luttes. Voir « 1982 : la gauche au pouvoir se convertit à la “rigueur” », Alternative libertaire de juin 2012.

[11Patrice Spadoni, « À propos des syndicats indépendants », Lutter ! (mensuel de l’UTCL) de février 1986.

[12Éric Sionneau, « 1988 : des “moutons noirs” fondent SUD-PTT », Alternative libertaire, octobre 2008.

 
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