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Education : Généalogie de la morale laïque

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La morale républicaine fait, depuis la rentrée 2015, l’objet d’un enseignement qui s’étend du CP à la terminale. Quel regard libertaire peut-on poser dessus ?

L’enseignement de la morale laïque n’est pas une nouveauté en soi : introduit dans les années 1880, ces cours ne disparaissent qu’à la fin des années 1960.

De ce fait, il est intéressant de se pencher sur ce que des militants libertaires et syndicalistes ont pu écrire à ce propos. Il faut rappeler que les militants anarchistes n’ont pas été opposés à la morale. Pierre Kropotkine a consacré une grande partie de son œuvre à une réflexion sur une morale en accord avec l’anarchisme. Il est d’ailleurs l’auteur d’un opuscule intitulé La Morale anarchiste où, outre ses travaux de naturaliste sur l’entraide au sein des espèces, il mobilise l’œuvre du philosophe Jean-Marie Guyau, auteur d’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction. Ainsi Kropotkine écrit : « Sois fort ! Déborde d’énergie passionnelle et intellectuelle et tu déverseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d’action ! Voilà à quoi se réduit tout l’enseignement moral, dépouillé des hypocrisies de l’ascétisme oriental. Ce que l’humanité admire dans l’homme vraiment moral, c’est sa force, c’est l’exubérance de la vie, qui le pousse à donner son intelligence, ses sentiments, ses actes, sans rien demander en retour. »

Propagande par le fait

Sébastien Faure

Sébastien Faure, militant anarchiste, fondateur, au début du XXe siècle, d’une école alternative, la Ruche, écrit pour sa part : « La puissance de l’exemple – La plus grande force moralisatrice, c’est l’exemple. Le Mal est contagieux ; le Bien l’est aussi. L’exemple influe d’une façon quasi toute-puissante sur l’enfant, en raison même de sa malléabilité. » L’acte moral peut être inspiré chez d’autres, et en particulier chez les enfants, par l’exemple. Ce ne sont pas par des leçons que l’on apprend la morale. L’exemplarité du comportement de l’enseignant fait plus pour la morale que des discours. Cette position rejoint ce que les anarchistes ont appelé la « propagande par le fait » qui ne saurait être réduite à poser des bombes. Le « fait » désigne tout type d’action qui incite autrui à adopter l’idéal anarchiste.

Albert Thierry

L’instituteur syndicaliste révolutionnaire et libertaire, Albert Thierry, dans ses Réflexions sur ­l’éducation, va jusqu’à soutenir un enseignement de la morale : « J’aime la morale et je l’ai enseigné avec complaisance. […] S’il est bon qu’un jour grandis, ces enfants perfectionnent la justice et le devoir, comment s’y prendront-ils s’ils n’en ont pas reçu la première notion ? Neutralité morale : c’est immoralité […] Et la morale est l’espace même de la révolte. » Le cours de morale est perçu par Albert Thierry comme un temps scolaire lui donnant l’opportunité de prôner les valeurs qui sont celles des âmes révoltées. Dans un article intitulé « L’action directe en pédagogie », il ajoute : « Jadis je croyais qu’il fallait faire d’eux des hommes. Mais cette tâche est bien au-dessus du pouvoir d’un maître. (Tant mieux, d’ailleurs.) Je me consolerais si j’en faisais seulement des domestiques critiques. Par exemple (il y en a d’autres), des fonctionnaires syndicalistes. […] J’aime la morale : elle contient toute la vie. Et lorsque j’en parle, toujours je me laisse interrompre. […] Je n’ai pas menti. J’ai dit simplement : voilà ce qui existe. Mais j’ai ajouté : ça peut changer ». La leçon de morale n’a pas vocation à embrigader les élèves. Elle est un temps utilisé pour faire réfléchir les élèves au monde qui les entoure. Il s’agit d’aider à faire émerger une conscience sociale critique.

Aujourd’hui en revanche, on peut considérer l’enseignement de la morale et des valeurs républicaines comme un embrigadement. Mais est-ce à dire que prôner l’égalité entre hommes et femmes ou encore la lutte contre les discriminations et le racisme sont des valeurs qu’en tant que libertaires nous n’avons pas à défendre ? Cela serait bien étonnant. Car on peut supposer qu’une société communiste libertaire suppose la lutte contre les divisions sociales de race et de sexe.

Néanmoins, ce qui apparaît bien discutable dans cette défense des valeurs de la république, c’est que ne sont en aucun cas uniquement des valeurs de la république : ce sont des valeurs de l’humanité. En effet, la République française n’a pas le monopôle de l’exemplarité – loin s’en faut – du féminisme et de l’antiracisme. Dans toutes les sociétés, il a existé des hommes et des femmes qui ont lutté pour ­l’émancipation. Il faudrait sans doute que la République française cesse son chauvinisme et son européanocentrisme concernant les valeurs de l’émancipation. Pourquoi laisser croire à un élève que pour être du côté de l’émancipation, il doit s’acculturer et rejeter ses racines géographiques ? De ce point de vue, il est intéressant de noter que c’est au moment où ont émergé les affaires du voile dans l’espace public que la notion de pédagogie interculturelle a disparu des textes officiels de ­l’Éducation nationale.

Discours généraux sur les valeurs

L’enseignement de la morale a été pensé comme le moyen ­d’unifier autour de valeurs communes les élèves afin d’éviter les divisions sociales. Mais c’est là un projet hypocrite. En effet, s’il y a des divisions sociales, il est naïf et illusoire de prétendre les masquer par des valeurs communes. C’est la République française elle-même qui chaque jour bafoue ses propres valeurs en pratiquant une ségrégation sociospatiale dans des quartiers où se trouvent concentrés personnes d’origines immigrés et difficultés sociales. C’est également la République française qui bafoue ses propres valeurs lorsqu’elle trône en dernière place des pays de l’OCDE dans la reproduction scolaire des inégalités sociales. Si l’on veut véritablement lutter contre les divisions sociales, il faut s’attaquer à leurs racines matérielles et ne pas se contenter de discours généraux sur les valeurs.

Enfin, on peut s’interroger sur la profondeur de leçons de morale sur les discriminations raciales et sexuées de la part d’enseignants qui dans leur vie de tous les jours n’ont aucun engagement féministe et antiraciste. Comment être convaincants devant des élèves, lorsque l’on est en dehors de sa salle de classe apathique face aux injustices sociales ?

Irène (amie d’AL)

 
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