Égypte : Lutte des classes contre lutte des places

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Plus de deux ans après la chute de Moubarak, la situation politique est un jeu de dupes entre rapaces : les Frères musulmans, l’opposition institutionnelle et l’armée. La situation économique est l’archétype du désastre néolibéral. Face à cela, les luttes sociales s’auto-organisent et tentent de briser le cynisme des politiciens ainsi que la répression d’État.

L’ardeur néolibérale des Frères musulmans égyptiens n’est un secret pour personne. Dernier exemple en date, le soutien de Morsi au célèbre homme d’affaire Amer Farj. Ce dernier avait en effet demandé l’arbitrage (comprendre : le soutien) de l’État après le « chantage » des grévistes des usines Farj Allah, en février dernier. Rien d’étonnant à cela : on se souvient encore de la fameuse phrase de Hassan Malek, homme d’affaires et grande figure des Frères musulmans, qui pour donner des preuves de bonne conduite à l’Oncle Sam, déclarait à la chambre de commerce américaine que « l’ancien régime n’avait pas fait le mauvais choix dans sa politique économique, mais [que] cette politique était mal appliquée ». L’arsenal néolibéral continue donc de sévir, et la répression d’État se pratique avec zèle contre toute initiative de revendication de la part de toute la classe populaire égyptienne.

Entre néolibéralisme et répression étatique

Preuve accablante encore une fois du plein pouvoir de l’armée : la spoliation de l’île Qursaya par l’armée, avec la bénédiction de la constitution concoctée par les Frères musulmans. La police n’est pas en reste non plus : elle a renforcé la main de fer avec laquelle elle tenait les grandes métropoles durant l’ère Moubarak, et ceci malgré la grogne populaire qui l’a largement ciblée depuis le début de la contestation contre le président déchu. Cette main de fer s’active à mettre en œuvre des arrestations massives et ciblées de militantes et militants politiques, ainsi que des interventions violentes contre les piquets de grève à travers le pays.

Devant une telle situation, les forces de l’opposition institutionnelle se limitent à une analyse « réaliste » et une réponse « pragmatique » au pouvoir, et façonnent ainsi la légitimation de ce dernier. Au final, ces calculs politiciens reflètent la lutte acharnée de pouvoir entre coalitions.

Contestation populaire

La réponse populaire face à cette situation se trouve dans des exemples tels que celui de Port-Saïd. Cette ville connaît depuis le début de l’année 2013 une effervescence contestataire sans précèdent, où la contestation s’est transformée en un large mouvement de désobéissance civile générale.

La marginalisation politique et économique de cette ville par le pouvoir central depuis la chute de Moubarak, la passivité de l’armée et son rôle dans le drame du Port Saïd Stadium en février 2012, ainsi que les condamnations des jeunes de la ville en tant que boucs-émissaires de ce drame, ont poussé la population de Port-Saïd à prendre en main activement la gestion de leur ville. Première action : la chasse à toutes les unités de police et la création d’unités de défense dans les quartiers. Les mesures qui suivront laissent apparaître un esprit autogestionnaire qui se construit. Ainsi, les écoles « officielles » ont été boycottées, et les parents d’élèves et professeurs ont commencé à mettre en œuvre de nouveaux supports scolaires et à penser un programme scolaire propre à l’esprit de la ville. Évidement, les factures perçues par l’État ont cessé d’être payées, ainsi que l’ensemble des taxes. Que ce soit à Port-Saïd ou ailleurs en Égypte, les luttes du peuple égyptien ne peuvent être réduites à une quête du pain des classes affamées ; par leurs pratiques, elles expriment une volonté d’émancipation qui nous pousse à en prendre exemple.

Mouvement Socialiste Libertaire (Égypte) traduit de l’arabe par Marouane Taharouri

 
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