1864 : La Première Internationale ouvrière naît à Londres

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Plus de 2000 personnes se massent dans la salle de concert de Saint-Martin’s Hall à Londres, le soir du mercredi 28 septembre 1864. Un meeting de solidarité avec la Pologne, sous le joug de la Russie tsariste, réunit les leaders des trade-unions anglais, mais aussi des ouvriers français, allemands et italiens. Syndicalistes anglais et mutualistes français ont chacun leurs raisons pour concrétiser les belles paroles de solidarité par la constitution de l’Association internationale des travailleurs.

Le Saint-Martin’s Hall
Cette salle londonienne accueille la conférence qui va accoucher de l’AIT.

Les ouvriers qui sont à la tribune ce soir-là se connaissent et ont organisé ce meeting avec un projet précis de société ouvrière internationale, qu’ils envisagent déjà depuis quelques années. Le principal artisan de ce rapprochement est George Odger. Cordonnier de 50 ans, il est à la tête du conseil qui rassemble les dirigeants de principaux syndicats de Londres.

Le couple franco-anglais

La solidarité internationale est une préoccupation importante de la classe ouvrière britannique. Les syndicalistes organisent des manifestations contre les esclavagistes du sud des États Unis en 1862 ou contre la répression de l’insurrection polonaise de 1863. C’est à cette occasion que George Odger fait venir une délégation ouvrière française au meeting de Saint-James Hall, le 22 juillet 1863.

Les bronziers Henri Tolain et Joseph Étienne Perrachon, ainsi que le tisserand Charles Limousin représentent alors les ouvriers français, qui ont aussi mené campagne pour que la France soutienne le peuple polonais. Tolain et Perrachon avaient déjà pu rencontrer les syndicalistes anglais lorsque Napoléon III avait envoyé une délégation de 200 ouvriers français à l’exposition universelle de Londres durant l’été 1862, espérant les faire bénéficier de l’exemple de l’industrie moderne britannique.

La nouvelle génération ouvrière parisienne dont fait partie Tolain entend bien profiter de la bienveillance de l’empereur, en mal de popularité. Elle se démène pour organiser la classe ouvrière en créant des coopératives, des caisses mutuelles ou en présentant des candidatures ouvrières aux législatives de 1863.

En février 1864, Tolain est à l’origine du Manifeste des 60 qui réclame la « liberté du travail », c’est à dire des libertés pour les ouvriers (droit d’association, de réunion...). L’appel du pied des trade-unions tombe plutôt bien et ces ouvriers français viennent à Londres en 1864 avec un projet d’association ouvrière internationale.

Le poids des trade-unions

De leur côté, les leaders des trade-unions voient dans la solidarité internationale une solution à la mise en concurrence que leur impose les patrons avec des ouvriers étrangers forcément moins payés et plus dociles.

Dans une adresse rédigée par Odger après le meeting de Saint-James-Hall, les motivations des syndicalistes britanniques apparaissent clairement : « Une union fraternelle entre les peuples est tout à fait indispensable à la cause des travailleurs, car nous nous apercevons que toutes les fois que nous essayons d’améliorer notre condition sociale en réduisant les heures de labeur, ou en augmentant le prix du travail, nos patrons nous menacent d’amener des Français, des Allemands, des Belges et d’autres pour faire notre travail en acceptant des salaires inférieurs. Malheureusement cela s’est produit, bien que nos frères du continent n’aient pas eu le dessein de nous faire du tort, simplement par suite de l’absence de rapports réguliers et systématiques entre les classes ouvrières de tous les pays. »

George Odger (1814-1877)
Cordonnier, George Odger est à la tête du London Trades Council depuis 1862. Cofondateur de l’AIT en 1864, il s’en éloignera à mesure qu’elle prendre une tournure révolutionnaire, comme la plupart des autres syndicalistes anglais. Il la quitte en 1871 suite à un désaccord avec Marx sur l’interprétation de la Commune de Paris.

A Saint-Martin’s Hall, la délégation britannique se compose de dirigeants des trade-unions : les charpentiers William Cremer et Robert Appelgarth, l’ébéniste Benjamin Lucraft, l’imprimeur Robert Hartwell et naturellement Odger lui-même. Ils sont accompagnés du républicain Edward Spencer Beesly, qui n’est pas ouvrier mais professeur.

Les vrais puissances

Côté français on retrouve Tolain et Perrachon, accompagnés du mécanicien André Murat, du journaliste anti-bonapartiste Henri Lefort (à l’origine du Manifeste des 60 aux côtés de Tolain) et du proscrit Victor Le Lubez (un socialiste français réfugié à Londres, très impliqué dans l’organisation du meeting aux côtés d’Odger), qui sert d’interprète.

Pour renforcer le caractère international du meeting, Odger et Le Lubez ont contacté quelques militants exilés à Londres qui sont sensés représenter la classe ouvrière de leurs pays : le major Luigi Wolff, secrétaire de Guiseppe Mazzini, pour l’Italie, un certain Forbes parle de l’Irlande, tandis que le « docteur » Karl Marx, philosophe (qui se contente d’une présence muette à la tribune) et son ami Johann Georg Eccarius, tailleur et ancien de la Ligue des communiste, pour l’Allemagne. La soirée est agrémentée par quelques chansons interprétées par une chorale de travailleurs allemands.

Malgré la présence de militants politiques, journaliste, philosophe..., il apparaît clairement que l’initiative est ouvrière et que son objectif est social et économique. C’est d’ailleurs cela qui a décidé Marx à y participer alors qu’il s’était promis de refuser ce genre d’invitation. Il écrit à Engels en novembre 1864 : « Cette fois de vraies puissances étaient présentes, aussi bien du coté de Londres que du côté de Paris. »

L’AIT est née

L’intervention du professeur Beesly en introduction au meeting, donne un ton très anti-colonialiste et rappelle la solidarité avec le peuple polonais, mais aussi tous les autres peuples opprimés dans le monde, en visant particulièrement la politique étrangère britannique et celle de l’Empire français en Italie, Chine, Irlande, Inde,... A cette destruction en règle de tout « préjugé patriotique », succède la lecture par Odger de l’adresse aux ouvriers français de 1863 et la réponse de Tolain (voir ci dessous).

L’intervention de Tolain, dont le charisme impressionne l’assistance, est très applaudie, avant même d’être traduite par Le Lubez. Une résolution est votée par l’ensemble de la salle pour mettre en application le projet d’association internationale proposée par la délégation française. D’après ce projet, une commission centrale à Londres, composée de correspondants pour chaque région de l’Europe, servirait à faire le lien entre les sections locales.

Après les discours sur l’Italie, l’Allemagne ou l’Irlande, un comité est élu pour appliquer cette résolution. On y trouve la plupart des grands dirigeants trade-unionistes, ainsi que des exilés, dont Le Lubez pour la France, Eccarius et Marx pour l’Allemagne, le major Wolff pour l’Italie. Le Conseil central (ultérieurement rebaptisé Conseil général) de l’AIT est né.

Mais il faudra attendre les grèves de 1867-1868 pour que l’Association prenne de l’importance dans les milieux ouvriers et, par la même occasion, perde la bienveillance des gouvernements. Dans les milieux bourgeois, le meeting de Saint-Martin’s Hall est plutôt salué avec condescendance : on espère qu’en se préoccupant un peu plus de la chose publique, les ouvriers deviennent des interlocuteurs responsables. Au lieu de cela, cette entente internationale deviendra une organisation révolutionnaire, accusée d’être derrière toutes les grèves et les insurrections.

Renaud (AL Alsace)


DOCUMENT : « À VOTRE TOUR D’AVOIR DES CONGRÈS ! »

Lors du meeting de Saint-Martin’s Hall, c’est Henri Tolain qui prend la parole au nom des ouvriers français. Il répond, à l’adresse des ouvriers anglais, relue quelques minutes auparavant par son auteur, George Odger. La délégation française, très proche des idéaux proudhoniens et fouriéristes (sans forcément connaître les textes de ces auteurs), appelle à une solidarité internationale des travailleurs qui sera un contrepoids efficace à la concentration du capital, lequel est qualifié de « fécond auxiliaire du travail ».

Henri Tolain (1828-1897)
Ouvrier bronzier, Henri Tolain est un proudhonien. Il prône l’émancipation sociale par la construction de coopératives et de mutuelles, et est plutôt hostile aux grèves, car elles détruisent de la richesse. Après avoir été mis en minorité en 1868, au congrès de Bruxelles, il ne joue plus qu’un rôle de second plan au sein de l’AIT. Au sein de la section française, il est aussi supplanté par une nouvelle génération, proche des idées révolutionnaires de Bakounine, menée par Eugène Varlin. En 1871, il est élu à l’Assemblée nationale qui siège à Versailles et condamne la Commune. Il est alors exclu de l’Internationale.

« Frères et Amis,

Oui, vous avez raison, le sentiment qui nous réunit, est l’indice certain d’un meilleur avenir pour l’affranchissement des peuples. Il ne faut plus que des Césars, le front souillé d’une couronne sanglante, se partagent entre eux des peuples épuisés par les rapines des grands, des pays dévastés par des guerres sauvages. Une fois de plus la Pologne est recouverte d’un sanglant linceul et nous sommes restés spectateurs impuissants.

Un seul peuple opprimé met en danger la liberté des autres peuples. Au nom de sa dignité tout homme libre ou qui veut l’être doit son concours à ses frères opprimés. Sans doute nous aurons bien des obstacles à vaincre, il en est plus d’un qui tombera meurtri dans la mêlée. Qu’importe ; à la Liberté, au Progrès comme à la terre, il faut de l’engrais. […]

Travailleurs de tout pays qui voulez être libres : à votre tour d’avoir des congrès. C’est le peuple qui revient enfin sur la scène, ayant conscience de sa force et se dressant en face de la tyrannie dans l’ordre politique, en face du monopole, du privilège dans l’ordre économique. […]

Progrès industriel, division du travail, libre échange, tels sont les points qui doivent aujourd’hui fixer notre attention, car ils vont modifier profondément les conditions économiques de la société. Poussés par les besoins du temps, par la force des choses, les capitaux se concentrent, s’organisent en puissantes associations financières et industrielles. Si nous n’y prenons garde, cette force sans contrepoids régnera bientôt despotiquement. […]

Devant cette organisation puissante et savante, tout plie, tout cède, l’homme isolé n’est rien : il sent tous les jours diminuer sa liberté d’action et son indépendance. Devant cette organisation, l’initiative individuelle s’éteint ou se discipline au profit de cette organisation. Le travail est la loi de l’humanité, la source de la richesse publique, la base légitime de la propriété individuelle. Il doit être sacré, libre. […]

Quand le capital, ce fécond auxiliaire du travail, devient son dominateur implacable, on réduit le travailleur à la famine, on appelle cela l’échange des services, la liberté des transactions. Quand, placé dans des conditions défavorables, l’industriel diminue le prix de la main-d’œuvre pour rétablir l’équilibre rompu entre lui et ses rivaux, c’est alors la libre concurrence. Comme si le libre échange ne devait avoir pour résultat que de déplacer le champ de bataille. […]

Le libre échange, complété par la liberté du travail, ne perpétuerait pas la lutte ; mais, au contraire, il développerait les aptitudes et le génie propre de chaque peuple, changeant enfin les ennemis en émules. Ainsi, par défaut d’enseignement professionnel la science est le privilège du capital, par la division du travail l’ouvrier n’est plus qu’un agent mécanique et le libre échange, sans la solidarité entre les travailleurs, engendrera le servage industriel plus implacable et plus funeste à l’humanité que celui détruit par nos pères en ces grands jours de la Révolution française.

Ceci n’est point un cri de haine, non, c’est un cri d’alarme. Il faut nous unir, travailleurs de tous pays, pour opposer une barrière infranchissable à un système funeste qui diviserait l’humanité en deux classes — une plèbe ignorante et des mandarins pléthoriques et ventrus.

Sauvons-nous par la solidarité ! »

 
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