1978 : Naissance de l’Union des travailleurs communistes libertaires

Version imprimable de cet article Version imprimable


Février 1978, l’Union des travailleurs communistes libertaires prépare son congrès. Exclue deux ans plus tôt de l’Organisation révolutionnaire anarchiste, dont la majorité s’est rebaptisée Organisation communiste libertaire, l’ancienne tendance définit alors une stratégie propre, «  libertaire lutte-de-classe  », qu’incarne encore aujourd’hui Alternative libertaire.

Comme les tendances, les exclusions sont un phénomène rare dans l’histoire des organisations anarchistes, plus enclines aux séparations par consentement mutuel. Le congrès d’avril 1976 de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA), tenu à Orléans, a marqué un tournant dans l’histoire du courant libertaire contemporain. Il s’est soldé par l’exclusion de la tendance Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL) à qui il est notamment reproché son tropisme pro-syndical trop affirmé.

Jugé.es trop proches des conceptions de la tendance, d’autres militantes et militants sont exclus dans le même mouvement  : c’est entre autres le cas de Daniel Guérin, qui rejoindra quelques années plus tard l’UTCL. En 1969, ce dernier a publié Pour un marxisme libertaire. Dans l’une des contributions qui composent le recueil, « Conseils ouvriers et syndicalisme révolutionnaire », on peut lire cela  : «  Si – et là où – il s’avère que le syndicalisme est devenu, de façon irrémédiable, un instrument de paralysie, voire de trahison des luttes ouvrières, alors, alors seulement il est bon pour la poubelle. Les adeptes exclusifs et sectaires d’un “communisme des conseils”, nombreux, il faut le dire, parmi les jeunes militants “gauchistes” d’aujourd’hui, iraient sans doute un peu vite en besogne si, au lieu de continuer à se battre pour la régénération du syndicalisme, ils se hâtaient de l’enterrer.  » [1].

En 1976, les exclu.es de la tendance UTCL ne peuvent que se retrouver dans cette position. Pour eux, le jugement sur les «  gauchistes  » de 1969 peut s’appliquer aux «  chefs  » parisiens de la nouvelle Organisation communiste libertaire (OCL) qui succède à l’ORA, et qui basculent bientôt du côté du phénomène «  autonome  ». Les exclu.es de la tendance UTCL, quant à eux, se donnent pour tâche de «  régénérer  » le syndicalisme, selon le souhait de Daniel Guérin.


7 avril 2018, Trentenaire Daniel Guérin.

PNG


Mais d’autres éléments, peut-être plus triviaux, ont sans doute joué dans cette exclusion. Fortement homogène du fait d’un passé lycéen commun et récent, c’est l’expérience de l’action en entreprise, elle-même balbutiante, qui cimente le petit groupe à l’origine de l’UTCL, dont les postiers constituent le pivot. Le plus âgé de ce groupe d’exclus, qui ne compte que 14 membres, a 22 ans. Une «  jeunesse  » de la tendance UTCL qui a fatalement joué dans la virulence et l’intransigeance des échanges internes. Mais qui garantit aussi un enthousiasme et un volontarisme certain  : à peine exclue, l’UTCL publie en mai 1976 le premier numéro de Tout le pouvoir aux travailleurs dont l’édito annonce fièrement la naissance  : «  Encore un groupuscule  !  »

Retrouver la promesse de l’ORA

Plus de six mois plus tard, le second numéro se fait toujours attendre… Que s’est-il passé  ? La tendance se constitue d’abord en «  Collectif pour une UTCL  » et cherche pendant près d’un an tant à revendiquer qu’à actualiser son héritage. Si l’UTCL veut s’inscrire dans la suite de «  la grande promesse qu’a représenté l’ORA  » [2], c’est parce que cette dernière s’est dissipée. Cette promesse c’était «  celle de constituer un pôle révolutionnaire  » offrant «  une expression politique cohérente et des moyens organisationnels permettant à la fois d’éviter l’écueil spontanéiste et l’écueil du dirigisme  ».

Dans cette quête de «  retour aux sources  », les militantes et militants du Collectif pour une UTCL vont retrouver les gestes initiaux de celles et ceux qui les ont précédé. Ainsi, comme pour l’ORA à ses débuts, il s’agit de se démarquer de l’anarchisme «  traditionaliste  » qui peut notamment s’exprimer au sein de la «  vieille  » Fédération anarchiste. Le choix du titre que font les exclus de la tendance UTCL pour leur publication en est symptomatique. Tout le pouvoir aux travailleurs – qui reparaît mensuellement à compter de février 1977 – a le mérite, si ce n’est d’être un titre attractif, d’afficher un programme en rupture avec un courant anarchiste prompt à dénoncer la corruption de tout pouvoir. Il témoigne aussi de l’ancrage de classe que veut affirmer l’UTCL qui peut compter sur des militants aux PTT, dans le Rail, à l’EDF, dans le secteur bancaire…

Au vu du nombre qu’il regroupe et de ses ambitions, les débuts du Collectif pour une UTCL sont très volontaristes. Un ancien militant, Patrick Velard évoque un rythme soutenu  : «  trois réunions par semaine au début !  » Un volontarisme qui est aussi à mettre en lien avec la sociologie d’une organisation essentiellement composée à ces débuts de jeunes hommes célibataires.

Sortir du groupuscularisme

Un bulletin intérieur, Les Malheurs de Lucie [3] – Lucie est alors le surnom que ses militants donnent à l’UTCL – est publié dans lequel s’échangent de longues contributions individuelles sur le syndicalisme, l’antimilitarisme ou l’union de la gauche, en même temps que sont discutés les structures, les statuts, les textes de base du Collectif pour une UTCL.

Cette année de travail «  sous-marin  » se retrouvera plus tard dans les longues analyses développées dans les colonnes de Tout le pouvoir aux travailleurs, comme cette série d’articles de deux pages chacun en caractères serrés sur «  Le programme commun ou la grande illusion  »  [4] qui s’étend sur trois numéros de mars à juin 1977. C’est dans cette première année que transparaît la jeunesse des militants du Collectif pour une UTCL, qui doivent apprendre à passer du fonctionnement de tendance interne à celui d’organisation inscrite dans une démarche politico-sociale refusant le repli sur soi.

TLPAT n°26 (novembre 1979)

Cela veut dire s’ouvrir à d’autres  : un «  Appel aux libertaires  » est lancé en mars 1977. Deux organisations vont y répondre avec intérêt  : l’Alliance syndicaliste (AS) et l’Organisation combat anarchiste (OCA). Les discussions avec la première achopperont sur la conception de l’intervention dans les syndicats, l’UTCL privilégiant une démarche de regroupement de la gauche syndicale (notamment au sein de la CFDT de l’époque) quand l’AS lui préfère l’affirmation d’une «  contre-fraction  » anarcho-syndicaliste  [5].

Construire une organisation

L’échec des discussions avec l’AS impose à l’UTCL d’accélérer le pas de sa démarche constitutive. On ne peut pas décemment rester une sorte de «  tendance maintenue  » plusieurs années durant  ! Ce choix tient également beaucoup au contexte politique et social de l’année 1978. La rupture de l’union de la gauche en septembre 1977 a pu surprendre une extrême gauche qui se préparait à sa victoire, programmée pour les élections législatives de mars 1978.

Si l’extrême gauche léniniste se positionne en « soutien critique » à un éventuel gouvernement «  ouvrier  » d’Union de la gauche, ce n’est pas le cas de l’UTCL. Il s’agit bien au contraire de «  préparer dès aujourd’hui le débordement de la gauche si elle l’emporte, […] préparer les travailleurs à tirer toutes les leçons de cette expérience, mais aussi [de] ne pas subordonner aux succès et aux échecs réformistes l’alternative révolutionnaire  ». Et pour ça il faut une organisation.

TLPAT n°1 (1er mai 1976)

Tout le pouvoir aux travailleurs est un titre désormais connu du landerneau libertaire. Le sigle UTCL est apparu sur des tracts et à l’occasion d’initiatives unitaires, dont celles du Comité Espagne révolutionnaire par exemple. Ses militants sont reconnus pour leur action en entreprise, qui reste leur priorité. Le Ier congrès de L’UTCL, prévu initialement en février 1978, se déroule au mois de mars. Il va être l’occasion de rassembler, au-delà du noyau initial, des contacts éparses, des militantes et militants isolés ou de petits groupes affinitaires qui se retrouvent sur ce que développe le Collectif.

Majoritairement parisien, ce dernier est composé au départ de quatre groupes : Paris-Nord, Paris-Sud, et, en province, Clermont-Ferrand et le Groupe anarchiste-communiste de Marseille (qui prend ses distances dès 1977, et ne participe donc pas au congrès).

Par ailleurs, des liens étroits l’unissent au Groupe communiste libertaire de Nancy. Issu du Mouvement communiste libertaire (MCL), à l’origine teinté de conseillisme  [6], c’est un groupe important avec qui les convergences se font notamment au travers de l’antimilitarisme.

À l’issue du congrès, l’UTCL pourra également compter sur des militants à Angers, à Nantes, dans la Mayenne ou dans la Sarthe, et assez vite des groupes se constituent à Lille et à Toulouse. Un permanent, appointé, est chargé de suivre le développement de la nouvelle organisation. Par son fonctionnement, sa pratique (voir encadré), comme ses orientations, l’UTCL va ainsi retrouver le projet de ses aîné.es et enfin constituer, comme le texte issu du congrès l’appelle de ses vœux, «  une organisation ouvrière pour le communisme libertaire  ».

Théo R. (AL Orléans)


«  MILITANTISME ET MILITANT  »

Contrat militant adopté par le congrès constitutif de l’UTCL de 1978

Le militant révolutionnaire cherche l’unité maximum entre son discours révolutionnaire et sa pratique quotidienne de militant, en faveur de la prise de conscience et de la prise en charge démocratique des luttes et de leur vie par les travailleurs eux-mêmes.

Le militant UTCL cherche l’unité maximum entre sa critique du modèle bourgeois de rapport entre les hommes, entre sa critique de l’idéologie bourgeoise sous toutes ses formes (racisme, sexisme, autoritarisme) et sa vie quotidienne. […]

Les nécessités tactiques d’interventions dans des milieux souvent hostiles ne doivent pas faire oublier au militant de l’UTCL le caractère subversif de sa lutte […].

Le rapport entre le militant et son organisation ne saurait en aucun cas être compris comme un rapport de soumission – même librement consenti. L’UTCL repose sur chacun de ses militants. […]

Ce qui implique  : la participation réguilère à toutes les réunions de groupes  ; la participation active au débat […].

En un mot, le fédéralisme libertaire ne régit pas seulement les rapports entre les groupes de l’organisation, mais aussi entre chacun de ses militants.

L’UTCL réprouve le militantisme effréné qui absorbe les militants dans des tâches organisationnelles et des pratiques propagandistes. Ce militantisme de caserne coupe le militant d’une véritable pratique sociale, et, par la destruction de sa propre vie, lui donne une vision déformée.

L’UTCL réprouve «  l’antimilitantisme  » petit-bourgeois qui nie les dures nécessités du combat révolutionnaire et la nécessite de développer des efforts importants pour assurer le triomphe de notre cause. […]

L’organisation doit tenir compte des problèmes que certains camarades peuvent rencontrer dans leur vie et qui peuvent entraver leur activité militante. Les militants chercheront dans l’esprit de fraternité et de solidarité qui doit inspirer les rapports entre les militants, à aider dans la mesure du possible le ou la camarade en difficulté.

À l’extérieur, dans sa pratique quotidienne, le militant de l’UTCL cherche à n’être ni sectaire, ni dogmatique. Il cherche à la fois à impulser le débat maximum avec ouverture d’esprit et esprit d’unité et à faire preuve de fermeté dans ses convictions.

[1On peut retrouver ce texte dans la réédition actualisée du recueil de Daniel Guérin sous le titre Pour le communisme libertaire, Spartacus, 2003.

[2 Voir le premier chapitre de Syndicalistes et libertaires, une histoire de l’UTCL (1974-1991), éditions d’Alternative libertaire, 2013.

[3Tous les numéros des Malheurs de Lucie sont conservés au Fonds d’archives communistes libertaires (FACL) du Musée de l’histoire vivante de Montreuil.

[4Le programme commun d’union de la gauche est signé en 1972 entre PCF, PS et radicaux de gauche. Il est rompu en 1977.

[5Sur l’AS, voir « Un métier dans les luttes », entretien avec Jacques Toublet paru dans Agone n°26/27, printemps 2002.

[6Voir « Aux confins du marxisme et de l’anarchisme, le conseillisme », dans Alternative libertaire n°279 de janvier 2018.

 
☰ Accès rapide
Retour en haut