En mai, accélérer pour faire tomber la loi

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La mobilisation contre la loi travail a démarré très fort le 9 mars dernier. Après une journée de grève réussie le 31 mars, elle a subi un revers avec une faible mobilisation le samedi 9 avril. Par ailleurs, la jeunesse a été très mobilisée en mars mais peine à franchir un nouveau palier et les vacances puis les examens universitaires n’aident pas. Comment rebondir ?

Au vu de la faiblesse de la mobilisation du 9 avril contre la loi travail et de l’arrivée des vacances, il aurait été risqué de programmer une date de grève pendant les congés. La responsabilité de l’intersyndicale n’était donc pas de programmer une date au plus tôt, mais plutôt de proposer des pistes pour pouvoir franchir les vacances et ne pas laisser les jeunes seuls à se mobiliser, surtout dans un contexte de très forte répression.

Sur le premier point, c’est bien évoqué dans le communiqué CGT-FO-FSU-Solidaires-Unef du 9 avril mais peu de choses sont mises en œuvre concrètement dans les territoires, comme par exemple l’impulsion d’intersyndicales locales.

Sur le deuxième, le renoncement de l’intersyndicale est total : aucune date intermédiaire aux côtés des lycéens et étudiants, pas un mot pour condamner la répression inouïe à laquelle ceux-ci font face. Le gouvernement s’est engouffré dans la brèche pour tenter de tuer le mouvement par une méthode éprouvée : la carotte et la matraque.

Des annonces en trompe-l’œil pour les jeunes

Le gouvernement a reçu l’Unef et ses organisations lycéennes le 11 avril, où il a fait plusieurs promesses en direction des jeunes. À l’issue de cette rencontre, ­l’Unef a émis une appréciation très positive de ces mesures, tout en maintenant son appel à la mobilisation pour le retrait de la loi le 28 avril. Mais que valent vraiment ces annonces ?

  • La taxation des CDD courts existe déjà : la « mesure » du gouvernement relève du pur effet d’annonce. Dans le cadre des négociations en cours entre patronat et syndicats sur l’assurance chômage, l’ensemble des syndicats proposent d’augmenter cette surtaxation mais le patronat s’y oppose.
  • La prolongation de la bourse sur critères sociaux quatre mois après la fin des études, pour un montant de 200 euros par mois, l’augmentation de 10 % du montant des bourses lycéennes et la création d’un nouvel échelon pour les bourses étudiantes (de 1 000 euros par an), ne peuvent qu’être jugées positivement, même s’il faut rappeler que chacune laisse de côté bon nombre d’étudiantes et étudiants [1].
  • L’augmentation du salaire des apprentis de 30 à 40 euros par mois ne coûtera pas un centime aux patrons et sera entièrement financé par l’État.
  • La généralisation de la caution locative étudiante (un organisme d’État se porte garant pour l’étudiant auprès du bailleur) a été vivement critiquée par Droit au logement, qui craint que les proprios en profitent pour augmenter les loyers.
  • La création de « quotas » pour les lycéens et lycéennes technologiques est une annonce récurrente, jamais mise en œu­vre. L’ouverture de 2 000 places en BTS correspond simplement à la hausse prévue par la pyramide des âges.

Et surtout, rappelons que c’est le même gouvernement qui prétend lutter contre la précarité et qui veut faire passer la loi travail… qui va vider de sens le CDI en facilitant les licenciements !

Ces annonces sont des trompe-l’œil visant avant tout à démobiliser la jeunesse : il suffit de les évaluer à leur juste valeur pour se persuader qu’il faut rester mobilisés.

Le pouvoir et la police désinhibés par l’état d’urgence

Les violences policières atteignent un niveau inégalé depuis bien longtemps. Faudra-t-il le décès d’un manifestant, comme contre la loi Devaquet en 1986, pour que le gouvernement fasse marche arrière ? Hollande a beau avoir reculé sur la constitutionnalisation de l’état d’urgence, on voit aujourd’hui à quel point celui-ci a permis de désinhiber le pouvoir et la police : la répression de la COP21 n’était bien qu’une entrée en matière.

Les flics sont constamment à la manœuvre pour faire monter la tension dans les manifs, notamment en laissant le champ libre aux petits groupes autonomes, afin de pouvoir inonder de lacrymo les cortèges et parfois couper ceux-ci en deux. Rappelons que la meilleure résistance face à la répression n’est sûrement pas de s’enferrer dans le romantisme insurrectionnaliste mais plutôt de rester solidaires, groupés, et de continuer d’essayer d’élargir la mobilisation.

Et ce n’est pas fini : l’Assemblée des blessés, des familles et des collectifs contre les violences policières signale ainsi que le gouvernement a prévu de commander 115.000 balles de Flash-Ball par an, soit une moyenne de 315 tirs par jour.

Les déclarations syndicales sont encore trop peu nombreuses pour condamner cette répression. Signalons toutefois la déclaration du 23 mars de l’intersyndicale de l’enseignement supérieur et de la recherche « Nous condamnons les violences policières », ainsi que l’appel du 18 avril de personnalités scientifiques et syndicales « Un pouvoir qui matraque la jeunesse est faible et méprisable », à faire largement connaître.

Surexposition médiatique de Nuit debout

Dans ce contexte, les Nuits debout ont permis d’entretenir l’agitation pendant les vacances. Mais il faut relativiser : leur surexposition médiatique, en particulier à Paris, est aussi un moyen de détourner l’attention de la nécessaire construction de la grève dans les entreprises. Car les salarié-e-s qui peuvent rester discuter trois heures en assemblée générale après leur travail sont en fait peu nombreux.

De même, la mobilisation actuelle doit être l’occasion d’aller au-delà de la revendication défensive de retrait de la loi travail. Mais dans certaines villes, la loi n’est presque plus évoquée ! Or si l’on perd sur le mouvement actuel, ça sera une défaite de plus qui pèsera lourdement sur les années à venir.

Des syndicalistes ont ainsi revu le concept localement, notamment en organisant des Banlieues debout ponctuelles, afin d’ancrer le mouvement contre la loi travail dans les territoires, et en tissant des liens entre ces assemblées et le mouvement social.

Le 3 mai, le débat sur le texte commence à l’Assemblée nationale. Hollande a été contraint de s’engager à ne pas utiliser l’article 49-3, qui permet de faire passer un texte en force. Le patronat et la droite, considérant que le texte a été « dénaturé » par les maigres concessions de Valls, devraient tenter de réintégrer ces éléments dans le projet de loi. De l’autre côté, le PS est toujours clivé : les « frondeurs » ou encore les jeunes socialistes se disant opposé-e-s au projet de loi. Le débat devrait donc être long, avec une deuxième manche lors du passage au Sénat.

L’échéance, ce sont donc les grandes vacances : soit on arrive à accélérer d’ici là et la loi est retirée, soit on patine et la loi sera empirée et votée en catimini en juillet. Pour ça, il faut donc que ça redémarre très fort dès mai.

La rue contre le PS au pouvoir, une situation exceptionnelle

Ce mouvement est le premier mouvement interprofessionnel contre un gouvernement « socialiste ». Même les grèves de 1936 ne s’opposaient pas frontalement au gouvernement. C’est un point de rupture qui va laisser des traces. Le tort serait de penser que l’émergence d’un contre-pouvoir révolutionnaire va se faire naturellement. Que les syndicats et organisations politiques ne servent plus à rien et que la mobilisation se fait à l’échelle individuelle via les réseaux sociaux, comme essayent de nous le faire avaler les médias de tous bords.

Les militants et militantes d’Alternative libertaire pèsent dans les entreprises pour y faire vivre un syndicalisme de classe et de masse, dans la jeunesse pour favoriser l’auto-organisation et la convergence avec les salarié-e-s, dans les quartiers pour mobiliser la population et impulser la convergence des luttes dans les Nuits debout. Avoir un courant libertaire organisé change la donne là où nous sommes présents. Et c’est pour élargir ce courant que nous avons décidé à notre dernier congrès un « changement d’échelle » que nous mettons pleinement en oeuvre dans cette mobilisation avec de nombreuses initiatives publiques, une réflexion sur notre fonctionnement interne et en proposant l’adhésion aux personnes en recherche d’organisation. Rejoignez Alternative libertaire !

Grégoire (AL Orléans)

[1Par exemple pour la prolongation des bourses : les étudiant-e-s en formations sanitaires et sociales, celles et ceux qui sortent de l’université ou de BTS sans diplôme ou qui au contraire sortent après avoir épuisé leurs

 
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