Véronique Decker (enseignante) : « L’objectif de l’école, c’est l’émancipation »

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Véronique Decker, professeure des écoles et militante en Seine-Saint-Denis, a publié en mars dernier un livre, Trop classe !, sur son expérience d’enseignante dans ce département. Rencontre avec une institutrice de combat.

Alternative libertaire : Dans Trop classe !, tu dresses un portrait lucide et donc inquiétant de l’état de l’école dans le 93. Penses-tu que la situation soit désespérée ?

Véronique Decker : Non, il faut garder un optimiste espoir dans la vie pour éduquer des enfants. Rien n’est désespéré, mais le rapport de force entre les tenants d’une école réactionnaire, élitiste, qui sélectionne les enfants du peuple au lieu de les accompagner dans leur émancipation, est clairement en notre défaveur. Nous devons en prendre conscience. Tous les services publics reculent et les premières victimes sont toujours les plus faibles : les enfants, les personnes âgées…

Que penses-tu du mouvement « Touche pas à ma ZEP » qui prend forme dans les lycées ?

Véronique Decker : Je ne sais pas. Pour l’instant, c’est un mouvement qui est surtout dans le secondaire. Dans les écoles primaires, je ne vois pas passer de frémissement de refus. Pourtant, les moyens alloués aux écoles reculent partout, et même en REP+ [1]. »

Ton école est une école Freinet et tu participes aux échanges des groupes Freinet. Selon toi quels sont les intérêts de cette approche pour les enfants ?

Véronique Decker : Hélas, non, l’école où je travaille n’est pas une école « Freinet ». C’est une école ordinaire, avec des enseignants qui sont pour certains comme moi des militants et des militantes Freinet. Mais tout le monde peut être nommé au barème, même s’il n’a pas envie d’imaginer un monde meilleur au travers de la pédagogie. Mais tout de même, il y a un « esprit coopératif » qui donne une ambiance particulière.

Street art à Bobigny
cc Emilien Ruiz

Y a-t-il une anecdote que tu n’as pas rapportée dans ton livre et que tu souhaites livrer à nos lecteurs et lectrices ?

Véronique Decker : Un fait divers terrible a eu lieu à Aubervilliers, tout près de Bobigny. Des jeunes, qui pensaient stupidement que les Chinois sont riches, ont agressé et tué un Chinois pour le voler. Il est mort. Une grande manifestation de révolte de la communauté chinoise a eu lieu.

Évidemment, les répercussions arrivent jusqu’à nous. Nous avons dans l’école quelques enfants d’origine chinoise. Ils sont une dizaine, dans une école de plus de 260 élèves. L’un d’entre eux, qui arrive chez nous cette année, suite à un déménagement, a bien du mal à quitter sa maman.

Il ne connaît personne, il n’a pas d’amis, il voudrait bien rester encore un peu avec maman comme pendant l’été. Alors il lui raconte que les autres sont tous méchants, qu’il est sans cesse agressé, et en classe il déclare qu’« il n’aime pas les Noirs », ce qui ne lui permet pas de se faire des amis… La maman veut me voir, mais elle ne parle pas le français, et moi, je ne parle pas le chinois.



Je lui propose de venir dans mon bureau. Je décroche le téléphone pour avoir le service de traduction, dont l’école bénéficie depuis des années. Surprise, la préfecture a décidé de le couper et a négligé de nous prévenir. Je fais donc ressortir la maman de mon bureau, et je vois bien sur son visage qu’elle ne comprend pas pourquoi je l’ai fait entrer, pour la faire ressortir…

Pendant quatre jours, l’enfant ne viendra plus à l’école, jusqu’à ce qu’un soir à l’heure de l’étude, la maman vienne accompagnée d’une grande sœur de l’enfant. Heureusement, la grande sœur parle bien le français, et elle est d’accord avec moi, l’enfant a du mal à se décoller de sa maman. Elle aussi pense qu’il en « rajoute » un peu. Je fais entrer la maman dans la cour, et j’appelle plusieurs enfants chinois pour qu’ils puissent dire dans leur langue qu’ils ont des amis, qu’il n’y a pas de violence, et que tout va bien. Je sens la maman se détendre.

Alors je demande aux enfants de devenir les amis du jeune arrivant, et qu’avec déjà quatre nouveaux amis, il puisse s’intégrer dans les jeux de la cour de récréation. Je dis à la sœur aînée en riant : voici la « bande des quatre » [2] qui va aider ton frère… Elle a dû entendre parler de l’histoire des années 1970 en ­Chine, car elle rit de bon cœur.

Le mot de la fin ?

Véronique Decker : Émancipation. L’objectif de l’école, c’est l’émancipation, c’est à dire la promesse faite à chaque enfant qu’il pourra rencontrer des gens qu’il n’aurait pas rencontrés avec sa famille, qu’il pourra visiter des lieux dans lesquels il ne serait jamais allé, qu’il pourra découvrir des histoires, des livres, des techniques, des disciplines, des sports dont il n’a encore jamais entendu parler. Chaque fois qu’on remplace l’émancipation collective par la réussite personnelle, on se trompe de chemin.

Propos recueillis par Lucie (AL Saint-Denis) et Aurélien (AL Paris-Sud)


UN LIVRE TROP CLASSE… CONTRE CLASSE !

Les livres de profs du 9-3 sur le 9-3, ce n’est pas ce qui manque. Ce département et ses habitants et habitantes alimentent les fantasmes les plus variés, surtout chez celles et ceux qui ne le connaissent pas.

Mais le livre de Véronique Decker ne sera pas à ranger dans la longue suite de plaintes, moqueries, ou pamphlets qui fleurissent régulièrement. Déjà, parce que même si on lui souhaite le succès qu’il mérite, ce livre n’est pas motivé par la volonté de faire un « coup » commercial. Aussi, car son auteure n’est pas une jeune enseignante tout juste arrivée qui pense avoir tout vu et tout compris en trois ans et qui s’empresse d’en faire un livre souvent bien caricatural dès qu’elle a pu s’enfuir et muter ailleurs, livre qui ressemble souvent plus à celui d’une reporter de guerre que d’une pédagogue.

Non, Véronique Decker a travaillé plus de trente ans dans différentes villes du département et y habite. Elle y milite aussi, si tant est qu’on puisse différencier complètement son travail de son militantisme quand on doit se battre pour que ses élèves puissent tous avoir un toit sur la tête. Mais cette longue expérience ne débouche jamais sur un ton donneur de leçons. Ce serait un comble pour Véronique qui a le souci de construire les savoirs avec ses élèves et de créer de « petites républiques d’élèves » dans son école publique de REP+, car il est évident que c’est avec les enfants du peuple que son travail prend tout son sens.

Au contraire, le début du livre nous donne l’occasion d’observer ses premiers pas d’institutrice, ses découvertes, ses erreurs aussi. Il est constitué de courtes tranches de vie, ce qui permet une lecture aisée à laquelle le style léger et souvent drôle de Véronique Decker ne nuit pas. Il serait possible de l’ouvrir au hasard et de lire une de ses courtes nouvelles ou d’en adopter une approche plus chronologique.

En tout cas, il se dévore puisqu’un trajet en bus d’un bout à l’autre d’une ligne de métro qui traverse le 93 et accessoirement relie mon lycée pro au local de mon syndicat, a presque suffi à le terminer. Quelques stations de métro ligne 13 ont permis d’avaler avidement les dernières pages.

Quand on parle de lecture aisée et de style léger cela ne saurait occulter que l’on a parfois les larmes aux yeux en découvrant les vies de certains enfants, pas plus haut que trois pommes, qui font largement mentir l’assertion selon laquelle nous naîtrions tous égaux. Heureusement, loin des clichés sur les fonctionnaires largement véhiculés, on voit aussi les trésors d’ingéniosité et de volonté déployés pour permettre d’armer au mieux les élèves. Mais la volonté ne suffit pas entièrement à pallier les manques criants du service public.

On se rappelle ainsi pourquoi on se bat et pourquoi l’indifférence est impossible quand on découvre dans quel abandon l’état et l’éducation nationale laissent les populations les plus fragiles. On vous recommande chaudement ce livre qui en plus réussit la gageure de devenir lui-même un outil pédagogique. À sa lecture on imagine déjà à quels objets d’étude de français en CAP il peut correspondre. On ne se refait pas !

Blog Classe buissonnière

  • Véronique Decker, Trop classe ! Enseigner dans le 9-3, Libertalia, Montreuil, 2016, 128 pages, 10 euros.
Bobigny, le pont de la Folie, sur le canal de l’Ourcq
cc Jeanne Menjoulet & Cie

[1Réseau d’éducation prioritaire renforcé, ndlr

[2La « bande des Quatre » est le nom d’un groupe de dirigeants du Parti communiste chinois qui furent arrêtés et démis de leurs fonctions en 1976, durant l’épuration qui a suivi la mort de Mao.

 
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