Espagne : De l’indignation à la révolte

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Une semaine avant les élections municipales du 22 mai, l’Espagne s’est soudain découvert une jeunesse précarisée et à bout. Le 15 mai, des milliers de jeunes occupent les rues d’une cinquantaine de villes à l’appel de ¡Democracia real ya ! D’où vient ce mouvement et quelles réalités recouvre-t-il ?

À entendre les journalistes, les politiciens et les politiciennes, il ne se passe rien en Espagne. Pourtant le mouvement commencé en mai dernier pourrait bien faire tache d’huile en Europe. Si aujourd’hui l’Espagne va mal, c’est qu’elle était présumée bien se porter. Pourtant, depuis la fin du régime franquiste en 1975 et l’entrée dans la CEE en 1986, les difficultés ne se sont pas miraculeusement évanouies, loin de là.

Depuis cette période, l’Espagne, dirigée en alternance par le Parti populaire (PP) – droite, héritier du parti franquiste – et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) – qui n’a d’ouvrier que le nom – ne doit sa croissance qu’à deux secteurs principaux : le tourisme (53 millions de touristes par an) et le bâtiment. C’est aussi depuis près de trois décennies, le pays qui, en Europe, a le taux d’emploi précaire le plus élevé (plus de 24 % de CDD en 2010, contre 15 % en France) et un taux de chômage des moins de 25 ans (près de 41 % aujourd’hui) à faire pâlir d’envie tous les DRH adeptes de la variable d’ajustement du monde. Tant que le bâtiment va, tout va, et la croissance espagnole affichait des taux insolents (+3,93 points en janvier 2007). Oui, mais voilà : la crise de 2008 a précipité une superbe contraction du PIB (-4,45 en avril 2009) et le « miracle espagnol » est devenu un simple mirage. La crise immobilière s’est accentuée, le BTP a cessé d’embaucher, les contrats précaires se sont multipliés, la façade s’est lézardée.

La génération des « mileuristas »

Comme en Grèce, et dans une majorité de pays du bassin méditerranéen, la jeunesse espagnole se trouve confrontée depuis quelques années à une situation paradoxale : elle est surqualifiée, mais elle ne trouve pas d’emploi stable, ou alors à des salaires n’excédant pas mille euros, d’où le surnom de « mileurista » qui lui a été donné. L’entrée dans le monde du travail est retardée et les jeunes espagnol-e-s sont obligés d’avoir recours au système D.

La situation politique est aussi désastreuse, le pacte de la Moncloa de 1977 [1], régissant toujours les rapports politiques. Les élections sont cadenassées par le PP et le PSOE au niveau national et leurs alliés au niveau des provinces autonomes. Enfin, de nombreux héritages du franquisme perdurent encore aujourd’hui.

Le mouvement du 15 mai

Par ailleurs, de par son fonctionnement très décentralisé, l’Espagne connaît un éclatement des organisations politiques et syndicales qui ne favorise pas l’émergence de grands mouvements nationaux. Les grèves contre l’application du processus de Bologne, en 2007-2009, ont été les premières depuis 1936 à avoir un retentissement dans toute l’Espagne, même si les particularismes régionaux ont été des freins importants au développement de la lutte [2].

Le 15 mai, lorsque ¡Democracia Real ya ! appelle à une manifestation nationale, cette plateforme citoyenne ne se doute pas de l’impact [3]. Dès le soir du 15 mai, les manifestants et manifestantes décident d’occuper la place de la Puerta del Sol, symbole de la capitale espagnole. Rapidement le mouvement se diffuse et des dizaines de places sont occupées jour et nuit dans toute l’Espagne. Des villages de tentes se dressent, des assemblées générales voient le jour, et ce malgré l’interdiction d’occuper l’espace public, prononcée en vue des élections du 22 mai.

Le mouvement repose sur des plateformes qui demandent généralement la fin des privilèges de la classe politique, des moyens pour lutter contre le chômage et le mal logement, mais aussi un contrôle des banques ou la réduction des budgets militaires. Si le mouvement peut sembler similaire aux quatre coins de l’Espagne, c’est à Barcelone qu’il est le plus intéressant, quand bien même les médias se sont surtout tournés vers l’exemple madrilène.

Et si on rejouait juillet 1936 ?

La capitale de la Catalogne a elle aussi été le théâtre d’un mouvement social, mais les Barcelonais se sont appuyés sur des réseaux existants, ce qui a conféré un contenu politique et une structuration plus importants qu’à Madrid.

Depuis plusieurs années le mouvement social catalan s’est en effet restructuré. Face à la crise économique, au nombre de plus en plus important de personnes exclues du monde du travail, les formes traditionnelles d’organisation ont été marginalisées. Les partis politiques comme les syndicats n’ont pas été considéré comme suffisamment crédibles pour porter les revendications d’une jeunesse désabusée.

Ces structures traditionnelles ont été remplacées par des collectifs de précaires, de chômeurs, actifs dans les quartiers et qui ont profité de l’appel du 15 mai pour montrer qu’ils étaient capables de mobiliser et d’organiser un mouvement.

Contrairement à Madrid où les AG se sont essentiellement concentrées à la Puerta del Sol, le campement de la Plaza Catalunya a certes été un point de ralliement, un « phare » de la contestation, mais ce n’est pas lui qui a le plus mobilisé. Dès le début, des AG se sont tenues dans chaque quartier de Barcelone, rassemblant les habitantes et les habitants, en permettant un réel travail politique de terrain, ce qui a donné aux revendications barcelonaises un ton nettement moins social-démocrate que dans d’autres villes.

Et maintenant ?

Depuis le début du mois de juin, les campements sont peu à peu détruits et leurs occupants et occupantes dégagés manu militari. Pourtant face à la répression, les organisateurs et organisatrices continuent à lancer des appels à la mobilisation, voulant pérenniser le mouvement et lui donner d’autres formes.

Si nul ne peut dire aujourd’hui ce qu’il va advenir du plus important mouvement contre la précarité et le système politique qu’ait connu l’Espagne, il est toujours possible d’en tirer un bilan. La plupart des organisations traditionnellement liées au monde du travail ont été incapables d’organiser les jeunes exclu-e-s et ce sont des collectifs autonomes qui s’en sont chargés. Autre leçon à méditer : comme en Égypte, en Tunisie, en Syrie, des réseaux informels ont réussi à mobiliser un grand nombre de personnes, en modifiant de fait les rapports de force en présence.

Valentin (AL Toulouse)

[1] Accord signé par les principaux partis politiques représentés au parlement et certains syndicats (comme les CCOO), mais rejeté par la CNT. Globalement, l’accord prévoyait le retour à la démocratie bourgeoise, en endiguant d’éventuelles revendications sociales ou économiques plus avancées.

[2] Ainsi, en 2008, les AG de Barcelone refusaient systématiquement toute coordination avec les autres universités espagnoles, pour des raisons liées au nationalisme catalan.

[3] Pour l’origine de la plateforme, voir Alternative libertaire n° 207, juin 2011.

 
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