Etat d’urgence : l’heure de la contre-attaque

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Les attentats de novembre ont fourni au gouvernement l’occasion de tenter de museler le mouvement social sous prétexte de lutter contre le terrorisme. Ne le laissons pas faire !

L’état d’urgence a été décrété par le Conseil des ministres le 14 novembre, au lendemain des attentats. Encadré par une loi adoptée en 1955, lors de la guerre d’Algérie, il a été prolongé de trois mois suite à un vote de l’Assemblée nationale, jusqu’au 26 février. Une formalité puisque seuls six députés ont voté contre [1]. Les députés du Front de gauche ont unanimement voté pour, au prétexte que le Parlement sera informé des mesures prises  [2] . Cela n’a pas été sans provoquer quelques remous au sein du Front de gauche, contraignant onze sénateurs communistes à… s’abstenir au moment du passage au Sénat.

L’état d’urgence a été utilisé pour de multiples perquisitions, assignations à résidence, fermeture de lieux de réunion, pour l’interdiction de vente de boissons après 20 heures dans le Nord ou encore un couvre-feu dans une cité à Sens. Tout cela sur simple décision du préfet ou du ministre de l’Intérieur, donc hors du contrôle par la justice, qui aussi bourgeoise soit-elle permet un certain nombre de recours et de freins. La Quadrature du Net tient un recensement des mesures prises, la plupart sans aucun rapport avec la prétendue lutte contre le terrorisme [3]. Les plus significatives sont sans doute celles liées à la répression de la mobilisation à l’occasion de la COP21.

Effet d’aubaine

Tout l’arsenal sécuritaire était déjà prêt pour réprimer la mobilisation, mais l’état d’urgence est tombé comme une aubaine. L’assignation à résidence a permis de clouer chez eux des militants et militantes écologistes. L’interdiction de manifestation était déjà possible hors état d’urgence, mais a été utilisée à grande échelle.

Ainsi, la marche pour le climat prévue le 29 novembre à Paris a été interdite, mais la chaîne humaine organisée par la Coalition climat, tout aussi interdite, a été tolérée. Par contre la répression a frappé fort sur celles et ceux qui avaient choisi de manifester malgré l’interdiction : au premier face-à-face avec les CRS, ceux-ci ont gazé, avant d’empêcher toute sortie de la place de la République et de placer plus de 300 manifestants et manifestantes en garde à vue. La préfecture de police et le gouvernement ont directement communiqué, repris par les médias : il y avait d’un côté les manifestants pacifiques de la chaîne humaine et de l’autre les « casseurs » qui n’étaient là que pour jeter des bougies du mémorial des attentats sur les flics.

Certaines organisations ont immédiatement mordu à l’hameçon, comme Alternatiba et EE-LV qui ont condamné lesdits « casseurs » [4] qui « font le jeu du gouvernement » [5]. Des vidéos de la manifestation sur la place puis des CRS dispersant les manifestants cherchant à protéger le mémorial avant de piétiner sans aucune vergogne celui-ci ont montré une autre version.

Cette épisode, auquel s’ajoute la manifestation de soutien aux migrants et migrantes également interdite le 22 novembre, montre ce à quoi s’attendre si l’état d’urgence était prolongé. Toutes les manifestations ne seront pas interdites, en tout cas dans un premier temps. Il s’agit pour le pouvoir de moduler la répression pour pouvoir isoler les dangereux extrémistes des gentils citoyens. Il est de ce point de vue notable que les rassemblements contre la répression syndicale du 2 décembre, jour du procès des salariés d’Air France suite aux arrachages de chemises de DRH, aient été autorisés.

Uni-e-s pour nos libertés

Il est en conséquence plus que jamais nécessaire de refuser ce chantage et d’organiser une mobilisation la plus large possible contre l’état d’urgence. Aujourd’hui ce sont des militants écologistes et/ou d’extrême gauche qui étaient dans le viseur. Mais le viseur peut changer de cible comme bon lui semble, surtout si la coorganisation de manifestation avec les préfets s’installe dans les mœurs.

L’enjeu est de taille. Valls a en effet annoncé envisager de reconduire l’état d’urgence au-delà du 26 février. Il s’agit comme d’habitude pour le gouvernement de se présenter comme l’homme fort, à la hauteur de la situation, comme la « gauche sans complexes » qui prend les thématiques sécuritaires et migratoires à cœur.

Ainsi, des propositions telles que « l’évolution des conditions de légitime défense des policiers », la déchéance de nationalité [6], la suspension du pacte de stabilité, jusqu’ici présenté comme absolument incontournable, pour embaucher 5 000 flics en plus, ou encore un camp d’internement pour les fichés S [7] sont sur la table.

Enfin, il est envisagé de « constitutionnaliser l’état d’urgence ». Celui-ci est actuellement une simple loi, potentiellement contradictoire avec la Constitution, en particulier concernant les libertés fondamentales  [8]. Constitutionnaliser l’état d’urgence reviendrait à bétonner juridiquement le contournement possible de ces libertés. Cette recette produit les effets habituels : elle instaure un climat où les thématiques sécuritaires sont sur le devant de la scène, radicalise l’ensemble des partis bourgeois vers la droite et pave ainsi la voie au Front national, comme en attestent les résultats des élections régionales de 2015.

Si le gouvernement poursuit la surenchère en prolongeant l’état d’urgence au-delà du 26 février, alors il n’y aura plus aucune raison de revenir en arrière : les manœuvres impérialistes au Proche-Orient et en Afrique ne sont pas près de mettre fin au terrorisme, et l’approche de l’élection présidentielle en 2017 va accélérer la surenchère, tout comme l’arrivée au pouvoir de la droite ou du Front national. Rappelons que pendant la guerre d’Algérie l’état d’urgence avait duré d’avril 1961 à mai 1963, bien au-delà de la fin de la guerre. C’est donc maintenant qu’il faut mettre un coup d’arrêt, après ça sera bien plus difficile.

Construire une manifestation nationale

La riposte s’organise aujourd’hui autour de deux cadres : un premier excluant les organisa:tions politiques, pourtant directement ciblées par la répression, impulsé par la LDH, et un second impulsé par le DAL, dont fait partie AL aux côtés de Solidaires, Attac, le Syndicat de la magistrature, la CGT 75, le NPA, le PG, Ensemble, etc. L’unification de ces deux cadres serait un signe positif pour la mobilisation. Le second cadre est à l’origine d’un appel « Oui aux libertés, non à l’état d’urgence » et d’un meeting à Paris qui a réuni plusieurs centaines de personnes le 17 décembre. Il envisage une manifestation nationale le week-end des 6 et 7 février. L’heure n’est plus aux manifestations entre convaincu-e-s, mais à une construction sur le terrain via des collectifs locaux, du matériel commun et des meetings, permettant d’aller au contact de la population, aujourd’hui encore déboussolée par les attentats et malheureusement encore acquise aux dérives sécuritaires. Alternative libertaire s’inscrit pleinement dans cette dynamique.

Grégoire (AL Orléans)

[1] Trois écologistes et trois socialistes.

[2] Il s’agit d’une modification de la loi de 1955. De même, le contrôle de la presse a été retiré, mais celui d’Internet ajouté, et les conditions des assignations à résidence étendues.

[3] https://wiki.laquadrature.net

[4] « ... qui n’ont rien à voir avec l’écologie », Cécile Duflot.

[5] Txetx Etcheverry, d’Alternatiba

[6] Pour les binationaux nés français. Le code civil la permet déjà pour les binationaux naturalisés.

[7] Dont il faut rappeler que plus de la moitié n’ont rien à voir avec la mouvance islamiste.

[8] Rappelons que le gouvernement avait averti la Convention européenne des droits de l’homme qu’il allait sans doute enfreindre les règles de celles-ci à l’occasion de la COP21.

 
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