F-HAINE : La politique du pire

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Les élections d’avril 2002 ont montré que l’électorat du F-Haine s’était enraciné, avec des taux particulièrement importants dans certaines régions, comme en Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA), Alsace-Lorraine et Nord-Pas-de-Calais.

Alors que le FN met l’insécurité sociale au cœur de sa campagne pour les élections régionales, quelles sont réellement ses intentions dans ce domaine ?

Son électorat, contrairement à certaines idées reçues, est présent dans toutes les classes sociales, de la grande bourgeoisie aux milieux défavorisés. Il y a des électeurs du Front aussi bien à Neuilly, dans les campagnes d’Alsace, les zones pavillonnaires que dans les régions industrielles sinistrées.

Mais le F-Haine tente effectivement d’élargir son audience dans l’électorat ouvrier, où se trouve aussi le taux d’abstention le plus élevé. Cette classe sociale, d’ailleurs en grande partie d’origine immigrée - mais cette réalité-là, le Front veut l’occulter - est la plus durement touchée par les restructurations capitalistes et le F-Haine veut se poser en sauveur suprême. C’est ainsi que le milliardaire Le Pen prétendait, le soir du 21 avril 2002, parler au nom des « petits, des exclus et des sans-grade ». Cette posture pseudo-sociale ne date pourtant pas d’hier.

En 1989, le FN choisit alors de défiler le 1er mai au matin à Paris pour fêter Jeanne d’Arc, tentant ainsi de détourner le sens des traditionnels défilés ouvriers du 1er mai - en mémoire des ouvriers anarchistes martyrs de Chicago de 1887.

Les offensives sociales depuis 1989

L’année 1989 est également celle où le bloc soviétique s’écroule, et certains historiens libéraux décrètent alors la « fin de l’Histoire ». À l’époque, Bruno Mégret est à la tête de la revue théorique pour les cadres du Front national Identité, et il va être le principal instigateur d’une stratégie d’offensive sociale. Dans le dossier d’Identité de novembre 1990 intitulé « Réhabiliter le social », l’éditorial annonce la couleur : « Face à une gauche devenue une véritable force conservatrice cramponnée à la préservation de ses privilèges, il est urgent de réinvestir le terrain social et de définir de nouvelles orientations aptes à répondre à l’attente des Français. Orientations qui devront résolument tourner le dos au marxisme, à l’étatisme et au cosmopolitisme qui imprègnent les sphères dirigeantes, sans qu’il soit pour autant question de s’en remettre à un libéralisme pur et dur, car, si ce dernier est un adversaire du social, les [...] principes qui inspirent la gauche n’ont rien à lui envier à cet égard. »

En 1992, soucieux de répondre aux critiques d’un Front national antisocial, Bruno Mégret définit 40 « dispositions sociales » qui formeront ensuite la trame du « programme de gouvernement » intitulé « 300 mesures pour la renaissance de la France ». Cette série de mesures est déclinée en fonction de deux axes programmatiques fondamentaux de l’idéologie du Front national : la « préférence familiale » et la « préférence nationale ». En effet, quels que soient les thèmes abordés (revalorisation du travail, défense de la sécurité sociale, salaire minimum, développement de la « propriété populaire », lutte contre la pauvreté, protectionnisme, définition du secteur public...), la famille - fondée sur le rôle de la femme assignée au foyer - est le cadre « naturel » de l’individu, et la nation - fondée sur un véritable apartheid « racial » - est le cadre de la collectivité. Dès lors, les valeurs de fraternité et de solidarité sont conçues dans une vision nationaliste excluante où les places dans la société sont déterminées au « mérite », avec comme fondement l’origine ethnique et l’adhésion à ce projet de société corporatiste directement inspiré du régime pétainiste.

En 1996, suite aux grèves de novembre-décembre 1995, le Front national en profite pour lancer une offensive sociale en créant des syndicats FN, au nom de la « liberté syndicale », notamment dans la police, à la RATP et à La Poste. La contre-offensive syndicale unitaire a heureusement permis de juguler ces tentatives, entre autres devant les tribunaux.

Jamais à court de démagogie, le F-Haine s’oriente plutôt maintenant vers des offensives sociales ciblées. Par exemple, en direction des buralistes touchés par la hausse conséquente des prix du tabac, ou encore avec des tentatives de récupération de la désespérance sociale comme celle des salariés de Metaleurop à Hénin-Beaumont. Là encore, des militants CGT ont heureusement empêché Marine Le Pen et des élus frontistes de participer à une manifestation de soutien et de tracter à la sortie de l’usine.

Enfin, par rapport au mouvement altermondialisation, qui ne cesse de prendre de l’ampleur, l’extrême droite tente également de jouer la confusion en agitant la menace de « l’euromondialisme du capitalisme apatride ». Ce mythe du complot des « lobbies cosmopolites qui souhaitent la dissolution de la France » (Le Pen dans National Hebdo du 8 octobre 1998) est une réactualisation à peine voilée du mythe du « complot judéo-bolchévique » de sinistre mémoire.

Un programme national-libéral

Si la politique du gouvernement CRS (Chirac-Raffarin-Sarkozy) constitue une offensive ultralibérale particulièrement violente contre les droits économiques et sociaux, il faut également dénoncer, à l’approche des élections régionales et européennes, la tentative de détournement du thème de « l’insécurité sociale » par le F-Haine. Son programme va en effet encore plus loin dans les attaques contre les classes populaires, et il faut le faire savoir à tous ceux qui seraient tentés de voter pour les néofascistes ! Des associations de lutte contre les exclusions telles que Droits devant !!, Dal, AC ! ou l’Apeis connaissent ces dangers et intègrent la dénonciation du FN et de la préférence nationale à leurs luttes.

Même depuis la scission FN/MNR, qui a occasionné le départ de Bruno Mégret et d’une partie des cadres, le F-Haine a conservé les axes fondamentaux de la « préférence familiale » et de la « préférence nationale » 1, tout en étant capable de faire évoluer son programme en fonction de la situation économique et sociale.

Dernier exemple en date : Jean-Claude Martinez, membre du « Conseil scientifique » du F-Haine, a présenté en décembre dernier le nouveau programme économique du Front, avec une proposition étonnante pour créer un « service public planétaire » (sic !) financé par « des prélèvements de centimes additionnels sur le commerce international des armes de guerre et des télécommunications par satellite ». Vaste mascarade pour tenter de détourner la taxe Tobin défendue par l’association Attac.

Voici quelques exemples bruts de décoffrage de son programme national-libéral :

- Travail : « rendre l’initiative économique et sociale aux activités et aux entreprises » :

suppression du contrat de travail, remplacé par un « contrat professionnel d’activité » passé entre un groupement d’entreprises régional d’une même activité et un salarié ; diminution des charges patronales fiscales et sociales, spécialement sur les bas salaires ; abaissement, voire suppression des seuils sociaux ; abandon total de la formation professionnelle au profit exclusif des entreprises ;
- démantèlement du Code du travail jugé archaïque et entravant la « libre-entreprise » ;

remise en cause du droit de grève ; constitution d’un réseau d’entreprises patrimoniales françaises.
- Enseignement : « L’école au service de la France et des Français » :

suppression de la gratuité de l’enseignement, avec instauration de « chèques scolaires » qui permettrait de « redonner aux parents le choix de l’école » ; favoriser le développement de l’enseignement privé, avec des versements effectués à ces établissements qui seront fiscalement déductibles ; « libérer l’école de l’immigration » avec instauration de la préférence nationale, suppression des cours de « langues d’origine » et suppression des ZEP (zones d’éducation prioritaire), « libérer l’école de l’idéologie », mais inculquer « l’amour de la patrie », les « pages glorieuses de notre passé », l’hymne national et le respect du drapeau aux enfants avec participation aux « cérémonies patriotiques nationales » ; développement du financement des universités, des IUT et des grandes écoles par les entreprises avec droit de regard sur le contenu de l’enseignement. « L’État se retirera progressivement de ce secteur, à l’exception des écoles militaires. »
- Impôts : « La République fiscaliste expatrie la France ! » :

suppression progressive de l’impôt sur le revenu ; suppression de l’ISF (Impôt de solidarité sur la fortune) ; suppression des droits de succession ; réduction de l’impôt sur les bénéfices des PME-PMI ; augmentation de la base imposable à la TVA.
- Social 2 : « Lutter contre l’exclusion des Français dans leur pays » :

instaurer la retraite de « libre choix » avec la possibilité de prolonger encore plus l’âge de départ à la retraite ; séparer les caisses de retraite des « nationaux » de celles des étrangers, en application du principe de « préférence nationale » ; diversifier les régimes de retraite et créer des régimes complémentaires de retraite de « libre choix », avec « désétatisation » des fonds ; « Les charges sociales (patronales et salariales) doivent décroître considérablement de façon à augmenter les revenus directs des salariés. [...] les salariés doivent avoir la liberté d’affecter, à des organismes de leur choix, le surplus ainsi dégagé sous forme de cotisations complémentaires d’assurance-maladie ou d’assurance-vieillesse. » ; réserver les aides sociales aux seuls Français et créer un « service national de fraternité française ». « Ce service aura pour mission de vérifier que les aides sociales apportées par les collectivités territoriales au niveau local correspondent bien aux impératifs mentionnés dans un cahier des charges. » ; « Le retour progressif des ressortissants immigrés, obtenu dans des conditions de dignité honorable [sic], par une politique cohérente, libérera nombre de places dans les foyers Sonacotra : ceux-ci pourront, peu à peu, être convertis pour accueillir à titre temporaire ceux de nos compatriotes qui sont dans le besoin. » ; traiter et réinsérer les toxicomanes : « La tentation de la drogue est la conséquence d’une société fascinée par les pulsions de mort : tout le programme du Front national concourt à retrouver les chemins de la vie (famille, sécurité, réenracinement moral et culturel) ».

Les politiques menées dans les villes-laboratoires (Toulon, Vitrolles, Orange et Marignane) conquises par le F-Haine en 1995 ont démontré dans la pratique à celles et ceux qui veulent bien en prendre conscience le projet totalitaire qui sous-tend ces mesures antisociales.

Nous n’avons pas la mémoire courte et nous n’oublions pas le climat de violence et de peur, renforcé par les polices municipales aux bottes du Front, à l’encontre des habitant(e)s de quartiers populaires, d’associations, de syndicalistes et de travailleur(se)s en grève, ou simplement des individus qui refusaient de se soumettre. Nous n’oublions pas non plus que derrière le projet mortifère de « préférence nationale », c’est le règne du clientélisme, de la corruption et de l’apartheid raciste et social.

On le voit bien, si Le Pen parvient à capter une partie significative du vote populaire, son programme est une attaque en règle contre les droits des travailleur(se)s. En cela sa campagne contre l’insécurité sociale relève de l’escroquerie. Tournée vers les ouvrier(e)s et les chômeur(se)s, la propagande vise à défendre prioritairement les intérêts économiques et les privilèges de la bourgeoisie.

Le Medef ne s’y est pas trompé en envoyant son programme au FN et en organisant une rencontre Medef Ile-de-France/FN le 13 février dernier, après avoir fait élire un dirigeant frontiste, Jean-Michel Dubois, à la tête de la Chambre de commerce de Seine-Saint-Denis en 2003. Une manière de banaliser le FN et de ne pas se couper de lui au cas où il deviendrait majoritaire dans une ou plusieurs régions. Une telle catastrophe, si elle se produisait, conduirait à confier au FN un levier institutionnel qui lui permettrait de renforcer considérablement son influence auprès des milieux patronaux...

Dans la jeunesse, dans les entreprises, dans les mouvements sociaux, dans les quartiers, il faut dès maintenant se mobiliser non seulement contre la politique libérale en cours mais également contre la menace fasciste.

Gabriel L.

1. Le concept de « préférence nationale » est forgé en 1985 par le Club de l’Horloge, laboratoire idéologique de la droite institutionnelle avec des passerelles vers l’extrême droite. Jean-Yves Le Gallou, passé par le MNR, confiait ainsi en juin 1998 dans le bimensuel Français d’abord ! destiné aux cadres du FN : « Le concept de préférence nationale est né au Club de l’Horloge, dans le cadre de la commission de l’immigration que je présidais, et qui comptait un certain nombre de personnes » au-dessus de tout soupçon «  : Georges Berthu (actuellement député européen villiériste), Jean-Antoine Giansily (député européen RPR, ex-CNI), Pierre-Marie Guastavino (ancien conseiller RPR de Paris) ou encore Bruno Tellenne (le frère de Karl Zéro !). Nos réflexions ont donné lieu à la publication chez Albin Michel, en 1985, du livre : La Préférence nationale, réponse à l’immigration. »

2. Cette partie n’apparaît plus entièrement sur le site officiel du Front national qui se limite donc aux constats, alors qu’elle figurait encore dans le programme pour les élections législatives de 2002. Sans doute est-ce une suppression opportune suite aux attaques gouvernementales sur les retraites et à la forte mobilisation syndicale qui a eu lieu sur tout le territoire au printemps 2003. Rappelons toutefois que durant les grèves de mai-juin 2003, Le Pen a injurié les grévistes et soutenu le principe d’un allongement de la durée du travail. Par ailleurs les menaces qui se profilent sur la Sécurité sociale rendent également le sujet « délicat » au vu de ce que proposait le F-Haine. Quant aux mesures sur le « service national de fraternité française », la réoccupation des foyers Sonacotra dont les occupants auront été expulsés, les « chemins de la vie » pour réinsérer les toxicomanes, etc., elles font vraiment froid dans le dos...

 
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