Genre et révolution 1/2

Féminisme et mouvement libertaire

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Lors de ses deux derniers congrès, Alternative libertaire s’est doté de motions pour mener un travail sur les oppressions de genre. Le texte adopté à Agen s’attache à ne faire aucune rupture entre le projet de société et la pratique individuelle, et s’efforce d’articuler l’analyse des différents niveaux d’oppression, culturelle, politique, économique. Le combat contre le patriarcat est en soi une lutte révolutionnaire et antiautoritaire. L’histoire du féminisme le montre, en posant la question des réticences du mouvement ouvrier, en particulier libertaire, à prendre en compte cette dimension de la libération.

C’est au cours de la Révolution française qu’apparaît le mouvement de revendication des femmes, que l’on ne nomme pas encore féminisme – le mot sera inventé en 1872, dans un sens polémique par Alexandre Dumas fils. Les femmes du peuple participent à la rédaction des cahiers de doléances et aux manifestations de 1789 qui demandent du pain et des armes, mais elles n’obtiennent pas l’égalité des droits avec les hommes puisque la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ne concerne que... les hommes.

Elles continuent cependant à participer aux luttes politiques de l’époque, et certaines d’entre elles se battent pour la reconnaissance de droits égaux entre les femmes et les hommes. Olympe de Gouges rédige en 1791 la “ Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ”, et Théroigne de Méricourt tente en 1792 de créer une “ phalange des amazones ” pour défendre la révolution face aux armées coalisées. Les hommes révolutionnaires restent attachés aux rôles traditionnels des femmes : mère, épouse et domestique, seulement. Les “ féministes ” de l’époque ne réclament que l’égalité, elles vivent déjà un changement de société.

Après 1848, la montée du féminisme

ns la seconde moitié du XIXe siècle, après les révolutions de 1848 et 1871, le mouvement féministe se développe en même temps que les idéologies socialistes et anarchistes. Le “ féminisme ” des femmes de lettres ou aisées lutte pour l’égalité des droits à l’intérieur du système, revendiquant d’abord le droit de vote. Puis, l’instruction des femmes augmentant, les différentes couches de la société y sont bientôt représentées.

Pendant ce temps, la lutte des classes fait rage. L’entrée massive des femmes dans le monde du travail bouscule les ouvriers et leurs syndicats. Les résistances sont importantes, de la part de certains anarchistes aussi. Le secrétaire général de la CGT d’alors, Victor Griffuelhes, considère la syndicalisation des ouvrières comme secondaire, estimant que “ les femmes sont trop bavardes, elles ne savent point vouloir, ni avoir assez de persévérance. Alors qu’en ferions-nous ? Elles nous seraient une gêne ” [1].

D’autres pensent – et elles et ils sont toujours nombreux aujourd’hui – que la condition des femmes sera automatiquement transformée par une révolution anticapitaliste, d’autres encore que c’est un problème secondaire. Au congrès de la CGT à Rennes en 1898, le syndicat des typographes affirme : “ Le travail des femmes est une calamité, un mal social... ”

Des militantes socialistes, marxistes ou anarchistes associent lutte féministe et lutte des classes. Et combattent pour la liberté sexuelle, et donc la contraception, et pour l’éducation des femmes. Le courant néo-malthusien milite pour la limitation volontaire des naissances car l’augmentation de la population est pour lui un danger pour la subsistance du monde. Ce courant influence le mouvement anarchiste d’alors, également porté sur l’amour libre. Pour l’anarchiste russo-américaine Emma Goldman, la contraception devient une “ étape de la lutte sociale ”.

Certaines féministes révolutionnaires remettent profondément en cause l’ordre social et familial. Madeleine Pelletier écrit en 1921 dans Le Libertaire : “ La jeune fille qui veut pratiquer l’amour libre doit tout d’abord se débarrasser de toutes les vieilles conceptions : le nid, le foyer, l’épaule robuste où elle appuiera sa faiblesse… Si c’est cela qu’elle cherche, elle fait fausse route, qu’elle se marie. Mais si bonne ouvrière, employée, institutrice… elle a une profession qui lui assure l’existence, elle peut sans danger rechercher l’homme, comme l’homme recherche la femme. Elle ne sera pas spoliée, tout au moins, elle le sera peu si elle ne recherche dans sa liaison qu’une bonne camaraderie avec quelque chose de plus. Les femmes sont spoliées parce que, de l’union sexuelle qui n’est qu’une petite chose, elles font une chose énorme. Elles édifient sur elle toute leur vie, alors que, dans la vie, chacun n’a le droit de compter que sur lui-même. ”

Féministes et révolutionnaires entreront en conflit quand l’influence des premières augmentera auprès des ouvrières, avec la naissance de groupes féministes socialistes. Les féministes non révolutionnaires sont alors facilement qualifiées de “ bourgeoises ”.

La Première Guerre mondiale favorise l’intégration massive des femmes au monde du travail et les revendications sur l’égalité des droits et des salaires. L’année 1920 voit la législation contre l’avortement renforcée ; une femme qui pratique des avortements sera exécutée en 1943 sous Vichy.

Après 1968, le renouveau

De Mai 1968 naîtra le mouvement de libération des femmes, qui se bat prioritairement contre le patriarcat. Il mettra en lumière qu’il ne s’agit pas juste d’une prédominance des hommes sur les femmes, mais d’un système politique et économique de domination, jusque-là jamais étudié, en montrant par exemple que les tâches ménagères représentent un travail gratuit. Une partie du mouvement féministe essaie avec peu de succès de faire admettre ce combat à côté de la lutte des classes. Ce mouvement partage avec les libertaires une critique de toutes les hiérarchies, et travaille de façon approfondie sur la libération sexuelle. Le livre Notre corps, nous-même de Nicole Bizos-Cormier initie la redécouverte du clitoris et du plaisir sans alibi de procréation. Les revendications des lesbiennes deviennent visibles, au prix de conflits au sein du féminisme quand les lesbiennes radicales manifestent leur rejet des hommes. Mais quelque chose est apparu qui ne disparaîtra pas : la visibilité des minorités sexuelles – avec les mouvements d’hommes homosexuels qui se développent à la même période.

Et les féministes portent ce combat à l’intérieur des mouvements révolutionnaires. Qui ne s’en empareront pas. Si les libertaires ont été en pointe de la revendication pour la contraception et contre la famille, ils n’intégreront pas le féminisme à part entière, pas plus que les autres révolutionnaires. La domination machiste dans les groupes n’est que trop peu remise en cause par les militantes et les militants, la libération sexuelle est comprise par beaucoup d’hommes de ces groupes comme la libre mise à disposition des femmes, ce qui fera dire aux féministes “ Votre libération sexuelle n’est pas la nôtre ! ” L’humour, l’attachement aux problèmes concrets et le slogan “ Le privé est politique ” sont également mal vus.

Pour un féminisme radical

L’antipatriarcat au sein du mouvement libertaire est parfois un acquis : personne n’adopte plus l’attitude de Proudhon renvoyant les femmes à la maison ou des syndicalistes du XIXe siècle refusant le travail des femmes et on s’oppose aux fascistes qui manifestent contre le droit à l’IVG. Les femmes sont peu nombreuses dans les organisations libertaires, sans doute pour les mêmes raisons qu’elles sont peu nombreuses en politique – difficultés à concilier vie privée et vie militante, formes de militantisme décourageantes car avoir une grande gueule ou la jouer guerrier peut être un atout... Et les militantes et les militants féministes au sein de ces organisations ont fort à faire.

“ La lutte contre le patriarcat requiert deux fois plus d’énergie que d’autres combats, car elle exige de se battre non seulement sur le front social, mais aussi à l’intérieur même des groupes politiques. En effet, qui colle les étiquettes sur les enveloppes ? Passe le balai dans les salles de réunion ? Le plus souvent, des femmes. Qui coordonne les manifs ? Parle le plus fort en réunion ? Le plus souvent, des hommes. […] Ne nous faisons pas d’illusions : les libertaires, reproduisent les dominations liées au genre et à la sexualité... comme tout le monde. Sauf que, lorsqu’on prétend combattre les dominations, il serait bon de se pencher sur celles que l’on entretient. Ne pas y prêter attention est la meilleure façon de renforcer ce phénomène. ” [2]

Alternative libertaire n’a pas échappé pas à ces impasses. Et le Manifeste pour une alternative libertaire affirmant “ ainsi la lutte contre l’oppression des femmes est-elle un de nos combats majeurs, dans et hors des entreprises, en lien avec la lutte de classes ” a été peu suivi.

Il serait insuffisant de promouvoir les femmes dans la société en espérant qu’elles rattraperont les hommes. Les inégalités de salaires, les violences, l’exclusion des femmes des sphères de décision ne sont pas des oublis de l’histoire, ou des manques d’un système, mais les bases même d’un système de domination. Par exemple, la parité dans la sphère politique n’apportera rien si la présence des femmes ne remet pas en cause le fonctionnement du pouvoir basé sur les valeurs qu’on apprend aux hommes, la compétition, l’autorité. Ainsi, la présence des femmes dans la sphère politique pose la question : signifie-t-elle qu’elles se sont arrangées avec ces fonctionnements ou qu’elles luttent à l’intérieur du système contre son fonctionnement ?

De la même manière, l’égalité au travail ne pourra se réduire à l’égalité des salaires et des responsabilités. C’est depuis l’enfance que les femmes et les hommes sont enfermés dans des rôles propres, débouchant sur un monde professionnel organisé selon le sexe. Seul un changement radical de société permettra l’égalité entre les sexes et l’émancipation de chacun. […]

Pour un antipatriarcat anti-autoritaire

Si la lutte autonome des femmes fut et reste légitime, le changement de société passera par le changement des pratiques de toutes et tous qui doivent s’inventer dès aujourd’hui. C’est pourquoi nous concevons cette lutte comme mixte, sans rejeter certains cadres de non-mixité. “ Il ne suffit pas de souhaiter l’égalité comme un principe abstrait, mais il faut s’attaquer aux racines de la domination et de l’exploitation. Cela nécessite non seulement des luttes collectives pour remettre profondément en cause un système de pratiques sociales, mais aussi nos propres représentations des statuts et rôles sexués en tant qu’individu-e et militant-e.” 3 Aussi, il a paru nécessaire de réaffirmer que le privé est politique pour le prendre en compte dans notre militantisme. […]

Notre antipatriarcat est profondément anti-autoritaire. La transformation sociale, la reconnaissance des identités ne peuvent résulter de l’action de l’État. […] Non seulement l’État ne peut pas être contre le patriarcat, mais il en est le support le plus fidèle, tout comme le capitalisme qui engendre toutes les conditions nécessaires à la précarisation économique des femmes, faisant d’elles une main-d’œuvre docile. […] Le cadre unitaire que constitue le Collectif national droits des femmes (CNDF), dont AL est membre, apparaît comme contradictoire. Se revendiquant dans la continuité du mouvement féministe, il s’affirme autonome des partis, et procède à l’analyse du patriarcat. Mais, liées au mouvement social dans son ensemble, ses revendications ne vont parfois pas assez loin. Par exemple, il paraît bien naïf d’attendre quoi que ce soit de l’élection présidentielle. En revanche, nous pouvons nous retrouver avec le CNDF sur le combat pour une loi-cadre contre les violences envers les femmes.

Un enjeu majeur est d’intégrer définitivement la thématique féministe au sein du mouvement social, dans les associations, les syndicats, les grèves et les luttes. Par exemple, la question du harcèlement sexuel a été peu abordée lors de la lutte dite contre le CPE, alors que la précarisation est un facteur évidemment aggravant. “ Les femmes sont les premières touchées par la précarisation croissante de pans entiers de population en France. Elles sont les premières concernées par les contrats précaires et les temps partiels […]. Leurs conditions de travail et de vie peuvent être considérées comme l’un des miroirs grossissants de la dégradation de la protection salariale et sociale, et de la mise en concurrence des travailleur-se-s. Ces situations engendrent une plus grande dépendance financière et une fragilité sociale qui rendent plus difficiles la réaction à la domination des hommes et aux violences sexistes. ” [3]

Par ces différents biais, il s’agit donc de faire d’une lutte spécifique une lutte permanente et intégrée à notre militantisme. Permettre de pouvoir répondre à cette question : “ En luttant ainsi est-ce que je me libère ? Est-ce que je me libère de l’assignation à mon genre, à l’hétérosexualité ? Est-ce que je participe à la libération des minorités sexuelles, des femmes ? ” Interroger ainsi les dominations de genre remet en cause les catégories mêmes du genre, et l’ordre social organisé autour, il reste donc à envisager la transformation sociale sous cet angle.

Christine (AL Alençon) et Camille Anias (AL Tours)

[1Cité dans Leclercq et E. Girod de Fléaux, Ces Messieurs de la CGT, Ollendorf, 1908.

[2Groupe Klito, “ Quoi de neuf sous le drapeau noir ? ”, Alternative libertaire n°138, mars 2005.

[3Motion “ Féminisme, antisexisme, antipatriarcat, des enjeux centraux pour une société égalitaire et libertaire ” du VIIIe congrès d’AL (Agen, octobre 2006), disponible sur www.alternativelibertaire.org ainsi que la motion adoptée au VIIe congrès (Angers, novembre 2004) : “ Contre le sexisme et le système patriarcal : les fins et les moyens ”.

 
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