Entretien

Fermin Muguruza : « Le communisme libertaire, voilà ce que j’aime le plus »

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Le 25 février, Fermin Muguruza a donné à Orléans un des derniers concerts de sa (trop) courte tournée en France. Nous le rencontrons peu de temps avant sa montée sur la scène de l’Astrolabe, il nous parle de la censure néofranquiste (cet entretien a été réalisé avant la défaite de la droite espagnole aux élections législatives), de la situation au Pays basque, du communisme et bien sûr de musique.

Alternative libertaire : Cette tournée a été marquée par l’annulation de 5 de tes concerts en Espagne suite aux pressions de l’extrême droite, tu vis ça comment ?

Fermin Muguruza : C’est la marque de la continuité, après Franco, du fascisme de l’Espagne, une parodie de démocratie. Le Parti populaire d’Aznar est l’héritier du franquisme, plusieurs des ses membres sont d’anciens franquistes. Aznar rêvait d’être le Bush de l’Europe… Il n’aura été que le Lewinsky de Bush. Tu sais, la droite a toujours deux obsessions, la culture et la liberté d’expression ; ils ont commencé avec les Basques mais ensuite ce sont les artistes galiciens qui s’étaient mobilisés dans le mouvement Nunca máis (Plus jamais ça !) au moment de la catastrophe du Prestige qui ont été l’objet de persécutions, on a vu la même chose en Catalogne… un nouveau maccarthysme.

C’est lors de la tournée avec Manu Chao que l’inquisition a commencé avec l’interdiction de deux concerts. Ils s’en sont pris aussi au réalisateur Julio Medem (Les Amants du cercle polaire, Lucia y el sexo) pour son documentaire La Pelote basque, la peau contre la pierre, sur la situation au Pays basque, où les intervenants, dont moi-même, disent une chose essentielle, c’est que la solution au conflit est politique ; le PP est furieux contre le film, il a essayé de le faire interdire, il a ensuite tenté d’obtenir le boycott du film aux Goya [1] et son paravent, l’Association des victimes du terrorisme, a organisé une manifestation contre le documentaire à l’extérieur de la cérémonie, là il y a eu de la part des acteurs et des actrices une position de défense totale de la liberté d’expression.

Sur cette tournée j’ai eu cinq concerts annulés et je vais expliquer comment ils procèdent pour obtenir ça. Pour les salles municipales, ils réussissent à obtenir l’interdiction, mais je joue aussi souvent dans des clubs privés, là l’Association des victimes du terrorisme organise tout un bruit médiatique contre moi, et dans l’État espagnol tous les grands médias sont aux ordres du PP, et mettent la pression sur les organisateurs, si les clubs résistent alors ils font intervenir les groupuscules nazis, España 2000, les boneheads [2], mais tu vois j’ai quand même pas mal de soutien, ça fait vingt ans que je suis là dedans, donc ce genre d’intimidation, alors ensuite c’est la Guardia civil qui met la pression, et enfin des municipalités menacent les salles de fermeture s’ils me font jouer, en Andalousie on n’a pu faire que Cordoue parce que là la mairie c’est Izquierda unida [3] et on n’a pas encore réussi à faire Madrid.

Tu as annoncé que cette tournée était la dernière ?

Fermin Muguruza : C’est la dernière tournée, après vingt ans de scène, mais j’ai toujours fait de la musique, je suis fait de chansons. Ce qui est important pour moi c’est d’avoir fait une petite école avec tous les jeunes dans mes tournées, d’avoir montré pour les cultures minoritaires que tu peux le faire, chanter en basque tout ça. Là on a fait l’Allemagne, on revient de Londres, si on peut rentrer sur le territoire US on fera San Francisco, on doit faire Mexico, l’Argentine, le Chili, le Japon. Avec Manu, j’ai fait une grosse tournée, donc être toujours dehors comme ça, il y a la maison, Irun. Alors je ferai quelque chose de plus minimal, avec des DJ, des sound system, et surtout pour des choses militantes, mais le truc tu sors un disque et tu dois rentrer dans une logique de promotion c’est fini. Surtout, tu vois, être indépendant sur une tournée, appliquer l’autogestion c’est dur, et ça fait vingt ans que je le fais.

On parle un peu de tes influences musicales, tu viens du punk-rock, maintenant tu fais une musique très métissée et déjà dès Kortatu on te voit avec des patchs de Public Enemy, comment tu en est venu à cette ouverture musicale ?

Fermin Muguruza : Je pense que dès le premier album de Kortatu, en 1985, tu peux voir ce qui va se passer après. J’ai toujours été un passionné de musique noire. Avec Kortatu on avait des influences latines, tu entends ça sur le morceau Nicaragua sandinista, ska sur Sarri Sarri, on a fait du hardcore avec Zu atrapatu arte, on écoutait Linton Kwesi Johnson et on a fait le premier dub d’Euskadi avec Desmond Dub. On était très ouvert : à la scène mods, on écoutait beaucoup de ska sixties, de soul, Otis Redding, The Redskins [4]. Donc, quand le rap est arrivé, c’est naturellement qu’on en a écouté, c’était le retour d’une musique noire plus minimale après le funk des années 1970 et ses grandes formations, je pense que c’est comme ça la musique noire, il y a toujours un retour vers des formes plus minimales. Sur Kolpez Kolpe, le dernier album studio de Kortatu en 1988, on a fait un titre, AEK ko Veteranoak, avec un chant proche du rap. Puis avec Negu Gorriak on a fait du raggamuffin. Le format sound system qu’on utilise maintenant c’est de là qu’est issu le hip hop.

Tu te définis toujours comme communiste ? Marxiste-léniniste ?

Fermin Muguruza : Le marxisme c’est très actuel, Le Manifeste du Parti communiste, c’est important pour savoir ce que nous pouvons faire. D’ailleurs tu sais quand on chante Dub Manifest c’est un clin d’œil, avec la sonorité, au Das Manifest, la version originale. Il faut trouver le chemin de l’unité entre anarchistes et communistes et Le Manifeste, c’est un bon point de rencontre entre les deux, comme Rosa Luxemburg. À Berlin, aux manifestations en mémoire de Rosa Luxemburg, il y a des anarchistes et des communistes. Le communisme libertaire, voilà ce que j’aime le plus. Aujourd’hui, il n’y a plus de monopole pour une seule carte qui montrerait où aller, il y a plusieurs voies desquelles on peut sortir quelque chose de collectif, tu vois ce que fait le Takticollectif à Toulouse.

Pour finir, ton opinion sur la situation en Euskadi, sur la lutte armée ?

Fermin Muguruza : Il y a toujours le problème de l’oppression classiste et nationale de l’État espagnol. Pendant le franquisme et juste après, la lutte armée se justifie et a donné des résultats. Maintenant je pense qu’il faut arrêter l’expression armée, qu’ETA doit laisser les armes. Le prix à payer pour la lutte armée est trop fort éthiquement et en terme de souffrances. En Euskadi il y a une bonne organisation et suffisamment d’énergie pour faire de la désobéissance civile, tout le monde est prêt pour ça, c’est un moyen plus positif et plus efficace. Il faut le dialogue, ce qui s’est passé en Irlande du Nord est un espoir.

Propos recueillis par Clément G. (AL Paris-Sud)


FERMIN MUGURUZA, PARCOURS D’UN HOMME INTÈGRE

Difficile de ne pas être dithyrambique à l’évocation du parcours de Fermin Muguruza tant sa musique, sa ligne de conduite et ses engagements politiques forcent le respect.

Avec le groupe Kortatu qui sort son premier album en 1985, il est un pilier du rock radical basque, un mouvement musical qui marque l’émergence d’une politisation de la jeunesse dans le Pays basque de l’après-Franco et jette les bases d’une démarche alternative (labels indépendants, concerts de soutien, textes politiques...), proche de ce qui ce naît en France avec le rock alternatif incarné notamment par Bérurier noir. La base musicale de Kortatu est indéniablement punk-rock mais les influences sont déjà variées (ska, reggae, rap...). Les paroles sont alors en castillan et en basque, puis à partir du dernier album de Kortatu, Fermin Muguruza écrit exclusivement en basque. Indépendance du Pays basque et révolution socialiste sont étroitement liés et restent jusqu’à maintenant les références politiques de Fermin.

Il fonde ensuite Negu Gorriak, qui sort son premier album en 1990, et le label indépendant Esan Ozenki, l’ouverture musicale se poursuit ainsi bien sûr que l’engagement politique. Leur premier concert a lieu devant 12.000 personnes à l’issue d’une marche de solidarité avec les prisonniers politiques basques sur la centrale de haute sécurité d’Herrera de la Mancha.

Negu Gorriak se sépare en 1996. Fermin joue ensuite avec le groupe DUT puis se lance en solo avec toujours nombre de collaborations (parmi les plus connues citons Manu Chao et Zebda). Il sort, en 1999, Brigadistak sound system, un disque impressionnant de qualité et de richesse musicale, incontournable, puis Dub Manifest en 2000. Le dernier album In-Kommunikazioa (2002) est dans la même veine, un peu plus calme cependant que les précédents, avec l’omniprésence de voix féminines qui donnent un côté plus soul voir jazzy à l’ensemble.

En 2003 Fermin Muguruza participe à la tournée Jai Alai Katumbi Express de Manu Chao et se produit à Annemasse à l’occasion du contre-G8 en juin dernier, au rassemblement du Larzac en août.

Kabylie, Pays basque, Kurdistan, Fermin chante les peuples et les cultures opprimés mais aborde aussi des sujets plus personnels (les textes sont traduits en français sur bon nombre d’albums). Il annonce enfin que la tournée Kommunikazioa (2003-2004) sera sa dernière tournée, entouré de musiciens qui représentent la nouvelle scène musicale basque, notamment le DJ DZ du groupe Hip Hop Selektah Kolektiboa, et parmi les trois voix féminines, véritables « queens of soul », Sorkun qui vient de sortir un album solo.

Clément

[1] Les Goya sont l’équivalent de la cérémonie des Césars en Espagne

[2] Les boneheads sont les skinheads d’extrême droite

[3] Izquierda unida : « Gauche unie », coalition de gauche dominée par le Parti communiste

[4] Groupe anglais de rock-soul du début des années 80 formé de militants trotskystes, qui a inspiré le mouvement skinhead d’extrême gauche du même nom

 
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