Film : « Le Jeune Karl Marx » : pour ou contre ?

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Le nouveau film de Raoul Peck raconte les débuts du parcours intellectuel de l’auteur du Capital, à partir de 1844. Qu’une œuvre accessible à tous et toutes se penche sur une figure du mouvement ouvrier est bienvenu, mais parvient-elle à en restituer les idéaux révolutionnaires ?

« Un film accessible »

Ce film grand public, réalisé par Raoul Peck, est sans nul doute un succès si l’on s’en tient aux objectifs qu’il se fixe.

Les personnages sont crédibles, à commencer par Karl Marx lui même. Les décors nous transportent aisément en plein XIXe siècle : c’est une grande réussite du film.

Karl Marx, en 1844, est, à seulement 26 ans, dans un moment charnière de sa vie. Il va rencontrer Friedrich Engels (leur première rencontre est pour le moins comique) qui va le changer profondément.

Les rapports avec Proudhon sont intéressants à suivre, jusqu’au coup de force et la transformation de la « Ligue des justes » en « Ligue des communistes ».

Marx, sa femme Jenny et leurs enfants mènent une vie très modeste, pour ne pas dire misé­rable, bien loin de l’image de « bourgeois » qui colle à Marx.

Les personnages principaux ne se demandent jamais s’ils vont renoncer ou non, mais, malgré les péripéties, comment ils vont se débrouiller pour poursuivre leur activité militante.

Bien entendu, on peut regretter que tel ou tel aspect des principaux personnages ne soit pas abordé.

Effectivement, nous pourrions parler du rapport aux femmes qu’avaient Marx et Engels, de leur productivisme. Et pourquoi ne pas évoquer l’antisémitisme de Proudhon, autre personnage récurrent...

Or, ce n’est pas l’objet du film, qui ne dresse, du reste, pas un portrait idyllique des personnages non plus. Et il est toujours aisé de juger des personnages qui ont vécu 200 ans avant nous, dans une société qui fut tout autre et qui porte donc les défauts de son époque.

Le film semble toucher au but, en rappelant que Marx a doté la classe ouvrière d’idées solides à travers son socialisme scientifique à une époque où les sentiments abstraits et les doux rêveurs idéalistes dominaient.

Il nous rappelle l’importance de lier une théorie solide à l’activisme politique, et de ne jamais baisser les bras. Loin de s’adresser aux militants d’extrême gauche et leurs incessants débats internes, le film est accessible, fait pour être vu par le plus grand nombre. Et c’est salutaire.

Nico (AL Moselle)



« Intellectuels de salon »

On salue bien sûr un film grand public, qui réussit à rendre vie au désir de révolution sociale, encore fossilisé dans des images de dictatures du parti unique. Qu’ont pu faire Marx et Engels pour incarner ce désir et devenir les symboles de la révolution ? Sur ce point, on peut sortir du film insatisfait.

L’activité militante de Marx, Engels, et de leurs camarades Proudhon ou même Bakounine est réduite à écrire. Pas une grève, révolte ou insurrection, ni de militantisme au quotidien ; mais des articles, des livres ou un manifeste. Cela correspond en partie à la réalité de l’activité du duo, mais pas à celle de leurs contemporains, ni de la nôtre. Le public verra plus d’intellectuels de salon que de militants révolutionnaires, et le désir de révolution, qu’on devine chez les personnages à l’écran, ne nous atteint pas.

On ne voit pas non plus de travail d’organisation : les meeting, fêtes ou congrès sont déjà prêts, nos deux amis n’ont plus qu’à y prendre la parole et par là, le pouvoir (comme lorsque la Ligue des justes devient Ligue des communistes). Les masses ouvrières, pourtant actrices de la révolution, demeurent sans voix, sauf à applaudir ou siffler les chefs, comme en démocratie bourgeoise.

Réalisme certes, mais doit-on s’émouvoir d’une telle pratique politique ? Les révolutionnaires sont-ils ces hommes qui prennent la direction d’une organisation qu’ils n’ont pas construite, parce que persuadés d’être intellectuellement supérieurs et d’avoir raison, quitte à mépriser leurs camarades devenus adversaires ? Si l’ambition d’un socialisme scientifique comme arme à disposition des opprimé.es est louable, en faire un instrument de pouvoir pour s’assurer la direction politique est au moins pervers, et annonce l’histoire « communiste » autoritaire, auquel notre courant n’aura de cesse de s’opposer. Le film aurait gagné à suggérer de façon moins héroïque ces inclinations totalitaires.

Bien sûr, ces critiques sont plus politiques qu’esthétiques. Mais un beau film politique est-il possible sans dimension critique qui l’empêche d’être caricatural ? Si l’on apprécie le débat politique que ne manque pas de susciter le film, on aurait aimé le voir à l’écran.

Vincent (AL Gironde)

  • Raoul Peck, Le Jeune Karl Marx, 1h58.
 
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