Histoire

François Mitterrand (1916-1996) : Socialisme et barbarie

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Il y a dix ans, le 8 janvier 1996, François Mitterrand disparaissait. Alors que les commémorations « légitimistes » n’en finissent plus, un retour s’impose sur une carrière d’homme politique exemplaire de la pratique du pouvoir d’État et de la gestion du capitalisme.

Peu avant sa mort, la médiatisation de certains aspects du personnage (Vichy, les écoutes téléphoniques de l’Elysée entres autres) pudiquement appelés les « zones d’ombre » avait sensiblement écorné sa réputation d’homme de gauche chez ceux qui y croyaient encore et ce jusque dans les rangs du Parti socialiste ; alors même que ses zélateurs érigeaient un écran de fumée - « la complexité du parcours du grand homme » - pour mieux masquer une triste réalité.

Dix ans après, la « Mitterrandolâtrie » envahit de nouveau les médias, le premier rôle étant tenu par l’ex-fille cachée (Mazarine Pingeot) dont il s’agit du seul talent connu, avec une telle complaisance et un tel vide de réflexion politique qu’on ne sait plus très bien si nous vivons dans une République bananière pour le pire, ou dans une monarchie d’opérette pour le meilleur.

Vichy

L’engagement politique de François Mitterrand date de 1934 et il commence à l’extrême droite au sein des Volontaires nationaux, mouvement de jeunesse créé par le chef des Croix de Feu, le colonel de La Roque. Évoluant et militant dans ce milieu profondément antisémite et anticommuniste il y fréquente des membres de la Cagoule, une organisation clandestine d’extrême droite impliquée notamment dans l’assassinat de réfugiés antifascistes italiens.

Parmi ses faits d’armes figure une manifestation le 2 février 1935 au quartier Latin contre la présence des immigrés juifs dans les universités françaises sous le mot d’ordre « Contre l’invasion métèque ! ».

C’est donc tout « naturellement » qu’ils se rallie au régime de Vichy du Maréchal Pétain, artisan de la collaboration avec l’occupant nazi, et qu’il en devient un des fonctionnaires en entrant au service de renseignements de la Légion française des combattants et volontaires de la Révolution nationale, qui traque les opposants à l’État français.

Sentant le vent tourner, comme bon nombre de hauts fonctionnaires, il rallie la Résistance en 1942-1943, ce qui ne l’empêche pas de recevoir La Francisque, décoration la plus haute du régime de Vichy en 1943. Ce parcours est emblématique d’une partie de la bourgeoisie française et notamment de « technocrates » initialement pétainistes qui s’efforcent de « sauver les meubles » (leur pouvoir personnel et leurs « qualités » de gestionnaires) en se reclassant dans la Résistance pour finalement rester parfaitement intégrés à l’appareil d’État après la Libération.

L’Algérie

François Mitterrand, membre de l’Union démocratique et socialiste de la Résistance, sera plusieurs fois ministre de la IVe République et, alors qu’il quitte le gouvernement Laniel en 1953 pour protester contre la déposition du sultan du Maroc, on le retrouve peu de temps après, en 1954, au poste de ministre de l’Intérieur alors qu’éclate l’insurrection du peuple algérien contre la présence coloniale de la France.

Pour Mitterrand : « l’Algérie c’est la France », et l’envoi du contingent pour maintenir l’unité nationale se justifie pleinement. Aux côtés de Pierre Mendès-France, autre symbole intouchable s’il en est de la gauche française, il va appliquer une politique de répression contre les nationalistes algériens et leurs soutiens en France. Les militant(e)s de la Fédération communiste libertaire (FCL), qui luttent aux côtés du Mouvement national algérien, en feront, avec d’autres, la cruelle expérience.

En janvier 1956, le Front républicain avec à sa tête le socialiste Guy Mollet arrive au pouvoir, et François Mitterrand en devient le ministre de la Justice. Élu avec pour programme le règlement du conflit algérien, le Front républicain fait voter en mars les pouvoirs spéciaux à l’armée en Algérie. La justice passe aux mains des militaires, avec la caution du ministre Mitterrand, qui soutient activement les tristes œuvres du gouvernement de Guy Mollet notamment le détournement de l’avion de cinq dirigeants du Front de libération nationale algérien le 22 octobre 1956 ou encore l’intervention militaire française à Suez contre la nationalisation du canal par le dirigeant nationaliste Nasser. Enfin, 44 condamnations à mort sont prononcées durant son passage au ministère de la Justice, dont celle de Fernand Iveton, militant du Parti communiste algérien, exécuté pour avoir posé une bombe qui n’explosa pas !

Vers l’Union de la gauche

Après le retour au pouvoir de De Gaulle, à l’issue du coup de force du 13 mai 1958, il s’impose à gauche comme un opposant résolu au système gaulliste et à la jeune Ve République. Il s’emploie dès lors à rassembler autour de sa personne l’ensemble de la gauche institutionnelle dans la perspective de l’élection présidentielle de 1965. Il recueille 45% des sondages au second tour et crée la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) qui réunit le Parti socialiste, le Parti radical, la Convention des institutions républicaines (CIR) qu’il dirige et des clubs socialistes.

Isolé en Mai 68, il comprend qu’il lui faut un appareil politique à la mesure de son ambition et il s’attache à conquérir le Parti socialiste. C’est chose faite au congrès d’Épinay en 1971 sur une ligne du rupture avec le capitalisme ! L’union de la gauche est alors en marche ; Michel Rocard et une partie du Parti socialiste unifié rejoignent le PS en 1974. Aux élections législatives de mars 1978, le PS devance le Parti communiste (qui a rompu l’accord de « Programme commun » en septembre 1977) pour la première fois depuis la Libération. Le 10 mai 1981, François Mitterrand est élu à la présidence de la République.

Les « années Mitterrand »

Le nouveau pouvoir, qui comprend quatre ministres communistes, réalise quelques-unes des promesses sur la base desquelles il a gagné les élections : abolition de la peine de mort, nationalisation de quelques grands groupes industriels, hausse du salaire minimum, abaissement de l’âge de la retraite, cinquième semaine de congés payés, baisse de la durée hebdomadaire du travail. Tout en se gardant bien de prendre d’autres mesures qui pourtant figuraient également dans les « 110 propositions pour la France » du candidat Mitterrand (le droit de vote pour les étrangers, aux seules élections municipales, notamment).

Rapidement, dès juin 1982, c’est le passage à une politique d’austérité avec le blocage des prix et des salaires, puis le « tournant de la rigueur » en 1983 pour rester dans le système monétaire européen.

Le mouvement syndical est anesthésié par le mythe d’une gauche au service des travailleurs, la CGT va même jusqu’à combattre des grèves qui se développent dans le secteur de l’automobile (à Talbot fin 1983). En 1982-1983, lors de la grève d’ouvriers de l’automobile (Citroën-Aulnay, Renault-Flins), le Premier Ministre Mauroy avait déjà fustigé des grèves « dirigées par les intégristes chiites ».

L’État socialiste s’attache à diviser la classe ouvrière dans une période de licenciements massifs dans le secteur. Le gouvernement dirigé par Laurent Fabius en 1984, auquel les communistes refusent de participer, accentue encore la politique de casse sociale menée par le PS.

Car pendant ces années Mitterrand, la France vit bien, à l’instar de la Grande-Bretagne et des États-Unis, une contre-révolution libérale, dans des proportions certes moindres et avec un vernis social-démocrate, mais qui n’en reste pas moins dévastatrice pour les travailleuses et les travailleurs. La liquidation de la sidérurgie et le chômage massif qui touche des régions entières sont un des exemples les plus frappants. On est désormais bien loin de la « rupture avec le capitalisme » proclamée à Epinay quelques années plus tôt.

Cerise sur le gâteau, le 10 juillet 1985 à Auckland, en Nouvelle-Zélande, des agents des services secrets français coulent le Rainbow Warrior, bateau de l’organisation écologiste Greenpeace venu s’opposer aux essais nucléaires français dans le Pacifique. L’explosion fera un mort.

Après la parenthèse de la cohabitation (1986-1988), qui voit la droite privatiser un certain nombre d’entreprises publiques, Mitterrand est réélu en 1988. Il ne reviendra bien sûr pas sur l’essentiel des mesures antisociales de la droite. Bien au contraire, les socialistes se lancent dans une politique de traitement « social » du chômage avec le développement de contrats précaires et sous-payés (TUC, CES). Ce chômage de masse représente en effet l’aubaine du siècle pour le patronat français car il lui permet, avec l’appui des socialistes donc, de faire pression sur les salaires et les conditions de travail.

La promotion par Mitterrand de l’homme d’affaire Bernard Tapie, spécialisé dans le rachat d’entreprises en faillite, parachève le discours de glorification de la réussite individuelle et sur « la fin de la lutte de classe ».

La continuité

La fin de règne de Mitterrand est marquée par les affaires (Urba, délits d’initiés) et les scandales (suicides de Bérégovoy et de De Grossouvre à l’Élysée).

Au-delà de ces épisodes peu glorieux mais finalement révélateurs du fonctionnement de l’appareil d’État, le parcours de Mitterrand est caractérisé par la continuité de l’État.

De la période de Vichy il gardera une fidélité personnelle, son amitié jamais démentie pour René Bousquet, ancien secrétaire général à la police de Vichy, en témoigne. De la répression du mouvement national algérien en 1954-1957 à la réhabilitation en 1982 des généraux putschsites pro Algérie française ; du soutien aux dictateurs africains (Mobutu, Bongo...) à l’engagement dans la guerre du Golfe en 1990-1991, sans oublier l’appui au régime génocidaire ruandais, avec la même constance, il s’appliquera à défendre le (néo)colonialisme français.

Mitterrand symbolise la parfaite conjugaison de la politique au service d’une ambition personnelle (l’accession au pouvoir) et des intérêts de la bourgeoisie. Aujourd’hui au Parti socialiste les spéculations vont bon train autour de la captation de l’héritage politique de François Mitterrand. Peu importent les individualités en compétition - Fabius, Strauss-Kahn ou Jack Lang - tous les politiciens disponibles pour conquérir le pouvoir (et surtout le garder) pour le plus grand profit du capital méritent bien le titre d’héritier du Prince.

Clément Garnier (AL Paris-Est)

 
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