Fronts anticapitalistes - Rompre avec le capitalisme plutôt que de lui résister

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Si l’engouement pour la campagne politique menée par le Front de gauche dans le cadre de l’élection présidentielle est réel, ses enjeux ne peuvent se limiter au seul rééquilibrage des forces de la gauche institutionnelle, entre le Parti socialiste et ce même Front de gauche, puisque celui-ci entend incarner avant tout l’aiguillon pour une majorité parlementaire dominée par le PS.

Le contexte de la campagne présidentielle reste fortement marqué par la crise du capitalisme et nous ne pouvons nous satisfaire d’un projet, celui du Front de gauche, certes en bien des points progressiste mais dont l’horizon reste avant tout la résistance. C’est tout le problème de l’anti-libéralisme, qui combat les politiques d’austérité mais sans se battre pour l’annulation de la dette, qui veut taxer davantage le capital et contenir son emprise, mais laisse son pouvoir intact en n’envisageant pas son expropriation et enfin semble effrayé à l’idée de conjuguer révolution (ou transition, c’est selon) énergétique et sortie du nucléaire.

Si la scénographie de la manifestation du 18 mars à la Bastille était particulièrement réussie, il était difficile de ne pas y voir une sorte de retour vers le futur, c’est-à-dire une renaissance de cette gauche qui a pensé en 1981 pouvoir domestiquer le capital en menant une politique réformiste dont les audaces ont fait long feu face à un capitalisme qu’elle a préféré gérer plutôt que détruire.

Les révolutionnaires, les libertaires et plus largement les anticapitalistes n’ont pas à rougir de leur stratégie de rupture avec un système qu’il est illusoire de désarmer si on ne lui arrache pas le pouvoir que lui confère la propriété des moyens de production et avec un État qui en est le meilleur chien de garde.

Convergence de l’anticapitalisme

En revanche, ils et elles feraient bien de réfléchir sur ce qui constitue un élément essentiel du succès actuel des antilibéraux dont le Front de gauche constitue l’étendard : leur unité.

L’éclatement actuel des forces anticapitalistes, outre qu’il constitue un signe d’affaiblissement, leur interdit de peser politiquement dans les luttes et d’avoir une audience significative chez celles et ceux qui cherchent une issue à la crise du capitalisme. Une aggravation de cette même crise ne se traduira pas en effet mécaniquement par un renforcement du poids politique des opposants au capitalisme. On le voit en Grèce, un des pays où les forces anticapitalistes comptent proportionnellement le plus d’activistes en Europe mais dont l’impuissance est à la hauteur des divisions et se conjugue avec une incapacité à développer l’auto-organisation à une échelle de masse, tant dans les entreprises, que dans les quartiers ou parmi la jeunesse scolarisée.

C’est la raison pour laquelle, il nous semble essentiel de travailler activement et concrètement à une convergence des anticapitalistes.

Lors de la coordination fédérale d’AL qui s’est tenue fin janvier 2012 nous avons décidé de nous adresser aux forces qui se réclament de l’anticapitalisme : en premier lieu des organisations libertaires comme la Fédération anarchiste, la Coordination des groupes anarchistes, Scalp Reflex, mais aussi les Alternatifs, le NPA, la Gauche anticapitaliste, le Mouvement des objecteurs de croissance, le Parti pour la décroissance ou encore la Fédération pour une alternative sociale et écologique.

Construire un front anticapitaliste

Dans un courrier que nous leur avons adressé en février dernier, nous proposons de les rencontrer afin d’envisager le lancement d’un appel à la constitution d’un front anticapitaliste à l’échelle nationale qui se fonderait sur des regroupements locaux. Un tel regroupement aurait pour première utilité de faire converger des forces en faveur du non-paiement et de l’annulation de la dette, mais aussi concrètement d’impulser des actions les plus larges possible contre les expulsions, les coupures de gaz et d’électricité, les fermetures d’hôpitaux, pour la réquisition de nourriture ou de logements vides.

Nous proposons que ce front constitue une force extraparlementaire car nous sommes convaincus que la lutte anticapitaliste se mène pour l’essentiel hors de l’institution même si les processus électoraux constituent un obstacle difficile à contourner. Nous voulons également qu’un tel regroupement soit ouvert partout à celles et ceux qui ne sont pas organisé-e-s politiquement et pas seulement aux organisations. Depuis, seuls le NPA et les Alternatifs ont répondu à notre courrier et nous devons les rencontrer prochainement. L’unité étant un long chemin, nous ne désespérons pas de pouvoir débattre de nos propositions avec d’autres forces.

Plusieurs éléments et notamment des expériences de travail en commun nous laissent penser que cela est possible et souhaitable.

Ainsi, plusieurs initiatives regroupent ou ont regroupé ces derniers mois à chaque fois au moins une partie de ces forces. Nous pensons aux rencontres Reprendre la ville qui ont rassemblé plus de 300 personnes à Paris en novembre 2011, au Forum social antifasciste du 7 avril prochain dans lequel plusieurs organisations anticapitalistes jouent un rôle clef, l’enjeu étant de contribuer à relayer, relancer et élargir les mobilisations antifascistes. Enfin, la Foire à l’auto- gestion nous semble également un type de rassemblement qui démontre la capacité des anticapitalistes à faire de la politique de la meilleure façon qui soit, c’est-à-dire hors du champ très balisé des institutions bourgeoises et en portant un projet alternatif propre.

Agir dans l’unité

Qu’est-ce qu’un front anticapitaliste sinon un outil permettant de systématiser de telles démarches dans le respect du pluralisme et de l’identité de chacun, là où la proposition d’une organisation avec une stratégie faisant abstraction du caractère propre et de l’apport de chaque courant a bien peu de chance d’aboutir ? C’est donc une façon de faire vivre le pluralisme en même temps que se donner les moyens d’agir. Avoir raison dans son coin ou viser une dérisoire hégémonie nous semblent des réponses bien en-deçà des problèmes qui nous font face.

Il est légitime que les organisations libertaires, révolutionnaires, anticapitalistes continuent d’exister en tant que telles et fassent le nécessaire pour se maintenir et se développer, mais il est essentiel que cette démarche ne soit pas exclusive, qu’elle ne constitue pas une fin en soi, une position de repli idéologique et dogmatique. En faisant une telle proposition, nous ne prétendons pas faire preuve d’une folle imagination.

En Amérique latine, de tels regroupements se sont fait par le passé. Enfin il ne s’agit pas de se substituer au front social et aux luttes des mouvements sociaux plus globalement. Il s’agit d’occuper un espace politique qui ne l’est ni par les anti-libéraux, ni par les mouvements sociaux qui pour nous ne sont pas dénués de capacité politique mais dont la faiblesse actuelle ne s’explique pas uniquement par la peur, la crise et la répression. Leur faiblesse doit aussi beaucoup au fait qu’une partie de leurs troupes n’envisage pas les luttes comme un aboutissement politique en soi, pour leur rechercher un « débouché politique », alors que la victoire des luttes constitue bien le premier débouché politique du mouvement social.

Alors rupture anticapitaliste ou retour vers le futur réformiste ?

Si les anticapitalistes veulent devenir audibles, ils et elles doivent s’en donner les moyens et faire bouger les lignes qui leur interdisent actuellement d’acquérir le poids politique qui leur fait tant défaut.

Laurent Esquerre (AL Paris Nord-Est)

 
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