Histoire

Gil Devillard : « Chez Renault, militer dans le groupe Makhno, ce n’était pas de tout repos ! »

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Gil Devillard est né en 1923. Militant à la Fédération anarchiste de 1946 à 1952, ouvrier chez Renault, il a été l’animateur de la CNT à Boulogne-Billancourt, et membre du comité de grève pendant la lutte de 1947. Avec André Nédélec il sera cofondateur en 1949 du groupe Makhno de la Fédération anarchiste, et appartiendra à l’Organisation Pensée Bataille, fraction plate-formiste au sein de la FA, jusqu’en 1952. Après avoir participé au journal Tribune ouvrière jusqu’en 1956, il sera, avec Pierre Bois et Robert Barcia, un des fondateurs du groupe Voix ouvrière, future Lutte ouvrière.

Ce témoignage a initialement été publié dans la défunte revue d’histoire sociale Gavroche n°148, octobre-décembre 2006.


Alternative libertaire : Début 1946 tu es démobilisé, après avoir combattu depuis 1944 au sein du maquis de Lorris (Loiret) puis dans les Forces françaises libres (FFL). Tu entres en politique à ce moment-là. Peux-tu nous raconter ?

Gil Devillard : En janvier 1946, j’ai été démobilisé d’une unité des FFL. J’avais fait auparavant un passage dans la Résistance, où j’avais d’ailleurs connu des anarchistes espagnols. C’était la fin d’un parcours assez mouvementé et il s’en est fallu de peu que je parte en Indochine avec la bénédiction de cette mafia politique que l’on appelait alors le tripartisme, à savoir le PCF, la SFIO et le MRP [1].

J’avais 22 ans. J’ai été embauché dans une compagnie d’assurance : la Préservatrice, dans le IXe arrondissement de Paris. Je n’y suis resté que quatre mois : c’était tout ce que je pouvais supporter de ce milieu confiné, très réactionnaire, où j’étouffais. J’y provoquai d’ailleurs un petit scandale en refusant de serrer la main à un employé pétainiste. Dans cette compagnie j’ai néanmoins rencontré une copine qui m’a amené dans le mouvement des Auberges de jeunesse. C’était une grande bouffée d’oxygène ! J’y ai d’ailleurs retrouvé quelques bons camarades que j’avais connus dans ma période « militaire ». L’un de ces camarades étant désormais ajusteur chez Renault. C’est par son intermédiaire que j’ai été embauché à Boulogne-Billancourt, en avril 1946. Manque de pot j’ai loupé mon essai à l’embauche. J’avais un peu perdu la main et j’ai dû reprendre la formation d’ajusteur que j’avais entamée avant guerre. J’ai donc commencé à travailler sur une chaîne de montage moteurs.

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Je me sentais à l’époque proche des communistes. J’étais prêt à adhérer au PCF, ignorant des positions patriotardes qu’il avait pris à la Libération. Un incident vint heureusement contrarier ce projet. Un matin, en allant au boulot, à la station de métro Boulogne-Billancourt, je vois un attroupement et des papiers qui volent en l’air. Je m’approche et j’aperçois deux filles qui essayaient de vendre un journal trotskyste, La Lutte de classe [2]. Les staliniens étaient en train de les bousculer. Alors j’interviens et je demande ce qui se passe. Ils me répondent un truc du genre : « Ce sont des salopes, elles ont couché avec les Boches ! » Alors là ça m’a énervé, et je leur rétorque : « Ça va bien, des histoires de salopes qui ont couché avec les Boches, je pourrais en raconter et des meilleures ! Et puis la guerre est terminée, y a aucune raison qu’on empêche les gens de s’exprimer démocratiquement. » Alors celui qui dirigeait le groupe s’approche de moi et me dit : « Tu défends ces salopes, si ça se trouve toi aussi tu étais un collabo ! » ce qui a fait qu’à ce moment-là, je lui ai foutu un coup de tête dans le pif. Il s’est mis à saigner et les autres me sont tombés dessus. Comme à l’époque, je faisais de la boxe française et que je sortais de l’armée où j’avais appris le close-combat, j’en ai esquinté plusieurs et ils ont déguerpi.

L’incident clos, je m’apprête à rentrer dans l’usine, quand un type qui avait assisté à la scène m’apostrophe comme ça : « Alors p’tit gars t’as fait connaissance avec la démocratie communiste ; t’inquiète pas, t’en entendras parler car ils t’ont repéré ! » Effectivement ! C’est à partir de là que j’ai adhéré au mouvement anarchiste.

Comment as-tu rencontré l’anarchisme ?

Gil Devillard : J’avais un oncle pour lequel j’avais beaucoup d’admiration, qui avait été militant du PC avant la guerre. Il avait tenté de monter une section CGTU chez Brochaut, à Aulnay-sous-Bois. Un mouchard l’avait dénoncé et le patron l’avait foutu à la porte. Il avait donc attaqué aux prud’hommes mais avait été débouté. Dépité, il avait attendu son patron à la sortie du tribunal et, comme il avait fait de la boxe, il l’avait foutu KO. J’avais été témoin de la scène, à 12 ans, et j’avais été très impressionné par ce tonton qui était capable de mettre son patron KO !

Après cet épisode il a été obligé de travailler comme terrassier car il ne trouvait plus de boulot comme dessinateur industriel. C’est seulement après 1936 qu’il a pu réintégrer un poste de dessinateur. Il chantait de chouettes chansons qu’on ne pouvait entendre nulle part ailleurs. L’une d’elle, particulièrement antimilitariste, s’appelait Gueules de vaches.

Alors en 1946, après cet incident à l’usine, je suis allé lui demander conseil, du genre : « Dis-moi tonton, toi qui es dans le coup de tous ces trucs-là, explique-moi. J’y comprends plus rien. Le PC devient nationaliste, y foutent sur la gueule des gens qui sont pas d’accord avec eux… — Ben, me répond-il, je vais te donner quelque chose qui va te faire réfléchir. » Et il m’a donné Le Libertaire.

Moi j’ai tout de suite trouvé ça merveilleux ! Il y avait une rubrique dans laquelle ils indiquaient les réunions de la Fédération anarchiste [3]. Je suis allé à l’une d’elles dans un café du XVIIIe arrondissement. J’y ai vu Maurice Joyeux pour la première fois, et sa compagne Suzy Chevet. Mais l’ambiance ne me plaisait pas trop et assez vite j’ai suivi un copain ajusteur au groupe FA des Ve et VIe arrondissements, bientôt rebaptisé Sacco-et-Vanzetti.

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Vente du Libertaire sur le boulevard Saint-Michel, en 1950.
La vente est effectuée par le groupe Sacco-et-Vanzetti de la FA. A droite, deux membres du groupe Makhno de l’usine Renault : André Nédélec (lunettes) et René Thieblemont.

Le groupe se réunissait chaque vendredi soir, dans une petite salle du 2e étage de la Mutualité. À cette occasion d’ailleurs, il nous est arrivé plusieurs fois d’être invités à des réunions du groupe Socialisme ou Barbarie, qui se tenaient dans une salle voisine. Cela m’a permis de rencontrer Castoriadis, alias Chaulieu, et des camarades de Renault : Hirzel, alias Gaspard, et Jacques Gautrat, alias Daniel Mothé. C’étaient tous des militants d’extrême gauche opposés au stalinisme, mais qui s’étaient aussi détournés du trotskisme. Les gens de Socialisme ou Barbarie m’apparaissaient comme un groupe d’intellectuels dont les discussions m’intéressaient. Cela portait sur l’actualité, la nature de l’URSS, des démocraties populaires… Leurs débats étaient vraiment enrichissants.

À part les réunions, la grosse activité du groupe Sacco-et-Vanzetti était la vente du Libertaire à la criée, un peu partout, sur les marchés, notamment rue de Buci, dans le VIe, qui était un quartier moins bourgeois que maintenant. C’était également rue de l’Ouest, dans le XIVe, et évidemment sur le boulevard Saint-Michel. Là on mettait le paquet. Durant les ventes, il y avait des bagarres avec les gens du PCF qui cherchaient toujours à nous intimider, et pas seulement en paroles !

J’aimais bien aussi les collages d’affiches. Ça pouvait être « Lisez Le Libertaire » ou des appels à participer à certaines manifs ou réunions, des slogans contre la guerre d’Indochine par exemple. Nous collions généralement à deux, à la nuit tombée, le matériel dans un sac à dos. Une fois avec une camarade, Jeannine, notre pinceau est tombé en rideau et nous avons collé en trempant directement nos mains dans la colle ! Nous collions souvent ensemble. Les femmes étaient peu nombreuses dans le mouvement, mais elles étaient souvent plus combatives. D’ailleurs, au cours de ces collages, il nous arrivait de devoir nous battre. Je me rappelle, avenue du Général-Leclerc, un gaulliste décolle nos affiches. Nous étions deux, avec un copain des Auberges de jeunesse. Un grand maigre, mais décidé. Il lui a mis le pinceau dans la gueule – comme nous en avions convenu dans une telle situation. On s’est bagarré et on a décroché avant l’arrivée des flics.

Dans le groupe Sacco-et-Vanzetti il y avait quelques militants mémorables : Jean Sauvy, le neveu d’Alfred Sauvy, qui signait dans le Libertaire sous le pseudonyme Savoy [4] ; Jean-Max Claris, reporter photographe qui maquillait les certificats de travail des camarades qui avaient du mal à se faire embaucher ; Léo Émery, ajusteur comme moi ; André Prudhommeaux ; Serge Ninn, correcteur d’imprimerie ; Giliane Berneri qui animait le groupe et qui était par ailleurs la fille de Camillo Berneri ; et un type impressionnant : Georg Glaser, un camarade d’origine allemande.

Tu as donc connu Georg Glaser ?

Gil Devillard : Glaser, c’était un sacré personnage. Militant communiste, il avait fui l’Allemagne nazie. En 1939 il avait été incorporé sous l’uniforme français et s’était retrouvé prisonnier. Chaudronnier de son état, il a travaillé également chez Renault, sur l’île Seguin. C’était en 1948, à une période où moi je n’y étais plus. Un stalinien de l’usine l’a un jour traité de « sale Boche ». Georg lui administra une bonne correction mais ne s’arrêta pas là. Il remonta toute la hiérarchie du PCF à Billancourt pour obtenir des excuses, et il les obtint.

Il avait la carrure d’un forgeron et quand il cognait, ceux qui recevaient des taloches devaient sûrement s’en souvenir ! Il nous racontait les expéditions que les groupes de choc du PC allemand organisaient contre les nazis avant 1933. La bagarre de ces communistes allemands avait quand même de l’allure !

Lorsque nous avons baptisé le groupe du Ve-VIe arrondissement, du nom de Sacco et Vanzetti, nous avons organisé une petite fête dans une salle de la Mutualité. Georg nous a stupéfiés, quand il a entonné ces superbes chants antinazis, en allemand. Nous ne comprenions pas les paroles, mais que ces chants avaient de la gueule !

Par la suite Glaser s’est orienté vers la chaudronnerie d’art, et je l’ai perdu de vue. Il a écrit un livre, Secret et violence que, malheureusement, j’ai prêté et perdu !

À Boulogne-Billancourt, tu as été l’initiateur de la section CNT qui a eu une brève existence, principalement dans le département 49 (montage moteurs). Que peux-tu nous en dire ?

Gil Devillard : Dans la foulée de mon adhésion à la FA, j’avais adhéré à la CNT anarcho-syndicaliste, les anarchistes étant totalement libres d’adhérer au syndicat de leur choix. Je regardais de travers Pierre Besnard, à cause de son attitude ambiguë sous Vichy, et je n’étais pas le seul [5], mais pour moi, le choix de la CNT allait de soi.

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C’est comme ça que, gagnés par mon enthousiasme, huit ou neuf ouvriers sur les cinquante qui travaillaient sur la chaîne sont venus me rejoindre, tous dégoûtés par la politique du PCF et de la CGT. Nous avons ainsi constitué une petite section au sein de mon secteur de l’usine. Nous n’étions pas nombreux mais ça ne me gênait pas : j’avais déjà connu ça, d’une certaine manière, au maquis.

Parmi mes adhérents, il y avait deux anciens militants du PC d’avant-guerre, dont l’un s’appelait Sarrazin. Ils étaient mes aînés de 20 ans environ. Pour moi c’étaient des « vieux » ! Ils avaient une expérience politique et une habitude du terrain que je ne possédais pas. Eux avaient conservé les mots d’ordre internationalistes et l’esprit antimilitariste du PC des origines. L’un d’eux chantait encore de temps en temps sur la chaîne, la chanson Gueules de vaches qu’entonnait aussi mon oncle. Avant-guerre ils travaillaient déjà à Billancourt dans ce climat oppressant du « père Renault ». Ils avaient fait Juin 36, puis la Résistance. Sarrazin s’était d’ailleurs retrouvé en camp de travail.

La politique du PC les désorientait tous les deux complètement. Sarrazin, de retour du camp, était abasourdi par le slogan du PC de 1944, « À chacun son Boche ». Ils étaient également écœurés par la propagande productiviste. Il faut dire qu’on la subissait directement. Je les avais travaillés activement et c’est comme ça qu’ils avaient quitté la CGT et adhéré à mon syndicat CNT.

Une fois ils avaient durement interpellé un stalinien qu’ils connaissaient bien : Cazenabe, le secrétaire permanent du comité d’entreprise. Cazenabe était venu nous féliciter d’avoir augmenté la cadence de sortie des moteurs 6 et 14 chevaux. Évidemment, nous n’y étions pour rien. C’est la direction qui avait poussé la vitesse de la chaîne. On l’a copieusement engueulé : « Ah salaud, c’est pas étonnant ! C’est donc pour ça qu’on avait du mal à suivre ! »

Voilà, ces camarades étaient des recrues de poids. Mais à mon retour dans l’usine en 1949 ils étaient partis, et je ne les ai plus revus.

Notre section CNT n’a pas été très loin, comptant sur une dizaine d’adhérents environ. Il se peut qu’il y ait eu des gens syndiqués individuellement à la CNT dans d’autres départements de l’usine, mais pas organisés en groupe. En tout cas je n’en ai pas eu connaissance.

L’un de nos thèmes favoris était de dénoncer la CGT : « Elle est pourrie, syndiquez-vous à la CNT ! » Cet appel rencontrait assez peu de succès. De son côté, la CGT nous calomniait pas mal bien entendu. Chez les staliniens, la calomnie est une coutume folklorique. Ils nous accusaient d’être financés par le patronat !

D’autres opposants étaient aussi la cible des attaques staliniennes. Ainsi je me rappelle un militant du Mouvement français pour l’abondance. Il s’appelait Droal, une sorte d’écolo avant l’heure. Il avait été dénoncé nommément dans le journal du PCF de Renault qui s’appelait L’Accélérateur (!) pour avoir déclaré des pièces mécaniques non conformes. C’était son travail de contrôleur qui était mis en cause. Mais comme il était hostile au PCF et qu’il fréquentait les anars et les trotskistes, il a eu droit à sa ration de calomnies. Il faisait un « travail de sabotage » disaient les staliniens. Il « sabotait la production » ! Ça peut sembler totalement irréaliste, mais c’était la situation dans l’usine et dans le reste du pays. Le PCF était à fond dans la collaboration de classe !

En avril 1947, démarre à Boulogne-Billancourt une grève historique, qui va enflammer la France et conduire à l’expulsion des ministres communistes du gouvernement. Le PCF et la CGT, alors en pleine fièvre patriotique, ont combattu cette grève jusqu’à ce qu’ils ne puissent faire autrement que de l’accompagner. Le mouvement a démarré sous l’impulsion des groupes d’extrême gauche actifs à Renault. Peux-tu nous raconter ?

Gil Devillard : Il existait un fort mécontentement ouvrier à ce moment-là. Du travail on en avait, mais tintin pour la bouffe ! L’Occupation était terminée mais c’était toujours la pénurie. Dans les maquis ou dans les FFL ont pensait que, une fois les Allemands chassés, tout rentrerait dans l’ordre. En fait ça ne s’arrangeait pas et des incidents se produisaient régulièrement, comme des protestations ou des petits débrayages.

Je faisais circuler les tracts de la Fédération anarchiste et aussi La Voix des travailleurs de chez Renault, qui a été publiée par l’Union communiste (UC) à partir de février 1947. Dès la fin du mois de février, il y a eu des réunions organisées par l’extrême gauche, avec les militants de l’UC, du PCI [6], de la FA et même quelques bordiguistes. Ces réunions pouvaient rassembler jusqu’à 60 personnes, et c’est là qu’on a décidé de reprendre le mot d’ordre d’augmentation de 10 francs du taux de base. Ces « 10 francs », c’était une revendication qui à l’origine avait été avancée par les staliniens et ensuite abandonnée, je ne sais plus trop pourquoi.

Au bout de quelque temps la grève a éclaté dans le secteur Collas sous l’impulsion des militants de l’UC, sur le mot d’ordre « nos dix francs ». C’était le 25 avril. L’UC était très faible en effectifs, et la cheville ouvrière de cette grève magnifique, ça a été Pierre Bois. Sans lui, rien !

Évidemment le PCF et la CGT étaient hostiles et se sont déchaînés contre les grévistes, les « provocateurs hitléro-trotskistes à la solde de De Gaulle » qui veulent « faire couler le sang », faire sauter l’usine, saboter la centrale électrique, etc. Malgré eux, le mouvement s’est étendu, après cet immense meeting sur la place Nationale [7], qui s’est tenu le 28 avril. J’étais parmi les 10.000 à 12.000 ouvriers qui y ont assisté. Le kiosque à journaux de la place s’est transformé en tribune improvisée. C’était un succès pour le comité de grève qui avait été élu par les ouvriers du secteur Collas, les premiers à être partis en grève.

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Foule des grévistes, le 28 avril 1947.
En bas à gauche, le regard sombre, Gil Devillard.

À ce meeting, les dirigeants nationaux de certaines organisations syndicales comme la CNT, la tendance Front ouvrier de la CGT (en fait le PCI) et la CFTC, sont venus exprimer leur soutien. La voiture-micro avait été amenée par les Jeunesses socialistes, qui étaient très à gauche. Les dirigeants de la CGT n’ont pas osé se montrer, et le lendemain, il y avait plus de 20.000 grévistes ! Après cela, la CGT a été contrainte de se rallier au mouvement, pour le contrôler et l’étouffer. C’est une méthode stalinienne bien connue. Les staliniens ont engagée des pourparlers avec la direction et invité à la reprise. Mais 80 % des ouvriers ont voté contre à bulletins secrets.

La grève a donc duré trois semaines. Les 10 francs n’ont pas été obtenus mais nous avons bénéficié d’une augmentation que nous n’aurions jamais eue sans ça, plus le paiement intégral des jours de grève. Et puis la grève s’est étendue à toute la France et les staliniens ont été chassés du gouvernement. Affluence monstre le 1er mai 1947. Mais comme la CNT n’avait pas constitué de cortège, j’ai défilé derrière la banderole des Auberges de jeunesse.

Pour finir sur la grève, il y a une chose que je voudrais préciser. Certains groupes politiques – notamment le PCI du triste Lambert – ont maintes fois reproché à Pierre Bois d’avoir loupé l’occasion de prendre en quelque sorte la direction du syndicat CGT, et d’avoir préféré lancer une nouvelle structure : le Syndicat démocratique Renault (SDR). Il faut préciser qu’il n’était pas dans l’intention de Pierre Bois et de l’UC de créer un nouveau syndicat. Les copains de l’UC proposèrent à ceux qui avaient participé à cette grève de trois semaines d’entrer dans le syndicat CGT. Ce fut un refus total. Ceux qui avaient participé au mouvement disaient : « Aller rejoindre ce syndicat qui nous a calomnié pendant toute la grève, vous n’y pensez pas ! » Voila c’est le détail qui change tout. C’est résignés que les camarades qui avaient mené cette grève créèrent, à contrecœur, le SDR. Leur objectif n’était pas de se mitonner un petit syndicat bien à soi, mais de ne pas laisser tout ces gars dans la nature.

Quel rôle as-tu joué dans la grève ?

Gil Devillard : J’ai participé activement au mouvement, bien sûr. Déjà, en tant qu’anarchiste, j’étais présent aux réunions qui avaient préparé la grève. Le principal obstacle à la réussite du mouvement, c’était les responsables de la CGT et du PCF, qui étaient les mêmes en fait. La maîtrise, elle, s’écrasait. Deux chefs d’équipe de mon secteur ont même sympathisé avec moi et se sont prononcés pour la grève.

Au département 49, où la CNT était active, on s’est dirigés vers le secteur qui fabriquait des bielles. Notre objectif, c’était d’arrêter le moteur principal. C’était un moteur très important d’environ 1,5 mètre de diamètre, auquel étaient reliées tout un tas de poulies qui faisaient fonctionner toutes les machines. Nous y sommes parvenus et alors là c’était formidable : en arrêtant le moteur principal, tout s’immobilisait ! Les staliniens se sont précipités pour remettre le moteur en route. On s’est accrochés oralement et physiquement. « Faut relever la France ! » qu’ils disaient. Et nous : « La production augmente mais ça ne nous profite pas ! » Eux : « Ah, mais l’usine est nationalisée ! » Nous : « Ouais, mais que font vos ministres ? »

Au bout du compte, l’usine a été complètement arrêtée. On allait débrayer les autres secteurs en cortège de 50 ou 100 personnes. Il y avait de la bonne humeur, et un terrible climat d’enthousiasme parce qu’on sentait que le mouvement prenait une réelle ampleur.

Le comité central de grève avait été formé dans les départements 6 et 18, dans le secteur d’activité de Pierre Bois. J’ai alors été désigné par mes camarades de la chaîne pour les représenter au comité. Je n’ai pas été élu à bulletins secrets, ils m’ont simplement désigné parce que j’étais un des plus décidés. C’est toujours comme ça que ça se passe. J’ai donc participé activement au comité de grève. On couchait dans l’usine, l’ambiance était très fraternelle, très joyeuse.

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Manifestation du 1er mai 1947 à Paris
La CNT n’ayant pas organisé de cortège, Gil (au centre) défile avec les Auberges de jeunesse.

À un moment j’ai été contacté par Maurice Joyeux, qui dirigeait le groupe Louise-Michel de la FA. Il voulait rencontrer le comité de grève, et je l’y ai introduit. Il est venu avec le produit d’une collecte organisée par son groupe en faveur des grévistes, et puis il a voulu donner des conseils au comité sur la façon de conduire la grève. Au bout de quelques instants les camarades du comité, qui avaient autre chose à faire, l’ont remercié et l’ont fait reconduire à la porte.

Bien entendu Joyeux n’a pas du tout raconté cet épisode dans ses Mémoires. Dans son livre, Sous les plis du drapeau noir, on peut lire au sujet de la grève de 1947 des récits tout à fait fabuleux, et totalement faux. Il raconte avoir pénétré « en voiture » (!) dans l’usine, « plusieurs soirs de suite » (!) pour y semer des tracts et des exemplaires du Libertaire sur les établis. Tout d’abord il était totalement impossible de pénétrer chez Renault, et surtout en voiture. Et à plusieurs reprises ! Pour qui connaît l’usine et surtout les staliniens, c’était inconcevable !

Trois ans plus tard j’ai été estomaqué quand, au congrès de Paris de la FA, il a commencé à nous raconter la grève de Renault comme s’il y avait été. Je l’ai interpellé : « Mais comment tu peux raconter ça, tu n’y étais pas toi, dans la grève, tu étais à Lyon à ce moment-là ! » Je crois bien qu’il m’en a toujours voulu de l’avoir ainsi pris en défaut devant tout le congrès !

En juin 1947, juste après la grève, tu as quitté l’usine…

Gil Devillard : J’ai rejoint un centre de formation professionnelle à Ivry, pour un stage qui était prévu depuis six mois, en fait. Je devais me remettre à mon métier d’ajusteur. C’était un centre d’apprentissage qui était sous la coupe du PCF, avec des moniteurs dévoués et aussi quelques staliniens bornés. C’est là que j’ai fait la connaissance de Léo Émery et d’un autre vieil anar qui s’appelait Guerbette. Après cela, Émery est devenu militant du groupe Sacco-et-Vanzetti avec moi.

Sorti d’Ivry, je suis entré à la SNCAN de Sartrouville [8]. Là j’ai mené quelques actions avec deux filles des Auberges de jeunesse. Elles m’ont soutenu quand j’ai pris la parole dans des réunions lors de certains débrayages, comme pendant la grève des mineurs, en 1948. Il y avait aussi deux ouvriers que j’avais gagnés à la cause anarchiste. L’un des deux était un trotskiste vietnamien.

Au bout de quelque temps, je suis retourné chez Renault parce que dans cette boîte d’aviation, on fabriquait des avions qui se cassaient la gueule… alors bon, dans ces moments-là, on licenciait tout le monde…

Tu reviens donc à Boulogne-Billancourt en janvier 1949, au département 12 (tôlerie). Et c’est là qu’avec quelques militants de la FA, vous décidez de créer le groupe Makhno.

Gil Devillard : J’ai quitté le groupe Sacco-et-Vanzetti de la FA fin 1948. Ce n’était pas à cause d’un désaccord avec les camarades, mais bon, j’avais envie d’être un militant de terrain et pas un militant du samedi soir, même si c’était intéressant ce qu’on apprenait dans les réunions de Sacco-et-Vanzetti.

Je voulais créer un groupe d’usine, et pour cela j’ai pris contact avec André Nédélec, qui était également ouvrier chez Renault. Il est décédé il y a quelques années. Tous les deux, nous avons décidé de démarrer le groupe, qu’on a baptisé Makhno. Nous y avons été vivement encouragés par Georges Fontenis, avec qui je continue d’ailleurs d’avoir des relations amicales.

Pour démarrer le groupe Makhno nous avons lancé un appel dans Le Libertaire, afin de rencontrer tous les anars de l’usine. Nous avions donné rendez-vous dans un bistrot… et on s’est retrouvé à une bonne trentaine ! On est tombé sur tout un tas de vieux dont certains avaient été des militants de terrain mais qui étaient surtout devenus des donneurs de conseils ! Ils nous disaient tout ce qu’il fallait faire. Nous avons mis les points sur les i, en leur expliquant que nous avions une autre optique. Nous voulions constituer un groupe dans l’usine mais nous mettions une condition à l’appartenance : c’est que chaque militant vende Le Libertaire à la porte de l’usine. Du coup sur les 30, on s’est retrouvé à 6 ! Et sur les 6, deux anciens de la FAI [9], qui couraient le risque d’être renvoyés chez Franco. Ils s’appelaient Valera et José. José, c’est celui qu’on voit en couverture du bouquin de Georges Fontenis [10]. Il y avait aussi Nédélec, Pierrot Lalou et René Thieblemont. Lui ne travaillait pas chez Renault. Je le connaissais des Auberges de jeunesses mais il était au chômage à l’époque, et nous donnait un coup de main.

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L’Espanol José, ancien de la FAI, membre du groupe Makhno.
Lors d’une vente du Libertaire devant l’usine Renault de Billancourt.

Au départ du groupe Makhno, nous n’étions donc que 6. La référence à Makhno n’était pas innocente. Tout d’abord, Makhno avait travaillé chez Renault. Ensuite il avait eu l’ambition, comme nous, de faire bouger le mouvement anarchiste – mais nous n’avons sans doute pas été assez convaincants, parce que nous n’avons pas tellement réussi ! [11]

Hors du groupe Makhno il y avait un ou deux autres camarades de la FA à l’usine. Il y en a un qui écrivait parfois dans Le Libertaire sous le pseudonyme de La Clavette. Je ne sais pas à quel groupe il appartenait. J’ai bien connu également, au département 70, un militant du groupe Louise-Michel. C’était le camarade Bosc. Un gars sympa, qui était athée, mais syndiqué à la CFTC ! Il est décédé depuis.

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René Thieblemont, membre du groupe Makhno.
Lors d’une vente du Libertaire devant l’usine Renault de Billancourt.

À la FA, militer dans le groupe Makhno, ce n’était pas de tout repos. À cette époque le PCF considérait que Renault était sa propriété et c’était presque à chaque fois la bagarre. Je vendais le canard avec mon vélo et je laissais des exemplaires dans les sacoches au cas où on se fasse bousculer… Un jour, un groupe de staliniens a commencé à m’invectiver. Je me suis dit qu’il fallait que je réagisse rapidement sinon j’allais être obligé de déguerpir. Alors j’ai mis les canards dans mon blouson, j’ai attrapé un des mecs et je lui ai dit : « Tu veux mon poing dans la gueule tout de suite ou dans cinq minutes ? » et ils m’ont laissé tranquille. Mais à chaque fois, il fallait s’imposer… Il nous est arrivé quand même de vendre entre 80 et 100 journaux par semaine à la porte de l’usine… On réalisait aussi un bulletin de boîte, Le Libertaire Renault. Je n’en ai plus d’exemplaire malheureusement.

En 1950, tu as été un des cofondateur de l’Organisation Pensée Bataille (OPB), cette fraction communiste libertaire qui avait décidé de « redresser » la Fédération anarchiste en la ramenant au mouvement ouvrier. Puis, en juillet 1952, tu as quitté la FA.

Gil Devillard : Je ne croyais plus à la possibilité de redresser la FA. J’avais l’impression que nos efforts étaient vains.

Qu’as-tu fait après ?

Gil Devillard : Après cela j’ai fait bien des choses. J’ai été « pris en mains » par Pierre Bois, que j’avais connu dans le comité de grève en 1947. Lui aussi se retrouvait un peu seul, parce que son groupe, l’Union communiste, avait éclaté. Ensemble nous avons travaillé sur un petit journal de boîte, Le Travailleur émancipé. Ensuite, en 1954, nous avons participé à Tribune ouvrière, un journal créé par Raymond Hirzel et Daniel Mothé, de Socialisme ou Barbarie. Mais nous avons quitté Tribune ouvrière en 1956, à cause de conflits politiques et d’humeur avec Hirzel.

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Foule en grève devant Billancourt, en 1950.

C’était caractéristique du personnage : il ne supportait pas, dans un groupe, de ne pas en être le chef ! En 1955, il est parti faire le tour du monde avec sa compagne et un couple d’amis. À son retour, un an plus tard, il a réintégré l’usine. Et il est venu, avec son culot habituel, nous demander des comptes ! Du genre : « Mais qu’est-ce que vous avez foutu pendant mon absence ? Vous avez changé la ligne éditoriale sans me demander mon avis ! » Il y a eu une explication orageuse. Je lui ai fait remarquer qu’avec ce « retour de vacances » et sa réintégration sans difficulté par la direction de la boîte, nous allions avoir une sacrée gamelle à traîner ! Et effectivement, les staliniens ne nous ont pas ratés !

Déçus de cette expérience nous avons décidé, avec Pierre Bois et un groupe de camarades issus de l’UC, de lancer un nouveau bulletin trotskiste, Voix ouvrière. Le bulletin est sorti tous les quinze jours, la parution étant réglée sur les horaires de mon équipe. D’ailleurs, au départ, Voix ouvrière a été réalisée en commun par nous-mêmes et les militants de Renault du PCI lambertiste. Ainsi, au département 37 (outillage-carrosserie), où j’étais le seul militant de VO, je coopérais avec un militant du PCI qui s’appelait Georges Van Bever. Mais bon, avec les lambertistes, l’accord n’a tenu que six semaines ! Nous n’arrivions pas à nous entendre et nous avons mis fin à cette coopération.

En 1960, nous avons fini par adhérer à la CGT, avec les camarades de Voix ouvrière. Nous savions bien évidemment que ça ne serait pas une partie de plaisir. C’était pour répondre aux « vannes » que les staliniens nous envoyaient. Nous étions 9 camarades de VO – jusqu’à 11 à un moment. Nous obligions ainsi les staliniens à être présents à chaque réunion syndicale, tous les 15 jours. Ça les emmerdait bougrement. Les réunions syndicales n’étaient pas très peuplées mais nous, les 9, nous étions là. J’ai été exclu de la CGT quatre ans plus tard pour « fractionnisme ». Une pétition de protestation a circulé contre mon exclusion, mais ça n’a guère ébranlé les staliniens ! Je me syndiquerai de nouveau à la CFDT quatre ans plus tard, en 1968, et j’y resterai jusqu’à mon départ de Renault, en 1982.

En 1967, bien que non syndiqué (!), je dirigerai une grève dans le département 37. Grève à la suite de laquelle je serai muté dans un service technique, moins enclin à la subversion.

Étant un des fondateurs de Voix ouvrière je suis resté à sa direction jusqu’en 1968. Après Mai 68, Voix ouvrière a été dissoute par le gouvernement. L’organisation a changé de nom, et s’est rebaptisée Lutte ouvrière. Dans l’intervalle, nous avions publié le journal sous un autre nom, Le Porte-Voix, qui a eu seulement deux numéros.

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J’ai quitté l’organisation dans cet intervalle, parce que rien n’allait plus. J’étais régulièrement en désaccord avec l’orientation politique, et en butte à Hardy [12], qui avait tendance à considérer les militants ouvriers comme des pions qu’on déplace. C’était des désaccords politiques, mais aussi sur les méthodes de direction. En fait, chaque fois que j’avais des heurts au sujet de mes positions « libertaires », on me disait que j’étais toujours resté libertaire. Je dois dire que cela me comblait d’aise ! Là je dois reconnaître qu’ils avaient certainement raison !

Propos recueillis en juin 2006 par Guillaume Davranche et Daniel Goude.

Photos Guillaume Davranche

L’entretien a été relu et approuvé par Gil.

[1] Mouvement républicain populaire (MRP) : la démocratie chrétienne

[2] Il s’agit du bulletin édité par l’Union communiste (UC), le groupe trotskiste de Barta, ancêtre de Lutte ouvrière.

[3] Il s’agit de la Fédération anarchiste dite « de 1945 » d’où sont issues, indirectement, les actuelles FA et Alternative libertaire.

[4] Alfred Sauvy (1898-1990) : économiste, démographe et sociologue, il est l’inventeur du concept de « Tiers-monde » en 1952.

[5] Pierre Besnard (1886-1947), fondateur de la CGT-SR en 1926, fondateur de la CNT française en 1946. Il adhéra en 1940 à la Légion française des combattants, une organisation vichyste. En 1944 il dira que c’était « mandaté par une organisation syndicale […] pour y remplir une tâche déterminée ». Mais il ne produira jamais les documents justificatifs promis, et le soupçon pèsera sur lui jusqu’à sa mort.

[6] Parti communiste internationaliste (PCI) : section française de la Quatrième internationale (trotskiste), ancêtre de la Ligue communiste révolutionnaire et du Parti des travailleurs.

[7] En réalité la place Jules-Guesde, face à l’entrée de l’usine, mais appelée usuellement « place Nationale ».

[8] Société nationale de construction aéronautique du Nord. La compagnie avait été formée en 1937. Elle deviendra Nord Aviation en 1954.

[9] Fédération anarchiste ibérique (FAI), organisation anarchiste espagnole.

[10] Georges Fontenis, Changer le monde, histoire du mouvement communiste libertaire 1945-1997, Alternative libertaire, 2008.

[11] Nestor Ivanovitch Makhno (1889-1934) : animateur de la révolution en Ukraine entre 1917 et 1921. Réfugié en France, il sera un des rédacteurs de la Plate-forme organisationnelle des anarchistes-communistes, qui prétendait « redresser » le mouvement anarchiste international, sur la base des enseignements de la Révolution russe.

[12] Hardy, de son vrai nom Robert Barcia (1928-2009), dirigeant de Voix ouvrière puis de Lutte ouvrière.

 
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