Gilets jaunes : Ce que la révolte a déjà changé

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Le mouvement des gilets jaunes n’a pas seulement percuté le gouvernement. Il a également bousculé l’ensemble du mouvement social dans ses représentations, ses codes et ses habitudes. Celui-ci a pourtant vocation à animer et à organiser ces couches populaires dans toute leur diversité, pour leur permettre de faire bloc.

Fait événement non seulement ce qui surprend parce qu’inattendu mais encore ce qui crée une rupture (toujours relative) au sens où cela introduit un avant et un après. Cela empêche de revenir au statu quo ante. Cela oblige tous les acteurs à se repositionner par rapport à l’événement en question.

Sous ce double rapport, le mouvement des gilets jaunes a fait événement. Inutile de rappeler combien il a surpris tout le monde, y compris les gilets jaunes eux et elles-mêmes. Concentrons-nous ici sur la manière dont les gilets jaunes ont modifié la situation politique française.

Du néant de l’être

Et d’abord de leur propre point de vue. En faisant brusquement irruption mi-novembre, les gilets jaunes ont tout d’abord rendu visible un pan entier de la société française qui était alors largement invisible des organisations et des institutions censées être représentatives. Ces couches populaires, qui ne les intéressaient plus, pas plus d’ailleurs qu’elles n’intéressaient les médias dominants, sont majo­ritairement composées de ­membres du prolétariat dans sa diversité (travailleurs et travailleuses statutaires, sous CDI, précaires, auto-entrepreneurs et auto-entrepreneuses, sans emploi) mais comprennent aussi des membres de la petite-bourgeoisie (artisane et commerçante) à côté de représentants du petit capital [1], presque exclusivement concentrées dans les espaces péri-urbains ou dans le rural profond, à ce double titre victimes des politiques libérales de ces dernières décennies, synonymes d’austérité salariale, de dégradation des conditions d’emploi, de creusement des inégalités sociales, de « déménagement » du territoire à coup de dégradation voire de disparition des équipements collectifs et des services publics. Qui avait entendu parler de ces petites vallées vosgiennes où les gilets jaunes vont surgir en des dizaines de ronds-points le samedi 17 novembre si ce n’est à l’occasion du énième rebondissement de l’affaire Grégory ?

Acte VI du mouvement à Paris, 22 décembre

En se rendant visibles aux ­autres et en leur posant ainsi immédiatement problème (qui sont-ils ? que veulent-ils ?), en interpellant les pouvoirs publics, en démontrant leur capacité de nuisance et leur détermination face au pouvoir, les gilets jaunes ont non seulement rappelé l’existence de ces couches populaires mais leur ont faire prendre conscience de leur puissance sociale, de leur capacité à intervenir dans les rapports de forces, à mesure que la mobilisation les a fait sortir non seulement de l’anonymat mais de l’atomisation, de la solitude et du sentiment d’impuissance. Ils ont transformé une masse apparemment amorphe en un acteur sociopolitique avec lequel tout le monde a dû compter du jour au lendemain. Et, à ces gueux méprisés, ils et elles ont rendu une dignité qui s’est immédiatement exprimée dans une irrévérence salutaire à l’égard du pouvoir : chacun de ses serviteurs en aura pris pour son grade, à commencer par Macron.

Le pouvoir dans l’impasse

Du coup, la situation a changé aussi pour le pouvoir. Lui qui était parvenu à faire passer quasiment comme une lettre à la Poste son abolition de l’ISF, la pérennisation du CICE, sa loi Travail XXL, la diminution des allocations logement et l’augmentation du taux de CSG des retraités, sa réforme du statut des cheminots, le dispositif Parcoursup de sélection des lycéens et lycéennes à l’entrée dans l’enseignement supérieur, le voici pour la première fois obligé de rapporter une mesure – la hausse de la taxation des hydrocarbures – et de faire des concessions pour tenter de calmer un mouvement social.

Sans y parvenir. Car – nouvelle déconvenue – le gros des gilets jaunes n’ont pas été dupes de la nature et de la portée desdites concessions : des mesurettes sur le Smic à peine dignes de l’aumône et la poudre de perlimpinpin d’un « grand débat national ». D’autant plus que, entre-temps, le mouvement avait gagné en détermination et en clarté, en exigeant une hausse générale du niveau de vie des couches populaires (donc des salaires directs et indirects), une réduction des inégalités de revenus et de fortunes par le biais fiscal, la reconnaissance des structures de démocratie directe par les instances représentatives et la fin du mépris avec lequel les couches populaires sont traitées par les élites économiques, politiques et médiatiques.

Que ces exigences, encore vagues, aillent pourtant déjà à l’encontre des orientations de l’actuel gouvernement – comme des précédents – s’illustre par le fait qu’il n’a rien d’autre à opposer pour l’instant aux gilets jaunes qu’une matraque de plus en plus lourde. Mais cela signifie précisément combien il est affaibli : il a perdu tout ce qui lui permettait jusqu’alors de gouverner en comptant sur le consentement, fût-il passif et résigné, des couches populaires qu’il voit désormais se dresser contre lui. Et qui continueront à se dresser tant qu’il n’aura pas cédé un tant soit peu à leurs ­exigences propres, en devant du coup renoncer à ses propres orientations asservies aux intérêts du grand capital transnationalisé.

La gauche radicale interpellée

Cependant le réveil n’a pas été douloureux que pour le pouvoir. Il l’a aussi été pour ses opposants en principe radicaux. Inutile de rappeler que, quelques militantes et militants mis à part, toutes les organisations syndicales et politiques de la gauche radicale ont brillé par leur absence durant les deux premières semaines de la mobilisation des gilets jaunes. Que quelques-unes (LO, AL, NPA, LFI) aient rapidement agi ou que d’autres (certaines fédérations de la CGT, SUD-Solidaires) se soient rapidement ressaisies n’empêche pas de constater que les principales d’entre elles (à commencer par la CGT) continuent à bouder le mouvement.

Acte III du mouvement, à Paris, le 1er décembre

Sans doute les gilets jaunes en sont-ils pour partie responsables. De leur expérience antérieure, ils ont tiré la conclusion qu’il n’y a rien à attendre d’organisations qui les ont abandonnés ou ignorés depuis des lustres. Leurs formes d’action (en dehors des entreprises) et leurs revendications (visant le gouvernement mais semblant exonérer le patronat) ont également contribué à éloigner les organisations syndicales et politiques. Sans compter la présence parmi les gilets jaunes d’éléments et de thématiques d’extrême droite.

Ce serait cependant une grave erreur et une faute politique si ces organisations persistaient dans leur ostracisme. Elles se couperaient ainsi pour longtemps d’une partie des couches populaires qu’elles ont pourtant vocation à animer et à organiser dans toute leur diversité, pour leur permettre de faire bloc. Elles ne permettraient pas au potentiel de radicalisation politique que recèlent encore les gilets jaunes, sur le double plan programmatique et organisationnel, de s’actualiser. Et, surtout, elles prendraient le risque non seulement que le mouvement s’affaiblisse et prenne fin mais qu’une partie au moins, par ressentiment, se tourne vers les sirènes de l’extrême droite.

Alain Bihr (AL Alsace), le 19 janvier 2019

[1Ces tout petits patrons que Marx nommait des « capitalistes formels  » ou « capitalistes nominaux ».

 
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