Gilets jaunes : Contestation et goût du RIC

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Les thématiques sociales et démocratiques sont devenues centrales dans le mouvement. Le référendum d’initiative citoyenne est au centre des débats. Tout en disant clairement qu’il ne peut y avoir de démocratie authentique dans un cadre capitaliste, il faut s’inscrire dans le débat sur le Ric pour faire avancer une idée : le mandat impératif.

Pendant des années, et encore aujourd’hui, les gouvernements successifs ont valorisé l’utilisation de la voiture individuelle et l’ont intégrée dans l’organisation territoriale. Aussi les distances n’ont cessé de croître  : l’habitat, les lieux de travail, d’approvisionnement et de loisirs se sont éloignés les uns des autres. Les trajets qui s’allongent obligent à choisir les moyens les plus rapides. Pour toute personne ne vivant pas dans un territoire riche en transports en commun, l’utilisation de la voiture est alors nécessaire. Ce sont ces mêmes territoires éloignés des gros centres urbains qui voient leur services publics fermer les uns après les autres (communication, justice, santé, transport, administration, finance, etc.). La dépendance à la voiture ne cesse d’augmenter et ce, en raison de choix politiques et non individuels. Et c’est dans ce contexte de dépendance organisée que le gouvernement a fait le choix de taxer davantage les automobilistes. Malgré les efforts de certains patrons venus soutenir le mouvement en espérant que celui-ci reste cantonné à la question des taxes, la confrontation des problématiques individuelles et la difficulté à répondre aux besoins quotidiens malgré le travail ont permis la réémergence progressive d’une conscience de classe, habitée par une improbable hétérogénéité d’intérêts.

Sur les ronds-points, dans les blocages, il n’a pas fallu longtemps pour que la destruction de certains territoires soit dénoncée et, dès la deuxième semaine, les revendications se sont étoffées, défendant notamment l’augmentation des salaires et la défense des services publics.

Une représentation à bout de souffle

Avec les gilets jaunes, nous construisons des revendications globalement articulées autour de la justice sociale tout en étant coupé.es de la plupart des moyens de prise de décision  : nous n’avons pas d’accès aux pouvoirs institutionnels et nous nous y confrontons. Nous sommes face à des logiques de représentation à bout de souffle, qui n’offrent comme possibilité d’expression politique que le théâtre d’élections où le meilleur choix, quand on croit encore à la pertinence de ce choix, est de désigner le moins pire des candidats. Le sentiment existe qu’on n’a pas accès non plus aux contre-pouvoirs habituels considérés comme inopérants, voire complices (médias et syndicats notamment).

Illustration : Colloghan

Ainsi, quand les gilets jaunes se rassemblent spontanément et hors du cadre des organisations politiques existantes, ils ouvrent complètement le champ des slogans et des revendications, tout en fermant la porte aux représentations et symboles traditionnels. Malgré tout, le réinvestissement massif des structures syndicales et la grève forment une perspective défendue par une partie croissante du mouvement social. Reste à trouver d’autres moyens de formuler collectivement les revendications, de les discuter, de les faire connaître et de les mettre en place.

Une revendication simple

Le référendum d’initiative citoyenne (Ric) est un moyen plébiscité par de nombreuses et nombreux gilets jaunes. Le Ric est une revendication simple qui semble pouvoir s’intégrer dans le système politique actuel, sans avoir nécessairement besoin de tout repenser. Si les conditions de sa mise en œuvre sont adaptées, il est censé permettre à une partie conséquente de la société d’inscrire ses propres sujets à l’agenda politique. Suite à quoi l’ensemble de la population est appelé à s’exprimer et, en cas de validation, la proposition initiée et validée collectivement doit ainsi pouvoir prendre valeur de loi. Face à des institutions représentatives hermétiques au pouvoir populaire, le Ric s’apparente à une bouffée d’oxygène.

Le problème, c’est que cette proposition ne remet pas directement en cause le statut privilégié des élu.es. Intégrant cette possibilité, une forme de Ric plus détaillée a émergé : le référendum d’initiative citoyenne à caractère constitutif, abrogatoire, révocatoire et législatif (Ric Carl). Voilà le référendum équipé d’une portée d’action non négligeable et qui, en se proposant de pouvoir modifier la Constitution, de révoquer des élu.es et de légiférer, vise directement les fondements du régime représentatif. Une fois appliqué, le Ric Carl serait une forme de contre-pouvoir qui permettrait l’exercice de la démocratie en dehors des élections. Mais en attendant, même s’il prétend avoir le potentiel d’amoindrir leur pouvoir, il ne remet pas en cause l’existence des représentant.es élu.es et les institutions qui les portent. Il reste une réponse individuelle, et la dimension collective nécessaire à la construction démocratique n’y est pas développée. Il y a donc fort à parier que les élu.es feraient tout pour amoindrir la portée de ces initiatives citoyennes, préserver leurs privilèges, et que des groupes d’influence organisés s’en empareraient pour porter leurs propres revendications.

Formuler collectivement des revendications

Au sein même des gilets jaunes, des interrogations naissent au sujet du Ric et de sa dimension de «  vote individuel  ». L’importance de cadres collectifs commence à poindre dans certaines assemblées générales, et les limites du Ric sont questionnées. C’est là qu’on vient l’articuler à une autre ressource  : le mandat impératif. C’est un outil simple  : toute assemblée qui souhaite interagir avec une autre organisation prépare un mandat et y envoie une personne chargée de porter ce mandat. Les conditions de mandat peuvent être très variables, mais restent, et c’est là l’important, la prérogative de toutes les personnes concernées. La révocabilité et la définition collective des mandats répondent aux aspirations démocratiques d’une part grandissante de la société. C’est pourquoi, en plus d’être un constituant essentiel des pratiques autogestionnaires d’Alternative libertaire, le mandat impératif est déjà porté dans de nombreuses assemblées générales des gilets jaunes et a été défendu à l’assemblée des assemblées à Commercy.

AL Fougères


L’assemblée de Commercy

Le 26 et 27 janvier s’est tenue la première assemblée des assemblées à Commercy. À l’heure où de plus en plus d’individus se réclament représentant.es des gilets jaunes à des fins électorales, cette initiative a rencontré un franc succès (plus de 90 groupes présents, et 75 groupes mandatés). Une parole du mouvement était nécessaire, et d’autant plus une parole démocratique, afin que la lutte ne soit pas confisquée.


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Lieu de convergence, Commercy a permis de faire émerger un appel clair et des revendications aussi bien générales que spécifiques, portées par des gilets Jaunes réuni.es autour de plusieurs thèmes (femmes, profs, logement...). La nécessité de la grève était consensuelle, même si la convergence avec les syndicats restait sujet à débat  : la nécessité de ne pas se faire confisquer la parole étant, là aussi, la principale crainte soulevée. Réel temps de partage, Commercy est venue donner de nouvelles perspectives à certains groupes locaux. Encourageante initiative, elle sera suivie d’une nouvelle assemblée des assemblées à Saint-Nazaire en avril.

 
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