Grèce : C’est bien un authentique soulèvement populaire

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Ce ne sont pas seulement « les jeunes » et encore moins « des bandes de casseurs » qui ont secoué le pays depuis décembre. La Grèce vient de connaître un mouvement social d’une ampleur inédite. Mais pour que le capitalisme tremble vraiment, il faudrait que la contestation de la rue gagne les lieux de production.

Le 6 décembre la police assassinait Alexandros Grigoropoulos, un jeune anarchiste de 15 ans, dans le quartier populaire – et très militant – d’Exarchia à Athènes, cible d’une répression policière accrue ces derniers mois. Cet assassinat a déclenché une immense vague de révolte qui a fait le tour des télévisions du monde entier.

Si les anarchistes de tendance « autonome » ont réagi les premiers à Athènes, c’est ensuite un soulèvement généralisé qui a embrasé le pays, y compris dans les petites villes. On estime qu’environ 500 000 personnes ont participé aux émeutes, sur une population totale de 10 millions d’habitantes et d’habitants, ce qui confère aux événements le caractère d’un véritable soulèvement populaire.

Les jeunes – dont beaucoup de lycéennes, de lycéens et de collégiens – qu’ils appartiennent aux classes moyennes ou populaires, qu’ils soient d’origine grecque ou issu-e-s de l’immigration, sont en première ligne. Mais de nombreuses et de nombreux salariés, notamment précaires ou immigrés, sont également descendus dans la rue.

Ce qui a éclaté en décembre, c’est toute la colère sociale accumulée depuis des années. La jeunesse grecque est la première génération de l’après-guerre à connaître une régression sociale : des conditions de vie et de travail qui seront pires que celles de leurs parents. L’immense majorité des salaires est en dessous de 700 euros, la perspective d’un contrat de travail stable et durable a pratiquement disparue, le travail au noir est généralisé. Comme partout en Europe, le gouvernement a démantelé le système de retraite et le patronat profite de la crise pour licencier massivement.

Manifs convoquées par sms

La violence est bien sûr un élément central et déterminant du soulèvement. Les banques et les symboles des grandes entreprises ont systématiquement été détruits, des postes de police et des policiers ont été régulièrement attaqués. Les violences n’ont cependant pas touché les petits commerces ou les biens des particuliers, malgré plusieurs tentatives de provocation policière en ce sens. La rage des manifestantes et des manifestants a d’ailleurs surpris les militants y compris les plus rompus à la violence urbaine, et la mobilisation a été en partie très spontanée : des appels par SMS ou Internet ont suffi à réunir des milliers de personnes.

Toutes les tendances de la gauche radicale et de l’extrême gauche participent à des degrés divers au mouvement. Par exemple, Synaspismos intervient, mais sur une base très modérée, appelant à tenir des débats pour « comprendre comment la société grecque a pu en arriver là ».

Les anarchistes « autonomes », pour leur part, sont confrontés aux limites de leur conception strictement émeutière de la révolution. Pendant des années ils et elles ont mythifié l’« émeute », en arguant que le jour où tout le monde s’y mettrait, ce serait la révolution. Or aujourd’hui tout le monde s’y est mis… et la révolution n’est pas là. Et alors qu’il est urgent, pour que le mouvement perdure, de proposer une stratégie - en direction des travailleuses et des travailleurs par exemple - les autonomes se contentent de répéter un unique slogan : « Vengeance pour le sang versé ».

Polytechnique occupée

Pourtant, en s’installant dans la durée, la lutte a dépassé la seule violence urbaine et a pris la forme d’un mouvement populaire, radical et auto-organisé. Des assemblées générales se tiennent dans les lycées et les universités occupées et mêlent toutes les couches de la population. Certaines AG revendiquent le désarmement de la police et la dissolution des unités anti-émeutes. Les étudiantes et les étudiants formulent des revendications plus spécifiques contre le démantèlement des universités.

À Athènes, trois universités occupées jouent un rôle central dans la coordination du mouvement : l’École Polytechnique [1] où sont concentrés les anarchistes autonomes ; la faculté de droit, qui réunit la plus grande partie de l’extrême gauche ; et l’École économique où s’activent les communistes libertaires et notamment ceux de l’Union syndicaliste libertaire (ESE) [2].

C’est de l’École économique que sont parties les principales tentatives d’extension de la mobilisation aux lieux de production. Des comités de travailleuses et de travailleurs s’y sont formés et sont allés faire de la sensibilisation aux portes des entreprises. Car si des milliers de salarié-e-s ont participé au mouvement, le lieu central d’affrontement a été la rue, mais en aucun cas l’appareil économique. Faute de grèves, certaines et certains travailleurs ont donc posé des congés, voire ont démissionné de leur emploi pour s’engager dans le mouvement. Ces comités de travailleurs sont pour le moment la seule voie pour contourner l’inaction des syndicats dans le soulèvement.

Faillite du syndicalisme bureaucratique

La centrale syndicale unique, la GSEE, se tient résolument à l’écart du soulèvement et n’appelle à aucune action, et encore moins à la grève. De concert avec le Parti socialiste qui la dirige, la GSEE se borne à chercher une issue institutionnelle en demandant la démission du gouvernement. Lors de la grève générale du 10 décembre, prévue avant les événements pour réclamer des mesures contre la crise, elle est allée jusqu’à annuler, à la demande du gouvernement, sa participation à la manifestation pour ne pas se mêler aux « fauteurs de troubles ». Malgré tout, la grève a été très suivie et des milliers de grévistes se sont retrouvés dans la rue à l’appel de certains syndicats combatifs. Quelques jours plus tard, le siège confédéral était la cible d’une occupation (voir ci-dessous).

Pour finir, le Parti communiste grec (KKE) s’est distingué comme à son habitude par son stalinisme caricatural. Tout en appelant à des manifestations séparées contre les violences policières, il a stigmatisé les manifestants en se livrant à une analyse conspirationniste complètement délirante des événements : ceux-ci résulteraient d’un plan concerté entre les anarchistes et la police ! Le KKE s’est ainsi complètement coupé de la jeunesse radicalisée mais aussi d’une partie de sa base, car de nombreux vieux communistes appuient la jeunesse qui se bat dans la rue.

Refonder la lutte de classe

Comme après Mai 68 en France, la Grèce est sans doute partie pour connaître un cycle de plusieurs années « rouges » et l’enjeu, pour passer au stade supérieur, est de fonder, à une échelle de masse, de nouvelles structures de lutte de classe. À plus ou moins long terme, il faudrait qu’une nouvelle confédération syndicale, basiste et combative, voit le jour en Grèce.

Car pour réellement menacer le capitalisme, il faudra plus que brûler les banques. Il faudra combiner le soulèvement de la rue à un blocage de la production par les travailleuses et les travailleurs eux-mêmes. C’est le sens de l’action des communistes libertaires et anarcho-syndicalistes qui se battent aujourd’hui en Grèce.

Clément Garnier (AL Paris-Sud) et Yannis Androulidakis (ESE, Athènes),

le 22-12-2008


QUI FAIT QUOI

Union syndicaliste libertaire (ESE)

L’ESE, fondée en 2003, se réclame de l’anarcho-syndicalisme. Dans un pays où la majorité du mouvement anarchiste est sur des bases « insurrectionnalistes », l’ESE agit pour insérer le courant libertaire dans la lutte des classes et intervient en direction du monde du travail.

Parti communiste de Grèce (KKE)

C’est la troisième force politique du pays et l’un des derniers PC staliniens d’Europe. Il possède un poids non négligeable au sein de la classe ouvrière et anime, au sein de la GSEE, un front syndical combatif, le PAME. Le KKE se distingue par un sectarisme forcené et une violente hostilité envers les « gauchistes » et les anarchistes.

Synaspismos

La Coalition pour la gauche et le progrès (Synaspismos) est, historiquement, une scission eurocommuniste du KKE. Elle s’est élargie et correspond aujourd’hui à un parti parlementaire de la gauche rouge et verte.

GSEE

La Confédération syndicale des travailleurs de Grèce (GSEE) est la centrale syndicale unique, totalement verticale et para-étatique, et dont la direction est liée au Parti socialiste grec (social-libéral). Quand le PS est au pouvoir, le président de la GSEE devient systématiquement ministre du Travail. Depuis 1992, ses statuts assument officiellement la collaboration de classe, en indiquant que la GSEE agit « pour le développement et la productivité de l’économie grecque dans l’Union européenne, en tant qu’organisation des associés économiques que sont les travailleurs ». Dans certains secteurs la GSEE a signé des accords avec le patronat qui privent les nouveaux embauchés de droit à la retraite et de protection contre les licenciements.


déclaration de l’assemblée générale des travailleurs insurgés d’Athènes

« NOUS DEVONS ASSUMER NOS RESPONSABILITÉS »

Le 17 décembre, plusieurs centaines de personnes occupaient le siège de la GSEE (lire ci-contre). À 18 heures, ils rendaient publique la déclaration suivante.

[…] Nous, travailleurs manuels, employés, chômeurs, intérimaires et précaires, locaux ou migrants, ne sommes pas des téléspectateurs passifs. […]

Nous avons décidé d’occuper le bâtiment de la Confédération générale des travailleurs en Grèce (GSEE) :

– pour le transformer en un espace de libre expression et un point de rendez-vous pour les travailleurs ;

– pour disperser les mythes vendus par les médias sur l’absence des travailleurs dans les affrontements, que la rage de ces derniers jours ne serait que l’œuvre de quelques 500 « cagoulés », « hooligans », ou d’autres histoires farfelues […].

– pour démasquer le rôle de la bureaucratie syndicale dans le travail de sape contre l’insurrection, mais aussi d’une manière générale. […] L’attitude de la GSEE mercredi dernier parle d’elle-même : elle a annulé la manifestation des grévistes pourtant programmée, se rabattant précipitamment sur un bref rassemblement sur la place Syntagma, tout en s’assurant que les participants se disperseraient très vite, de peur qu’ils ne soient infectés par le virus de l’insurrection.

– pour ouvrir cet espace pour la première fois, comme une continuation de l’ouverture sociale créée par l’insurrection elle-même, cet espace qui a été construit avec notre contribution mais dont nous avons jusqu’ici été exclus. […] En tant que travailleurs, nous devons assumer nos responsabilités, et cesser de faire reposer nos espoirs sur des leaders « raisonnables » ou des représentants « compétents ». […] La création de collectifs de résistance « de base » est la seule solution.

– pour propager l’idée de l’auto-organisation et de la solidarité sur les lieux de travail, de la méthode des comités de luttes et des collectifs de base, abolir les bureaucraties syndicales.

Pendant toutes ces années nous avons gobé la misère, la résignation, la violence au travail. Nous nous sommes habitués à compter nos blessés et nos morts – les soi-disant « accidents du travail ». Nous nous sommes habitués à ignorer que les migrants, nos frères de classe, étaient tués. Nous sommes fatigués de vivre avec l’anxiété de devoir assurer notre salaire, de pouvoir payer nos impôts et de se garantir une retraite qui maintenant ressemble à un rêve lointain.

De même que nous luttons pour ne pas abandonner nos vies entre les mains des patrons et des représentants syndicaux, de même nous n’abandonnerons pas les insurgés tombés entre les mains de l’État et de l’appareil judiciaire.

– Libération immédiate des détenus.

– Retrait des charges contre les interpellés.

– Auto-organisation des travailleurs.

– Grève générale.

[1L’École polytechnique est un haut lieu de la résistance au régime fasciste. Son occupation par des milliers d’étudiantes et d’étudiants en novembre 1973, puis la sanglante intervention de l’armée, furent le prélude à la chute de la dictature.

[2L’ESE participe à la Coordination anarcho-syndicaliste (qui regroupe notamment la CGT espagnole et la CNT française) et entretient également des liens avec Alternative libertaire.

 
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