Grève aux urgences : Le retour des coordinations de grévistes ?

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Plus de 120 services d’urgences touchés, une grève dont la structuration rappelle le mouvement de 1988... Le comité national de grève rassemble le Collectif inter-urgences, des délégué·es des régions, et s’est associé les syndicats SUD, CGT et FO. Comment tout cela fonctionne-t-il ?

En juin, la lutte dans les services d’urgences s’est brusquement intensifiée. Débordé de travail, en sous-effectif, confronté à l’incompréhension des usagers et usagères, le personnel des urgences – comme l’ensemble du monde hospitalier – est dégoûté de ne pas pouvoir faire correctement son travail.

Les premières victimes des politiques d’austérité sont les populations les plus vulnérables. Les centres de santé sont asphyxiés, les établissements pour personnes âgées sont gérés selon des logiques financières, la psychiatrie se voit attaquée par le glissement de ses tâches vers le secteur du handicap, les déserts médicaux s’étendent dans les quartiers populaires et les zones rurales.

Et que reste-t-il comme recours, quand tout a été démantelé ? Les urgences. Ainsi s’explique l’explosion des appels vers les services d’accueil et d’urgence (SAU). Le gouvernement et les agences régionales de santé (ARS) pourront toujours crier au manque de civisme et aux appels indus, la réalité est que les SAU sont, pour certaines et certains, les derniers lieux de soins accessibles.

Mais une fois la décision de soins prise, les patientes et patients doivent souvent attendre longuement dans les SAU, car trouver une place d’hospitalisation relève de l’exploit...

Vague d’arrêts maladie

Ces situations ont conduit certains SAU parisiens à entrer en grève dès le printemps. Un groupe de soignantes et de soignants mobilisés sur Paris a alors créé le Collectif inter-urgences. Rapidement le mouvement s’est étendu à tous les SAU de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) puis à l’ensemble du territoire. La grève a pris, en bien des endroits, la forme d’une vague massive d’arrêts-maladie. La ministre, Agnès Buzyn, a dénoncé une usurpation des arrêts-maladie et recommandé que les soignantes et soignants en lutte se déclarent en grève… tout en venant travailler avec un brassard « gréviste ». Travailler gratuitement, voilà qui va certainement obliger le ministère à écouter les revendications !

En réalité, ces arrêts maladie, s’ils permettent effectivement de contourner l’obligation de service minimum, n’ont rien de fictif. Les personnels des urgences sont épuisés, à bout, mais s’interdisent généralement de déposer des arrêts maladie. Cette fois, ils se le sont autorisés, collectivement, dans une logique de lutte !

Le rôle pivot du Collectif inter-urgences

Çà et là, des groupes de grévistes ont souhaité rejoindre le Collectif inter-urgences. Pour s’affilier, il leur suffit de reprendre, en plus de leurs thèmes locaux, trois revendications unifiantes : « Pas d’hospitalisation sur des brancards ; hausse des effectifs ; 300 euros de prime ».

Finalement, le Collectif inter-urgences a engendré un comité national de grève, officialisé lors d’une première rencontre hexagonale à la bourse du travail de Paris, le 25 mai. Le comité national de grève est formé de deux délégué·es par grande région médicale (correspondant aux 12 ARS), du Collectif inter-urgences, et a associé à son action les fédérations syndicales SUD, CGT et FO. En effet, seules ces dernières sont habilitées à déposer des préavis de grève.

Sur le papier, la volonté d’auto-organisation est bien là, même si on peut s’interroger sur le périmètre retenu pour désigner des délégué·es au comité national de grève. Le territoire d’une ARS peut être très vaste, et les distances entre SAU en lutte vont poser un problème de contrôle des mandats. En comparaison, les coordinations nationales infirmières de 1988 rassemblaient des délégué·es de chaque hôpital en grève.

Si les gouvernements de l’époque refusaient la coordination comme interlocutrice, le ministère de 2019 semble prêt à traiter directement avec le comité national de grève, qui a pour mandat de mener les négociations.

L’appui du réseau syndical

Le syndicat SUD-Santé de l’AP-HP a su respecter cette volonté d’auto-organisation. Il s’est investi pour permettre la tenue de la rencontre nationale du 25 mai et a invité des membres du Collectif inter-urgences dans les délégations syndicales reçues au ministère.

Ce travail commun a porté ses fruits, le réseau des sections ­syndicales propageant le mouvement dans de ­nouveaux SAU – le 18 juin, on a dépassé le chiffre de 120 services en lutte. Les moyens syndicaux (préavis de grève, finances, locaux, visibilité) sont indis­pensables aux membres des collectifs qui, en retour, rajeunissent les syndicats avec leur créativité et leur maîtrise des outils numériques.

Cette coopération entre col­lectifs et syndicats peut sembler relever de l’évidence, mais hélas l’histoire des mouvements sociaux hospitaliers a souvent été émaillée de rapports conflictuels entre tentatives de coordination et logiques d’appareils.

De ce point de vue, la mutation récente du Collectif inter-urgences en association loi 1901, interroge. Souhaite-t-il se pérenniser ? Il serait alors amené à jouer un rôle syndical de facto, ou parasyndical. Souhaite-t-il vraiment devenir un acteur supplémentaire dans un champ syndical déjà bien fourni ?

Le gouvernement a, dans un premier temps, répondu aux revendications avec sa morgue habituelle. Cependant les annonces de la ministre, le 14 juin, ont montré que ce mouvement, largement soutenu par l’opinion publique, inquiétait le pouvoir.

Les 70 millions d’euros de ­rallonge budgétaire annoncés paraissent ridicules au vu des attentes. Cela ne permettrait qu’une prime de risque de 100 euros, et la création d’un demi-poste de plus par service d’urgence !

Provocatrice, Agnès Buzyn a également proposé de monter le plafond d’heures supplémentaires à 20 heures par mois ! Cela revient à suggérer que des agentes et agents épuisé·es peuvent travailler encore davantage.

Pas de corporatisme, vive la lutte des classes !

Les syndicalistes doivent rappeler que lutter pour un hôpital meilleur passe par une analyse globale de la situation et des rapports de force. Si l’état des urgences est critique, la situation dans l’ensemble des services est tout aussi préoccupante. Ici et là, d’autres services de soins souhaitent d’ailleurs rejoindre le mouvement et met­tre leurs préoccupations sur la table.

Il faudrait que la médiatisation des soignant·es profite aussi aux personnels techniques, ouvriers et administratifs. Peu visibles et souvent menacés par les suppressions de postes, ces collègues sont les premières victimes des tentatives de privatisations.

L’hôpital ne souffre pas d’un défaut d’organisation ou d’un manque d’adaptabilité. Ce qui lui fait défaut, c’est l’argent des cotisations patronales qui échappent à la Sécurité sociale. Abroger les exonérations prodiguées par les gouvernements successifs (UMP, PS, LRM...), c’est relancer l’offre de soin. Les postes supplémentaires sont dans les caisses du patronat !

Solow (UCL Paris nord-est)

 
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