vendredi, 30 mai 2003
 
 

Guerre : Reconstruction de l’Irak... et du colonialisme

Version imprimable de cet article Version imprimable


Après la victoire militaire de Bush et Blair en Irak... la guerre continue sous toutes ses formes, militaire, économique, politique et sociale pour l’hégémonie et contre les droits des peuples.

 

Contrairement à d’autres courants politiques d’extrême gauche, notre opposition sans faille à la guerre de Bush et Blair n’occultait pas notre opposition à la dictature irakienne qui a opprimé et terrorisé trente-quatre années durant la population irakienne. Si nous ne pleurons pas la chute de la dictature, nous n’acceptons pas pour autant l’occupation américaine.

Après les milliers de bombes et de missiles tombés sur la population irakienne, ce n’est pas la démocratie qui est au rendez-vous mais l’administration coloniale de tout un pays pour une période indéterminée.

Rumsfeld, le secrétaire d’État étatsunien à la défense, n’en est plus à une provocation près quand il compare la chute du régime du boucher de Bagdad à celle du mur de Berlin. La différence est pourtant de taille entre des peuples de l’ex-bloc de l’Est qui se sont libérés par la pression de la rue et des peuples d’Irak totalement dépendants de leurs nouveaux maîtres.

Les télévisions s’attardent sur les scènes de pillage dans les villes irakiennes et s’étonnent que les armées de Bush et Blair laissent faire. Il faudrait toutefois s’interroger sur les raisons de ce laisser-faire.

La raison officielle donnée par les forces d’occupation coloniale est que la guerre n’est pas terminée et que la priorité est aux combats contre les derniers combattants de l’ancien régime. La réalité est pourtant tout autre.

 

Reprise individuelle et pillage impérialiste

Les premiers édifices que les GI’s se sont efforcés de « sécuriser » sont les anciens palais de la dictature dont une partie sera parfaitement utilisable par les nouveaux maîtres du pays et l’administration irakienne fantôche qu’ils mettront en place.

Les pillages, la reprise individuelle devrait-on dire, des biens accumulés par la dictature sur le dos du peuple irakien font figure d’intermède avant un pillage d’une tout autre envergure qui se prépare activement : le pillage colonial des richesses pétrolières irakiennes et la mainmise sur l’économie du pays par les multinationales étatsuniennes qui ont conclu les principaux contrats de reconstruction avec l’administration Bush.

Ce ne sont pas seulement des armées qui se sont lancées à l’assaut de l’Irak. Les nouveaux maîtres du pays sont, à l’image du complexe militaro-industriel qui amalgame classe politique et lobbys économiques, les grandes compagnies pétrolières, les multinationales de la télécommunication et les majors de la construction immobilière.

L’offre d’un débouché économique pour les entreprises étatsuniennes est la principale raison de cette guerre, la question des armes de destruction massive dont pas une n’a été trouvée à ce jour, n’étant qu’un prétexte.

Alors que les ressources en pétrole vont diminuant, il ne faut pas être grand devin pour savoir que moins il y aura de pétrole plus il y aura de guerres (Golfe, Caucase) pour l’accaparer.

 

Redistribution des zones d’influence

La guerre est donc pour les États-Unis un moyen de redistribuer les zones d’influence politique et économique et de réduire les parts de marché de ses principaux concurrents que sont la Chine, le Japon, la Russie et l’Union européenne.

Si la France a ménagé le régime de Saddam Hussein, c’est parce qu’elle avait tout à perdre de cette guerre, à commencer par les contrats qui liaient des multinationales comme TotalFina et Alcatel avec le régime de Bagdad.

Alors que la France était en perte de vitesse (face à l’URSS et aux États-Unis) dans les pays arabes au cours des années 60 et 70 du fait de la guerre d’Algérie et de la décolonisation, elle a eu une opportunité de s’implanter en Irak quand ce pays est devenu solvable grâce à la rente pétrolière.

La France a pensé qu’elle pourrait étendre cette influence en participant à la reconstruction du Koweit, mais son engagement dans la première guerre du Golfe n’a pas été payant, puisqu’en 1991 elle n’a décroché aucun contrat significatif. Seuls ses liens avec le Liban lui ont permis de participer à la reconstruction de ce pays après les accords de Taëf mettant fin à 15 années de guerre civile. Elle n’avait donc pas intérêt à partir en guerre contre l’Irak. Même chose pour l’Allemagne dont la sphère d’influence est limitée à l’Iran et à la Turquie et qui voit d’un mauvais œil la « guerre sans limite » des États-Unis.

Afin de se ménager quelques parts du gâteau, la France et l’Allemagne ont essayé tant bien que mal de ne pas rompre avec Bush en autorisant le survol de leur territoire par l’aviation militaire anglo-étatsunienne ou en disant ouvertement qu’elles souhaitaient une victoire militaire de la coalition.

Ces tensions ne sont du reste pas nouvelles, elles se sont manifestées, quoique de façon moins spectaculaire, quand les puissances européennes ont demandé en 1996 en vain aux États-Unis un partage du contrôle militaire de la Méditerranée monopolisé depuis des décennies par la sixième flotte étatsunienne.

Des tensions également récurrentes avec la Russie qui voit d’un mauvais œil l’élargissement de l’OTAN.

 

Les Kurdes mis au pas

Autre aspect de la remise en ordre, la pacification du Kurdistan exigée par les dirigeants turcs et vivement souhaitée par les mollahs iraniens qui craignent tous les deux la naissance d’un État kurde et la renaissance d’une agitation nationaliste parmi les populations kurdes qu’ils oppriment. Le message a été bien entendu par l’administration Bush qui a déployé ses troupes sur les villes pétrolières de Mossoul et Kirkouk.

L’Irak n’est qu’une pièce dans la stratégie de « guerre sans limite » étatsunienne. Certes Bush doit stabiliser la situation politique en Irak et s’assurer que le pouvoir afghan qu’il tient à bout de bras ne vacille pas. Ce dernier ne contrôle que Kaboul et doit faire face aussi bien aux factions rivales de l’Alliance du Nord qu’au retour des talibans soutenus par le Pakistan dans le Sud.

Par ailleurs, le pouvoir étatsunien a les yeux tournés vers la Syrie, maintenant intégrée dans l’axe du mal, et l’Iran sans perdre de vue la Corée du Nord. La « guerre sans limite » n’est pas un slogan, c’est un danger bien réel et immédiat.

Ce renforcement de la puissance militaire étatsunienne dans la région au service d’une prise de contrôle de marchés en Irak va de pair avec une pression de plus en plus forte sur les régimes arabes dont les économies sont très dépendantes des États-Unis et qui par ailleurs doivent faire face à une contestation de la rue comme on l’a vu avec les manifestations contre la guerre. Une contestation qui fragilise ces régimes sans assise démocratique qui se sont contentés de protester très mollement contre la guerre de Bush et Blair en Irak.

 

USA, l’extrême droite au pouvoir

Pour l’humanité, le plus grand danger se situe aujourd’hui à Washington, où, il ne faut pas s’y tromper, c’est bien l’extrême droite qui est au pouvoir. Une extrême droite dont la politique ne se résume pas à cette « guerre sans limite » conçue comme une « guerre de civilisation » mais se traduit aussi par une véritable guerre intérieure contre les pauvres et les mouvements sociaux.

La législation est l’outil de cette guerre intérieure sans limite et sans retenue. Le Patriot Act a été voté juste après le 11 septembre 2001. Cette loi s’attaque aux libertés fondamentales en introduisant une définition plus qu’extensive du « terrorisme », et en donnant au pouvoir des moyens délirants pour le combattre.

Un Patriot Act II est en cours d’élaboration, et ce dans le plus grand secret. C’est la Loi sur la sécurité intérieure de Sarkozy version Big Brother. Aucun membre du congrès n’avait pu avoir le texte du Patriot Act I avant de le voter et ils ont quasiment tous voté cette loi les yeux fermés. Là, il y a eu une fuite sur le Patriot Act II, qui grosso modo vise à étendre et à rendre légal ce qui se passe à Guantanamo ! Si cette loi passe, il sera donc possible de détenir au secret et pour une durée illimitée une personne soupçonnée à tort ou à raison de terrorisme, sans aucun droit pour la défense et sans perspective de jugement pour le prévenu.

Quand on sait ce qu’endurent déjà des prisonniers politiques comme Mumia Abu Jamal (ancien membre des Black Panthers condamné à mort pour un meurtre qu’il n’a pas commis) et Léonard Peltier (militant amérindien détenu à perpétuité pour son activité militante), on se dit que les militant(e)s politiques et des mouvements sociaux radicaux ont du souci à se faire. Quand on voit comment l’administration Bush a réprimé les manifestations antiguerre, en interdisant une bonne partie et procédant à des milliers d’arrestations, il y a effectivement de quoi être très inquiet(e)s. Là aussi rien ne retient ces fachos. Ainsi à Oakland (sur la baie de San Francisco) lors d’une récente manif contre la guerre, les flics ont tiré avec des balles en caoutchouc et des balles... en bois, oui en bois !!!

Le bilan est de plus de 60 blessé(e)s. Une dizaine de passant(e)s qui ne participaient même pas à la manifestation ont été touché(e)s.

Pendant que Bush matraque ses opposant(e)s, il prépare d’autres mesures pour relancer l’activité économique en recourant aux réductions d’impôts pour les plus riches. Ainsi ceux qui perçoivent un million de dollars par an se verront octroyer une réduction d’impôt de 90 000 dollars par million perçu ! Comme cela a un coût, ces réductions seront financées par des réductions des budgets de la santé et de l’éducation et... du nombre de tickets d’alimentation délivrés aux plus pauvres.

 

Une guerre sociale sans limite

En désaccord avec Bush et Blair sur la guerre contre l’Irak, Chirac et Schroeder n’ont rien à leur envier en s’alliant avec Poutine, l’assassin du peuple tchétchène, et en menant dans leurs pays une politique d’une grande violence contre les droits sociaux. Ainsi, en Allemagne, Schroeder est en train de restreindre les droits des chômeur(se)s en réduisant considérablement leur durée d’indemnisation.

Opposés sur la guerre en Irak, les grandes puissances n’en continuent pas moins de présider ensemble aux destinées de la planète dans les réunions ministérielles du G8, mais aussi dans celles de l’Organisation mondiale du commerce, dont le prochain sommet se tiendra en septembre à Cancun au Mexique.

Face à cette offensive politique, économique et sociale généralisée, les mouvements antiguerre, sociaux et altermondialisation n’ont pas d’autres choix que de converger et d’unir leurs efforts comme ils l’ont fait ces derniers mois.

C’est à ce prix qu’ils pourront peser pour s’opposer à d’autres guerres, mais aussi à cette recolonisation du monde bien réelle en Afghanistan, en Irak en Tchétchénie ou en Afrique. Il ne faut pas s’y tromper, à travers leur projet de « guerre sans limite », les États-Unis entendent adresser un message au monde entier (" Vous êtes avec nous ou contre nous ! ") et en premier lieu aux pays arabes, mais aussi à des pays comme la Colombie et l’Argentine.

Cette convergence des mouvements de lutte doit se faire du Nord au Sud et réciproquement, c’est à ce prix qu’il sera possible de défendre les droits des peuples et de sortir de l’isolement des combats comme ceux du peuple palestinien.

C’est ainsi qu’il sera possible de se battre plus efficacement contre un capitalisme toujours plus productiviste, source de guerre et de terreur, mais aussi en faveur de la redistribution des richesses et pour une alternative émancipatrice au capitalisme.

Laurent Esquerre (AL Paris Nord-Est)