Histoire : Défaite de l’Ouest et terres d’ententes

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Lorsque Richard White écrit Middle Ground en 1991, il accomplit pour la recherche historique étasunienne ce que Braudel ou Le Goff, en France, ont réalisé sur l’époque médiévale ou l’histoire européenne : l’intrusion des acteurs populaires, des métiers, des particularismes, la prise en compte de l’économique et du social, bref, un épaississement de l’Histoire, où le passé devient plus réel, et parfois encore plus exotique. La rupture avec l’approche purement événementielle et emblématique – « grandes » batailles, « grands » hommes… – avait déjà été initié par Howard Zinn qui avait très sérieusement remis à l’heure les pendules de l’histoire officielle.

Ce que R. White décrit, c’est un monde englouti pourtant porteur d’incroyables potentialités. Le Middle Ground, à la fois « terrain d’entente » et « terre du milieu », c’est ce territoire immense autour des Grands Lacs, jusqu’à l’Ohio et au Mississipi à l’Ouest. Le Pays d’en Haut, comme l’appelait les Français de l’époque, est peuplé de trappeurs, marchands, peuples premiers (Algonquins, Iroquois, etc) tels qu’on les imagine chez Fenimore Cooper. Pourtant, c’est un monde en constante composition qui est décrit, où des formes originales d’entente sont à l’œuvre et où les fractures initiales dues à la présence occidentale, sont peu à peu « recollées ». Ligues et fédérations tribales, alliances et adoptions créent une société insoupçonnée, neuve, où réfugiés indiens, français en rupture de ban, immigrés irlandais, créent une nouvelle façon de vivre ensemble, une hybridation. Un « processus d’incompréhensions créatifs » est à l’œuvre et ces peuples, tous en souffrance, doivent composer, additionner leurs traits culturels dans une écoute continue. Non exempt de guerres, de trahisons, d’alliances douteuses, cette société du Middle Ground reste fluide, et cherche l’entente à l’écart des Colonies américaines et des gouvernements coloniaux en guerre, malgré et en-dehors de ceux-ci. Au passage, White expédie quelques légendes entretenues par l’histoire officielle : l’idée même de frontière, les Iroquois inspirant la Constitution américaine, ou l’image gentil Indien/méchant Blanc. Il décrit la formation d’innovations politiques inédites, conscientes d’incarner une résistance aux « Couronnes », et découvrant des façons plus directes de « faire société ».

Les travaux de White font des émules, et Pekka Hämäläinen, auteur du récent Empire Comanche l’illustre bien. Cet empire « qui n’a jamais existé » a pourtant été un exemple quasi-unique de retournement politique du dominateur dominé à son tour. Bien plus à l’Ouest, dans les grandes plaines du Sud étasunien, les Comanches pillent et attaquent sans distinction Mexicains, Texans et autres colons. Mais aussi… créent des foires et nœuds commerciaux gigantesques et mobiles, qui déterminent l’économie de tout le Sud-ouest et qu’ils entretiendront en alternant raids, diplomatie fine et diffusion culturelle indigène et occidentale.

Sans Etat ni organe de décision centralisé, les Comanches domineront leur territoire pendant près de 40 ans. Hégémonique et violente, mais aussi creuset culturel et résistance à l’avancée américaine, la Comancheria s’effondrera fin 19e siècle. Le vide qu’elle laisse sera occupé par les jeunes États-Unis, comme ils le firent dans le territoire sioux ou dans le Middle Ground. Les Comanches auront préparé que se finalise l’empire américain.

Cuervo (AL Banlieue Nord-Ouest)

Richard White, Le Middle Ground : Indiens, empires et républiques dans la région des Grands Lacs : 1650-1815, éd. Anacharsis, 736 pages, 28 euros

Pekka Hämäläinen, L’empire comanche, éd Anacharsis 736 pages , 28 euros.

 
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