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Hongrie : contre Orbàn, réveiller les classes populaires

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Bonne nouvelle : la construction d’un régime autoritaire en Hongrie se heurte à des oppositions croissantes depuis ce printemps. Mauvaise nouvelle : ces oppositions sont structurées par les aspirations libérales des classes moyennes budapestoises... ce qui ne peut que nuire à la construction d’un mouvement populaire.

Le régime Orbàn, au pouvoir depuis 2010, peine à montrer à son électorat qu’il est bien ce qu’il prétend : antieuropéen, antimondialisation, antilibéral. Pour sortir de ses contradictions, il prend régulièrement des initiatives à peu de frais mais à grands renforts de communication. C’est ainsi qu’en octobre 2016, il avait organisé un référendum adossé à une campagne d’affichage monstrueuse contre la décision de l’Union européenne d’installer en Hongrie 250 migrants et migrantes [1].

L’épouvantail Georges Soros

Aujourd’hui, le gouvernement fait voter une loi au Parlement sur la restructuration de l’Enseignement supérieur, dans laquelle il s’en prend à une cible bien choisie, la Central European University (CEU), financée par le milliardaire américain d’origine hongroise Georges Soros.

La mise en scène est donc bien ficelée : Orbàn contre Soros, l’Université hongroise contre les financements américains, la patrie contre la mondialisation. Et derrière cela, les classes populaires et la province, soutiens supposés du régime, contre les classes moyennes et ­supérieures budapestoises, supposées être pro-européennes et libérales, soutien de la CEU de Soros. Orbàn alimente sa croisade fictive contre Soros par des attaques régulières contre les ONG financées par la fondation de Soros, l’Open society foundation.

Une manifestation le 9 avril à Budapest.
cc Ádám Szedlák

Des dizaines de milliers de manifestant.es

La provocation a pris : dès le 9 avril, une manifestation à l’appel des personnels, étudiantes et étudiants de la CEU a réuni à Budapest près de 80.000 personnes. Le 11 avril, une manifestation spontanée s’est réunie vers 22 heures devant le palais présidentiel, et s’est dirigée, à 1 heure du matin, vers le siège de la Maison de la radio, symbole de l’insurrection de 1956 contre l’occupation soviétique.

Le 12 avril, un rassemblement d’une dizaine de milliers de personnes en soutien aux ONG menacées s’est transformée en une occupation nocturne du carrefour Oktogon, en faisant référence aux Nuits debout parisiennes. Une dizaine de milliers de personnes se rassemblaient de nouveau le 16 avril sur la place de la Liberté. À l’heure où l’on écrit ces lignes, une nouvelle manifestation est organisée par le parti satirique « du Chien à deux queues » [2] samedi 22 avril. Les mots d’ordres sont « Démocratie », « Europe », « Fidesz dehors ».

Le parti satirique du Chien à deux queues est issu d’un collectif de street-artistes qui tournent en dérision le patriotisme du parti au pouvoir.

La presse nationaliste éructe

Que penser de cette mobilisation ? D’abord elle révèle un clivage réel au sein de la société hongroise, entre d’un côté les classes populaires des alentours de Budapest et de la province en général, et de l’autre côté la classe moyenne urbaine diplômée. Ce clivage se structure entre perdants de la transition capitaliste et gagnants (réels ou espérés tels) de la mondialisation et de l’intégration à l’Union européenne. Orbàn manipule ces clivages en se faisant passer pour le défenseur des premiers contre les seconds.

La logique fasciste est à l’œuvre dans la stratégie de fond et dans le discours : le gouvernement traite les manifestants et manifestantes de « déviants », utilise un répertoire anti-intellectuel et antisémite répandu, et la presse de droite menace de lâcher les chiens. Zsolt Bayer, journaliste très populaire dans les milieux nationalistes menace les manifestantes et manifestants en ces termes : « Nous pouvons confirmer que d’ici peu, nous serons aussi dans les rues, afin de défendre ce qui est important et sacré à nos yeux. […] Alors vous comprendrez ce que cela signifie d’être persécutés et menacés. Comme je l’ai dit : nous sommes très en colère. Vous saisissez ? »

Perspectives floues

Dans les faits, comme lors de mobilisations précédentes, la répression est relativement faible, et la mobilisation des milices d’extrême droite, très fortes entre 2006 et le début des années 2010, est pour le moment inexistante.

Les perspectives sont floues. Il y a certes, dans ces manifestations, le signe d’une exaspération contre le régime qui dépasse les milieux directement concernés. Mais globalement, on peut y voir une volonté des jeunes diplômé.es de Budapest de défendre ce qu’ils estiment être leurs intérêts de classe : intégration à ­l’Union européenne, connexion de Budapest aux réseaux des métropoles à la mode, possibilité de faire des études reconnues à l’international.

La figure de proue de la mobilisation, Màrton Gulyas, rendu célèbre par ses soixante-douze heures d’incarcération, est archétypique : homme de théâtre, youtubeur célèbre, il appelle aujourd’hui à la création d’un parti politique anti-Fidesz autour de ce « Printemps hongrois ». D’ailleurs, cette jeunesse ne s’est mobilisée massivement pour aucun enjeu récent (migrants et migrantes, Roms, droits sociaux, inégalités), à l’exception de la taxe sur l’utilisation d’Internet.

Réveiller la vraie contestation sociale

L’enjeu pour cette mobilisation, comme pour celles de ces dernières années en Hongrie, est de mettre en avant, plutôt que les illusions libérales et pro-européennes, les intérêts convergents des classes populaires, contre ce régime autoritaire qui n’a d’antilibéral que l’image, et contre les capitalistes qui les écrasent.

Les mobilisations de ces dernières années autour de l’éducation, contre la destruction d’un parc dans Budapest, mais aussi lors des grèves ouvrières dans cette arrière-cour de l’industrie automobile allemande qu’est la Hongrie, constituent un espoir.

Gyula (AL 93-centre)

Photo : Manifestation à Budapest le 9 avril 2017. cc Ádám Szedlák

[2Lire « Hongrie : Construction d’un État fasciste », Alternative libertaire, septembre 2015.

 
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