Interview : Cédric Biagini (éditions l’Echappée belle)

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Nous inaugurons ce mois-ci une série d’interviews d’éditeurs militants, engagés. Le contexte actuel de l’édition, comme tous les secteurs soumis à la logique unique du marché, est marqué par la concentration des acteurs, l’inflation de ressources nécessaires au maintien en activité, un nivellement par le bas de la qualité, du niveau d’exigence, de l’originalité. Comment font les petites maisons pour garder le cap ? Nous entamons cette série par un entretien avec Cédric Biagini de L’Échapée belle.

Alternative libertaire : Quelles sont les spécificités, la ligne éditoriale de l’Échappée, que voulez-vous représenter dans le paysage éditorial ?

Cédric Biagini : Les Éditions L’Échappée ont été créées en 2005 par deux militants libertaires. Nous menions déjà une réflexion sur le savoir et sa diffusion. Nous ne pensons pas que le plus important soit que les idées circulent dans tous les sens, contrairement à ce qu’on entend souvent dans les milieux contestataires. La manière dont nous les présentons, les conditions de leur production et de leur réception… comptent tout autant. Pour prendre un exemple caricatural : promouvoir les idées anarchistes en utilisant les méthodes du journal télévisé ne serait pas émancipateur, même s’il y a l’illusion de l’efficacité. Il ne suffit pas d’être au courant de toutes les horreurs du monde pour pouvoir le changer. Les savoirs ne peuvent générer de la puissance politique que s’ils se confrontent à notre expérience et à notre vécu. Nous ne croyons donc pas au mythe d’une information libératrice et portons un regard critique sur les nouvelles technologies. Le livre, dans sa linéarité et sa matérialité, est un point d’ancrage pour une pensée cohérente et articulée. Plusieurs collections sont là pour mener une critique radicale de la croissance et du développement industriel : « Négatif », animé par le collectif Pièces et main d’œuvre, « Frankenstein », constituée d’ouvrages collectifs, « Pour en finir avec », des essais virulents contre l’aliénation. Nous voulons retisser des liens avec une tradition contestataire parfois oubliée, avec des groupes américains des années 1960-70 par exemple : les Diggers de San Francisco, le Weather underground et les Panthères noires. Nous ne distinguons pas le contenu de la forme et apportons un soin particulier à notre mise en page et à nos couvertures. Cet intérêt pour le graphisme se manifeste dans notre collection « Action graphique ». Nous avons édité des illustrateurs américains : Eric Drooker et Andy Singer, des graveurs engagés (Masereel, Ward…) ou le dessinateur du Canard enchaîné Cardon.

Qui sont les lecteurs et lectrices ?

Nous ne faisons pas d’étude de marché ! En revanche, nous savons que notre lectorat varie beaucoup selon le titre publié. Dans Les En-dehors, Anne Steiner a fait un passionnant travail sur les anarcho-individualistes à la Belle époque. Son livre a eu un grand écho dans les milieux anars. Un bouquin comme La Musique assiégée est passé inaperçu chez eux mais a suscité de nombreux débats dans le monde musical. Téléphone portable, gadget de destruction massive a été lu par un large public, avec parfois des gens qui en achetaient plusieurs pour offrir à Noël à des adolescents. Sur un thème proche, les auteurs de La Tyrannie technologique ont participé à de nombreux débats dans toute la France dans des milieux très divers.

Quels sont les problèmes qui se posent à l’édition militante ?

Depuis quelques années, de nombreuses maisons d’édition militantes fleurissent. Les librairies indépendantes accueillent plutôt favorablement leurs livres. Tout comme les bibliothèques municipales ou certains comités d’entreprise. Plusieurs projets de librairies et de bibliothèques alternatives se sont montés. C’est l’effervescence ! En revanche, il y a une pénurie de textes critiques actuels exigeants. Beaucoup d’auteurs se tournent plutôt vers les gros éditeurs qui appartiennent à des grands groupes. Ils pensent que leurs réflexions y trouveront plus d’audience… C’est parfois vrai, mais un livre engagé est aussi porté par un milieu politique dans lequel les éditeurs militants évoluent. Sans parler de l’adéquation entre ses idées et sa pratique… Nous sommes aussi extrêmement critiques envers la numérisation du livre et le développement du e-book. Nous participons à un collectif, Livres de papier, qui lutte sur ces questions.

Les projets pour demain ?

Beaucoup de choses, entre autres, une Histoire populaire des sciences, qui raconte comment, du néolithique à aujourd’hui, les savoirs ont été établis par les paysans, marins, forgerons… C’est une remise en cause du récit traditionnel des découvertes scientifiques. Sont aussi prévus : Tricolore, l’imagerie de la droite et de l’extrême droite depuis 1880 ; Techno, une critique anti-industrielle de cette musique ; Contre les publicités sexistes ; Le mouvement situationniste, une histoire intellectuelle, etc.

Propos recueillis par Cuervo (AL 95)

 
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