Entretien

Grégory Chambat ("N’Autre Ecole") : « Ne pas laisser aux réac-publicains le monopole de la contestation de l’école »

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Le 14 septembre dernier, Grégory Chambat était à la librairie Les Temps Modernes d’Orléans pour présenter son dernier livre, L’École des réac-publicains, à l’invitation du blog Classebuissonniere.org. L’occasion de revenir avec lui sur l’offensive réactionnaire contre l’école.

Alternative libertaire : Tout d’abord, peux-tu revenir sur ce qui t’a conduit à écrire ce livre ?

Grégory Chambat  : J’enseigne auprès d’élèves non francophones primo-arrivants et arrivantes, dans un collège de Mantes-la-Ville, devenue la première mairie FN d’Île-de-France en 2014… Voilà pour « l’actualité » qui a présidé à cet ouvrage, conçu comme un outil militant pour décrypter et combattre le programme éducatif des droites extrêmes. Mais, dès 2008, dans les colonnes de N’Autre école  [1], j’avais déjà utilisé le terme de « réac-publicains » pour qualifier ces idéologues (de Finkielkraut à Zemmour, en passant par Polony…) qui, au nom d’une certaine idée de la République, ont fait de l’école un champ d’intervention privilégié de leur offensive idéologique (retour de l’autorité, de l’identité et de l’ordre moral, « saine sélection », etc.).

Si les militants frontistes et ces « réac-publicains » ne se confondent pas — il faut le rappeler — ils partagent un même vocabulaire et une même rhétorique sur la décadence « pédagogiste » de l’enseignement que seule la restauration d’un ordre scolaire — et social — ancien saurait enrayer… C’est cette continuité inquiétante que j’ai voulu interroger.

Cette école des réac-­publicains vient finalement d’assez loin, peux-tu nous dire quelques mots sur sa généalogie ?

Le projet des réac-publicains est de restaurer un système éducatif ségrégatif : « Conservateur en colère, le réactionnaire veut maintenir l’ordre “naturel” des choses et se donne les moyens autoritaires de la faire. [Il est aussi] assurément un réformateur, mais un réformateur qui réforme à reculons : en reculant dans l’histoire et en reculant dans le social, dans la justice et l’égalité. » [2]

Souvenons-nous que l’alphabétisation de la population a répondu à un impératif d’ordre pour les classes dominantes : « C’est l’ignorance qui rend le peuple turbulent et féroce », avertit Guizot, précurseur de Jules Ferry. Et pour ce dernier, l’école est un rempart pour la République conservatrice, menacée tout autant par l’Église que par le mouvement ouvrier…

Cependant, l’institution scolaire ne se réduit pas à ce projet. Elle a été traversée par les luttes sociales qui l’ont, à leur tour, façonnée. C’est pourquoi la cible des réactionnaires, ce n’est pas tant l’école de la République que celles et ceux qui s’efforcent de la transformer. L’antisémite Édouard Drumont mène campagne contre le pédagogue libertaire Paul Robin et sa coéducation des sexes et obtient sa révocation pour « menées subversives ».

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Action Française s’insurge contre « l’école unique » qui remet en question l’organisation scolaire en deux ordres distincts imaginée par Jules Ferry : une école pour le peuple (le primaire) et une autre école, le secondaire, public mais payant, dont l’accès est le privilège des enfants des classes dominantes, ainsi « préservés » de toute proximité avec la populace. Charles Maurras et ses partisans poussent Célestin Freinet à la démission...

Quant au régime de Vichy, il place l’école au cœur de ses préoccupations : mise au pas des enseignantes et des enseignants, interdiction des syndicats, retour des crucifix et parité de financement entre le public et le privé, etc.

Après Mai 68, pour la Nouvelle Droite, l’heure est à la reconquête de l’hégémonie culturelle. L’école est l’un des piliers de cette offensive contre « l’égalitarisme », « le démocratisme », « le pédagogisme », etc.

Aujourd’hui, le collectif Racine des « enseignants patriotes » du FN a pris le relais. Il s’agit du premier des collectifs lancés par Florian Philippot. Et, en septembre 2016, Marine Le Pen choisit le thème de l’école pour sa première « convention présidentielle ».

Quelles sont aujourd’hui les grandes thématiques qui vertèbrent le discours réac-publicain sur l’école ?

Grégory Chambat  : On peut distinguer trois familles de pensée. Les traditionalistes et ultralibéraux du marché scolaire, dont le but est de constituer un vaste réseau d’écoles hors contrat pour concurrencer le service public (Fondation pour l’école, Espérance Banlieues). Salut au drapeau, port de l’uniforme, etc., servent d’arguments marketing (et ça marche auprès des médias !). Les idéologues de l’identité, ensuite, pour qui l’école est un instrument du « grand remplacement ». Ils célèbrent le roman national et exècrent la « repentance » coloniale, l’anti-racisme, l’éducation prioritaire. Et, enfin, les nationaux-républicains (Philippot, Chevènement, Dupont-Aignan) ; leur ambition est de refonder de manière autoritaire l’école, de haut en bas, pour redresser les corps, les esprits et finalement la France...

Parfois concurrents, souvent alliés, ils se retrouvent en tout cas dans une commune détestation de « l’école de Mai 68 », celle des « pédagogistes » et des sociologues. Sauver « l’école de la République », c’est sauver la civilisation en extirpant ses tares : l’égalité (« l’égalitarisme ») et la démocratie (le « démocratisme totalitaire »). Leur programme se structure autour de la restauration de l’école d’antan (dictée, b.a.-ba, roman national, etc.) au service de la perpétuation de l’ordre établi.

Comment penses-tu qu’on peut résister aujourd’hui à cette déferlante réac ?

Grégory Chambat : Remonter aux racines des discours déclinistes sur l’école permet de souligner la continuité et la cohérence entre le projet éducatif revendiqué et le projet social qui l’inspire… C’est l’objectif de stages intersyndicaux comme celui de Saint-Denis en mai dernier ou à Mantes les 30 et 31 janvier prochains : ne pas négliger l’enjeu éducatif et l’inscrire dans notre combat antifasciste et dans nos luttes sociales et syndicales.

Mais surtout, nous ne devons pas laisser aux réac-publicains le monopole de la contestation de l’école telle qu’elle est déjà, c’est-à-dire trop autoritaire, inégalitaire et traditionaliste. Le succès de leur discours tient aussi à la dépolitisation des mouvements pédagogiques. Il nous faut retrouver le chemin d’une pédagogie critique et sociale, non pas au service des « gestionnaires » du système, mais de l’émancipation des dominé.es : l’éducation ne transforme pas le monde, elle peut en revanche armer celles et ceux qui le transformeront.

Propos recueillis par Théo Rival (AL Orléans)

  • Grégory Chambat, L’École des réac-publicains. La pédagogie noire du FN et des néoconservateurs, Libertalia, 2016, 264 pages, 10 euros.

[1La revue N’Autre école, initialement éditée par la CNT éducation est aujourd’hui autonome, réalisée par le collectif Questions de classe(s) : www.questionsdeclasses.org.

[2Jean-Michel Barreau, L’Extrême droite, l’École et la République, Syllepse, 2003.

 
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