Janvier 1991 : La guerre du Golfe inaugure le « nouvel ordre international »

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Dans la nuit du 16 au 17 janvier 1991, l’opération «  Tempête du désert  » s’ouvre par des bombardements massifs sur l’Irak, ciblant aussi bien les troupes irakiennes présentes au Koweït que les centres urbains et industriels où des civils sont froidement écrasés sous les bombes. Ces 85 000 tonnes de bombes déversées sur l’Irak en 46 jours devaient permettre d’imposer ce «  nouvel ordre international  ». Mais la guerre a aussi suscité la renaissance d’un mouvement pacifiste et anti-impérialisme.

La première guerre du Golfe persique de janvier-février 1991 est le premier conflit mondial de l’après-Guerre froide. C’est effectivement la première fois que les États-Unis organisent un tel déploiement de forces depuis 1945. La défaite subie au ViêtNam à peine quinze ans auparavant, rendue possible aussi bien par la détermination du Front national de libération du Viêt-Nam que par les mobilisations de masse aux États-Unis et à l’échelle internationale, les avaient jusque là dissuadés de tenter une nouvelle aventure. Mais lorsque l’armée irakienne pénètre en territoire koweitien le 2 août 1990, alors que le contexte international est en plein changement, les Etats-Unis saisissent l’occasion.

Redistribution des cartes

L’URSS est en cours d’effondrement. Elle ne joue donc plus qu’un rôle secondaire sur la scène internationale. Imposer son leadership mondial face aux Soviétiques mais aussi face aux Européens et aux Japonais, sommés de se ranger derrière eux, apparaît comme un enjeu central pour les États-Unis. De fait ils deviennent la seule superpuissance planétaire et entendent incarner selon les mots même du président des États-Unis, alias Bush père, un «  nouvel ordre international  » [1]. L’OTAN, alliance fondée pour résister à l’URSS n’a plus de raison d’être  ? En rassemblant un très grand nombre de nations autour d’eux, en créant une coalition militaire essentiellement basée sur les alliés de l’OTAN, les États-Unis réaffirment leur position de superpuissance, malgré la menace que constitue la montée économique du Japon et de l’Europe, et maintiennent les instruments de leur puissance (industrie militaire, OTAN…).

La guerre du Golfe est un moyen de doper l’économie américaine en relançant les ventes d’armes, et d’éviter que la disparition de la «  menace communiste  » laisse espérer un désarmement.

Mais il s’agit aussi et avant tout de sécuriser les approvisionnements en pétrole, ce qui passe par la recherche de la stabilité au Moyen-Orient et éventuellement la reprise en main des régimes qui voudraient jouer avec le prix du pétrole. En effet, les pays du Golfe sont les principaux fournisseurs de l’Occident. Et c’est la région au monde qui possède les réserves les plus importantes, puisque la durée de ces dernières est alors évaluée à une cinquantaine d’années tout au plus.

La volonté de puissance et les marchés pétroliers étant des objectifs inavouables, les pays de la coalition internationale dirigée par les États-Unis mettent en avant et au centre de leur propagande la notion de «  droit international  » pour justifier leur guerre. Ce noble principe est consacré par l’ONU qui mérite alors plus que jamais le nom de «  repaire de brigands  » dont Lénine avait affublé son ancêtre, la Société des Nations. Ledit droit international est une véritable négation du droit des peuples, à commencer par celui du peuple irakien, qui souffre de la dictature baasiste  [2] mais ne souhaite pas nécessairement dépendre d’une intervention militaire extérieure et de bombardements massifs pour s’en débarrasser.

Saddam Hussein, l’ennemi intime

Pendant bien des années, la dictature sanguinaire de Saddam Hussein avait porté tous les espoirs de ces mêmes États occidentaux qui par leurs bombardements détruisent l’Irak en quelques semaines. Ce fut le cas pendant la guerre Iran-Irak dont ce dernier sort exsangue. Ce pays surendetté et ruiné entend se refaire une santé sur le dos du Koweit, qu’il convoite depuis des décennies, notamment pour obtenir un accès à la mer qui lui fait cruellement défaut.

Le leader du régime baasiste n’hésite pas à se faire le champion du nationalisme arabe, et cherche à faire figure de nouveau Nasser. Opportuniste, il n’hésite pas à jouer sur tous les tableaux, et à se réclamer également de l’Islam. Cette posture fait illusion auprès des populations arabes, qui supportent de moins en moins l’arrogance et les prétentions états-uniennes au Moyen-Orient. Les dirigeants irakiens obtiennent ainsi également le soutien de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Alors que l’intifada (soulèvement) dure depuis trois ans dans les territoires occupés, la direction de l’OLP est dans l’impasse et croit pouvoir trouver son salut dans le soutien à Saddam Hussein, devenu héros par procuration du peuple palestinien.

L’État d’Israël fait bien sûr tout pour que le lien ne soit pas fait entre la guerre du Golfe et la guerre qu’elle mène aux Palestiniens dans les territoires occupés. Sur le terrain, l’armée irakienne, présentée comme la quatrième de la planète pour justifier le déploiement massif de troupes et de logistique, ne fait pas illusion longtemps. Elle est balayée en quelques semaines. Et le régime baasiste doit sa survie au sens politique de l’administration états-unienne qui voit alors plus d’inconvénients que d’avantages à un éclatement de l’Irak. Saddam Hussein, considéré quelques mois plus tôt comme le mal absolu et comparé à Adolf Hitler, restera finalement à son poste, sous étroite surveillance.

Guerre en direct

Les médias occupent une place de choix dans le déferlement nationaliste et guerrier. Les journalistes en services commandés des grands médias banalisent des termes comme «  frappes  », qu’ils substituent à celui de «  bombardements  », et qu’ils qualifient sans rire de «  chirurgicales  ».

Tout au long de cette guerre, ils s’efforceront de cacher au public les images de civils irakiens et irakiennes massacrés, (entre 50 000 et 100 000 selon les estimations) mentionnant exceptionnellement des «  bavures  ». Ils donnent la parole aux militaires de la coalition comme on sert la soupe. Les journalistes accrédités pour l’évènement ont dû accepter que l’armée contrôle et censure les images diffusées. La petite estampille «  images contrôlées par l’armée  » apparaît sur la majorité des reportages diffusés par la télévision. Les experts militaires se multiplient sur les plateaux de télé et grâce aux innovations instaurées par l’armée (interviews des pilotes directement après les missions, uniformes militaires pour les envoyés spéciaux, images des caméras embarquées dans les bombardiers, etc.), les journalistes peuvent fièrement montrer la guerre comme un spectacle.

Le bourrage de crâne parvient au résultat escompté, à savoir que les opinions publiques soutiennent leurs gouvernements va-t-en guerre jusqu’à la victoire, une victoire impérialiste. L’opposition à la guerre n’est pourtant pas inexistante. Elle va se développer rapidement aux États-Unis, en Europe et dans les pays arabes.

Mourir pour les rois du pétrole  ?

En France, le Parti socialiste renoue sans états d’âme avec ses traditions coloniales. Mitterrand et le gouvernement Rocard mettent en œuvre «  l’opération Daguet  », réplique à plus petite échelle de «  tempête du désert  », l’offensive et scénographie conçue par l’armée états-unienne. Ils renouent avec les pratiques en vigueur pendant les guerres coloniales (interdictions de manifestations, renforcement des contrôles policiers notamment à l’égard des immigrés à travers le plan Vigipirate…). Alors que des manifestations contre la guerre ont lieu dans toute l’Europe le jeudi 12 janvier, SOS-Racisme, Amnesty International et La Ligue des Droits de l’Homme se contentent d’envoyer une lettre au président Mitterrand, lui demandant de «  poursuivre les efforts pour la paix  » sans appeler à manifester  !

Face à ces renoncements de la gauche, l’extrême gauche prend les premières initiatives de mobilisation anti-guerre. Elles font suite à la campagne «  Dette, colonies, apartheid, ça suffat comme-ci  » contre le G7 de Paris, qui a permis en 1989 de relancer les mobilisations internationalistes, anticolonialistes et anti-impérialistes. Cette mobilisation est rapidement rejointe par le PCF, le Mouvement de la paix, les Verts et la CGT entre autres. Toutes ces forces se fédèrent dans «  l’appel des 75  » à partir duquel se constituent des collectifs anti-guerre dans toute la France.

Si elles contribuent à d’importantes mobilisations de rues,
avec notamment 200 000 personnes à Paris le 12 janvier, elles le font sur des mots d’ordre très limités (l’arrêt des hostilités) et sur des objectifs peu clairs. Tout cela ne permet pas d’entraîner un grand nombre de lycéennes et lycéens qui viennent de connaître une véritable mobilisation de masse à l’automne 1990. De même il y a peu de relais dans les entreprises.

Ce n’est qu’un début…

Coïncidence, c’est pendant cette guerre du Golfe qu’Alternative libertaire fait ses premiers pas. Tous nos collectifs sont alors engagés dans les mobilisations et le mouvement anti-guerre. Le premier numéro d’Alternative libertaire sort le 15 mars 1991, soit quelques jours après la fin des bombardements et il se fait l’écho de nos analyses et de notre activité sur la question.

Mais face à l’ignominie du Parti socialiste et la sclérose du PCF, AL pose alors la nécessité «  de construire une force qui pèse dans le combat contre toutes les oppressions sans exclusive et sans autolimitation, pour la solidarité internationale avec les peuples qui s’opposent au libéralisme comme aux dictatures.  » AL s’oppose clairement à une guerre impérialiste. «  Ni Hussein, ni US  » sera alors un de nos mots d’ordre. Il ne s’agit pas pour nous de mettre les deux camps exactement sur le même plan, mais il nous semble que le silence observé par la plupart des composantes du Mouvement anti-guerre sur la dictature sanguinaire du régime baasiste ne joue pas en faveur de la mobilisation. Et de fait, les médias bourgeois utilisent cette faiblesse pour tenter de décrédibiliser la mobilisation, de même qu’ils instrumentalisent les bombardements de SCUD irakiens sur Israël et l’absence de réaction du mouvement pacifiste, afin de retourner complètement l’opinion.

Brice Lalonde, alors ministre de l’Environnement s’enflamme dans Libération : «  [que] nos chefs d’État soient loués. Bravo et merci. Que nos pacifistes en prennent de la graine  ». Les déclarations triomphantes du gouvernement pouvaient laisser penser que ce mouvement contre la guerre avait lamentablement échoué.

Douze ans, c’est le temps qu’il a fallu pour construire une majorité d’idées contre le nouvel ordre international impérialiste voulu par les États-Unis et leurs alliés. Entretemps les mobilisations altermondialistes et anti-guerre ont contribué à miner la légitimité de puissances ayant la prétention de dicter leur loi aux peuples. C’est ce qui explique les mobilisations beaucoup plus massives et plus internationales de 2003, et le rejet majoritaire dans bien des pays de la guerre sans limite voulue par l’administration états-unienne et ses alliés.

Laurent Esquerre (AL Paris Nord Est)


D’UNE GUERRE DU GOLFE À L’AUTRE

25 juillet 1990  : Saddam Hussein fait part à l’ambassadrice des États-Unis de son projet d’envahir le Koweït. Cette dernière lui répond
que les dirigeants états-uniens n’ont pas d’opinion sur le différend qui oppose l’Irak et le Koweït.

Première guerre du Golfe

2 août 1990  : invasion du Koweït par l’armée irakienne.

automne 1990  : préparatifs de l’opération militaire états-unienne «  Tempête du désert  ». Les États-Unis prennent la tête d’une coalition internationale de 34 États et reçoivent en décembre le feu vert de l’Organisation des nations unies (ONU) pour envahir l’Irak.

12 janvier 1991  : manifestations anti-guerre aux États-Unis et en Europe. 200 000 personnes défilent dans les rues de Paris.

16 janvier 1991  : expiration de l’ultimatum de l’ONU et débuts de l’opération «  Tempête du désert  ». La coalition internationale (dont
la France fait partie) déverse 85 000 tonnes de bombes sur l’Irak durant 46 jours (autant que l’Allemagne durant toute la Seconde guerre mondiale).

26 février 1991  : soulèvement des populations chiites du sud de l’Irak.

28 février 1991  : les États-Unis sont aux portes de Bagdad, mais craignant un éclatement de l’Irak, décident de mettre un terme à leurs opérations militaires.

mars 1991  : Saddam Hussein fait massacrer rebelles et populations chiites au Sud et kurdes au Nord de l’Irak.

Retour de la croisade contre le mal

novembre 2000  : élection de Georges Walker Bush comme président des États-Unis. L’administration Bush définit un «  Axe du mal  » dans lequel elle classe entre autres l’Iran, l’Irak, l’Afghanistan
et la Corée du Nord

11 septembre 2001  : Attentats contre les tours du World Trade Center à New York.

octobre-décembre 2001 : bombardement massifs puis offensive militaire terrestre de l’OTAN en Afghanistan et chute
du régime taliban.

Deuxième guerre du Golfe

15 février 2003  : des millions de personnes manifestent à travers le monde contre la guerre des États-Unis en Irak.

20 mars 2003  : début de l’invasion de l’Irak par les États-Unis.

22-23 mars 2003  : de nouveau, des millions d’opposant-e-s à la guerre défilent dans de nombreux pays pour le retrait des troupes d’occupation de l’Irak.

1er mai 2003  : le président Bush déclare la guerre contre l’Irak officiellement achevée.


[1Discours au Congrès, 6 mars 1991

[2Le Parti Baas est le parti nationaliste panarabe, laïc, usant d’une phraséologie vaguement socialisante. Il est au pouvoir dès 1963 en Syrie, et dès 1968 en Irak.

 
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