Entretien

Jean Libon (documentariste) : « Un film sur les rapports de travail, on ne voit jamais cela à la télévision ! »

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Si son nom n’est pas très connu hors des cercles cinématographiques, son émission phare, « Strip-tease », diffusée depuis dix-sept ans par la RTBF (Belgique) et FR3 puis France 3 jouit d’une reconnaissance du public dans les deux pays. Alternative libertaire l’a interrogé à l’occasion du 17e Festival européen du film court de Brest.

Alternative libertaire : Les films diffusés dans le cadre de la nuit « Strip-tease » du festival apparaissent comme une série de portraits pour beaucoup. Est-ce un choix délibéré de votre part ?

Jean Libon : Non. Ce qui m’intéresse plus, ce sont les rapports entre les gens, les croisements, le point de rencontre, les trajectoires entre deux groupes de personnes. Ce n’est pas pour cela qu’il ne peut pas y avoir de portraits. Mais ce n’est pas la volonté de départ, ce qui m’intéresse c’est la confrontation entre deux discours, deux idées. C’est la banalité du quotidien qui nous intéresse : quand vous vous réveillez à 5 heures du matin, savoir ce qui vous a angoissé. Et c’est aussi les grands problèmes de société : économie, chômage, rapports de travail. Un film sur les rapports de travail, on ne voit jamais cela à la télévision ! Jamais !

En ce sens, la trilogie de films sur la grève des Maryflo est tout à fait remarquable : vous étiez présents dans l’usine juste avant le déclenchement du conflit…

Jean Libon : C’est aussi une manière de lire les dépêches. Il est rarissime en milieu ouvrier de voir des gens qui débrayent une semaine avant les congés payés, il faut vraiment que ce soit grave. Donc on est allés voir… Nous avons 10 autres films sur les rapports au travail. En 2004, nous allons sortir un 52 minutes, déjà tourné, sur ce thème et c’est très très violent.

Avez-vous déjà eu des problèmes pour diffuser ce type de film ? Vous arrêtez la production de « Strip-tease », pour quelles raisons ?

Jean Libon : Pour l’arrêt de « Strip-tease », la décision vient de nous. La direction de la RTBF était embêtée : nous faisons 30 % de parts de marché, en prime time. Nous avions déjà eu envie d’arrêter il y a 7-8 ans, ils nous avaient dit « Faites comme vous voulez, mais il faut assurer une continuité à Strip-Tease. »

Vous n’avez jamais eu de problèmes de censure ?

Jean Libon : On a eu un problème avec France 3 il y a 2 ans, sur deux sujets, au moment où l’on passait le dimanche à 18 h. Les sujets sont passés finalement à 23 h et en Belgique à 20 h, sans aucun problème. Mais je n’ai jamais été censuré : sont censurés les gens qui acceptent de l’être.

Comment vous situez-vous par rapport à la démarche de Pierre Carles ?

Jean Libon : On est la seule émission où Pierre peut encore travailler ! Il s’est fait jeter des meilleures régies. Moi, je lui ai demandé un sujet il y a trois jours. Mais je le lui ai déjà dit, je pense qu’il perd son énergie alors que s’il l’utilisait pour défendre ses idées d’une autre manière, il serait plus efficace. Il met sur pied des trucs et des trucs, mais qui restent dans un milieu relativement confidentiel. Mais tant mieux pour lui : il prend son pied, ça l’amuse !

La tradition du cinéma social est très forte en Belgique, beaucoup plus qu’en France. Comment l’expliquez-vous ?

Jean Libon : En Belgique, il y a des gens qui font du cinéma, mais il n’y a pas d’industrie du cinéma. Il y a 35 ans, il n’y avait rien ; nos profs nous disaient : « Vous ne trouverez jamais de travail. » Il y avait bien un long-métrage de fiction tous les cing ans, mais il faut de l’argent pour faire ça ! Donc les gens se sont repliés vers le court-métrage et le documentaire. Même si la situation a évolué aujourd’hui, il n’y a toujours pas d’industrie, il y a des personnes qui font des films, et il faut s’accrocher.

Gérard Corbiau, qui fait des grosses machines comme Farinelli, a eu ce problème lorsqu’il a fait son premier film : entre la première lecture du script et le premier coup de manivelle, il s’est écoulé quatre ans ! Heureusement qu’il travaillait à la télévision et qu’il n’avait pas besoin de son long-métrage pour vivre ! Sinon, il y a longtemps qu’il serait à la rue. Ce n’est pas normal qu’il faille quatre ou cinq ans pour faire un film.

Où en sont vos projets d’émission, après l’arrêt de « Strip-tease » ?

Jean Libon : Ce n’est plus au stade de projet. Deux émissions ont déjà été diffusées par la télé belge. Une demi-douzaine de films sont finis ou en voie de l’être. Par rapport à Strip-tease, ce sont des histoires dites « de fiction », sauf qu’il ne s’agit pas de fictions. En fiction, vous savez qui a tué. Nous, quand nous commençons un film, nous ne savons pas qui a tué… Ce sont des documentaires qui se regardent comme une fiction et qui portent sur tous les problèmes économiques, environnementaux, politiques…

Propos recueillis par A. Doinel (AL Rennes) dans le cadre du 17e Festival européen du film court de Brest

 
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