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Joyce Carol Oates, chantre de la « sororité »

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Cette écrivaine féministe américaine publie depuis plus de cinquante ans des romans précieux pour comprendre les différents visages de la violence : celle qui s’épanouit dans la pauvreté, celle qui court le long des divisions raciales et, au centre de son œuvre, celle qui meurtrit les femmes.

L’écriture de Joyce Carol Oates est subtile et très mesurée. Ses romans ne sont jamais misérabilistes. L’écrivaine arrive par le simple constat, qui est une sorte de miroir qu’elle nous tend, à mesurer les injustices vécues et ses répercussions. Quand on est une femme et qu’on lit Oates, on ne s’étonne pas. On se reconnaît.

Les dégradations, les violences, les humiliations subies par les personnages féminins mis en scène font partie de nos vies quotidiennes. L’écrivaine les fait évoluer sur plusieurs décennies. Nous les voyons grandir puis vieillir voire mourir. On s’y attache puisqu’on les accompagne. En s’y identifiant, on subit avec ces femmes les injustices de classe et le patriarcat. On endure des violences morales, psychologiques et physiques qui se transforment – ou non – en traumatismes. Comme dans nos vies, elles sont des jalons qui les constituent. L’oppression de classe et le patriarcat, sont finalement plein de « petites choses » du quotidien qui paraissent normales tant elles sont habituelles. Et pourtant, elle finissent petit à petit par rendre des femmes « dingues ».

Dans une société comme la France où 75.000 femmes sont violées chaque année – un viol est commis toutes les sept minutes en moyenne –, il est primordial de continuer à combattre la normalisation du viol et à mettre au jour le système qui légitime et qui produit ces violences.

Les héroïnes de Joyce Carol Oates, à l’image des femmes en général, grandissent avec l’idée que leur corps ne leur appartient pas, qu’il peut être dégradé et que lorsque cela arrive, elles en sont responsables. Dans Les Chutes, Ariah Littrell paie tout au long de sa vie le suicide de son époux qui intervient le matin de leur nuit de noces, comme si les femmes portaient en elles la responsabilité du devenir des hommes, de leur mari, de leur frère, de leur père. La société patriarcale entretient l’idée que les filles et les sœurs appartiennent aux hommes de leurs familles. Puis, à partir du moment où elles ont une relation sexuelle – qu’elle soit voulue ou non – avec un homme, elles deviennent leur propriété.

Refuser la culpabilité

Si les personnages féminins de Joyce Carol Oates sont centraux, ils disparaissent néanmoins peu à peu des romans. Les hommes prennent de la place, toute la place au fur et à mesure. Dans Nous étions les Mulvaney par exemple, si c’est Marianne qui est victime de viol, ce sont les états d’âmes, les douleurs et les traumatismes des hommes de sa famille qui submergent le récit. Le père descend aux enfers, honteux et détruit par le viol de sa fille, tandis que le frère est obnubilé par la vengeance. Ce que ressent Marianne, on ne le sait pas, ou peu. Personne ne prend la peine de de chercher à connaître ses souhaits et ses projets. Son père et ses frères ne sont pas empathiques, ce qui les guide, c’est l’humiliation qu’ils subissent en tant qu’hommes, parce qu’un autre homme à osé toucher à une de leurs femmes.

Comment fait-elle pour devenir adulte, pour grandir, pour construire des relations amoureuses, pour avoir des relations sexuelles alors que sa vie d’adolescente a été marquée par une agression si violente ? On ne le sait pas. Comme dans la vraie vie. Ce que pensent, ce que ressentent, ce que vivent les femmes est annexe. Et dans la vie aussi les femmes finissent par disparaître. Invisibles.

C’est dans le sentiment de sororité et dans la vie en communauté de femmes que les héroïnes de Joyce Carol Oates parviennent à refuser la culpabilité, en imposant leurs propres règles comme les adolescentes de Confessions d’un gang de filles. En montrant le caractère aliénant des structures sociales telles que la famille (Nous étions les Mulvaney), l’entreprise (Les Chutes), le ghetto (Eux) ou l’université (Mudwoman), l’écrivaine nous pousse à imaginer d’autres structures plus émancipatrices.

Les romans de Joyce Carol Oates sont ainsi dépositaires d’une histoire commune aux luttes des femmes contre les violences patriarcales et aux alternatives écologiques : dans Les Chutes par exemple une voix est donnée à ceux et celles qui ont combattu les ravages de l’expansion industrielle dans les années 1950-1960 aux États-Unis.

Partage collectif de blessures

D’autres romans inscrivent les expériences de vie coopérative des années 1960 dans une lecture féministe : les alternatives sociétales fondées sur la coopération et la solidarité, qu’elles soient mixtes ou non, apparaissent plus émancipatrices pour les femmes. Elles s’opposent à la course au profit, à la volonté exacerbée de posséder, d’écraser, d’humilier.

La richesse des thèmes abordés dans ses romans (l’écologie, le refus de la guerre au Moyen-Orient, le racisme) nous force à un effectuer un va-et-vient qui n’a de cesse de faire apparaître le conflit entre l’individu-e et son milieu, entre la morale individuelle et la morale collective. Les personnages de Joyce Carol Oates sont puissants parce qu’ils nous montrent à quel point le simple fait d’exister est précaire dans notre société. La précarité, qu’elle soit économique ou affective, est une manière de vivre propre aux subalternes dans les romans de Joyce Carol Oates : en effet, certaines vies ne comptent pas et le fait de continuer d’exister, de soutenir sa personne dans la vie est déjà un exploit.

Les violences créent des égratignures, des meurtrissures avec lesquelles chacun et chacune doit continuer à vivre sa vie. Elles peuvent s’apaiser avec le temps ou être des fardeaux écrasants, c’est selon. C’est cela la vie. Chacun et chacune doit faire avec ses névroses et ses traumatismes. Les romans de Joyce Carol Oates nous démontrent que ces douleurs qu’on dit personnelles et intimes sont pourtant le lot commun de personnes appartenant à un même groupe opprimé, que ce soit à cause de sa classe sociale, de son genre ou de sa couleur de peau.

Lorsque la somme des expériences individuelles apparaît comme un partage collectif de blessures, alors, il faut constater qu’elles sont le résultat de dominations qui font système. Elles sont l’une des manières par lesquelles le patriarcat, le racisme et le capitalisme nous briment, nous infériorisent à nos propres yeux et aux yeux des autres afin de briser les velléités de révoltes.

Après avoir accompagné ces personnages qui sont autant d’autres nous-mêmes, on sort des romans de Joyce Carol Oates en ayant la certitude d’avoir fait le bon choix le jour où nous avons choisi de nous battre pour la justice sociale et l’épanouissement de chacun et chacune, de tous et toutes. Et avec une volonté féroce de continuer.

Maud (AL PNE) et Lucie (AL Rennes)

 
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