Juillet 1908 : Draveil-Villeneuve, la CGT à l’heure de vérité

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Ce 31 juillet 1908, au 33 rue de la Grange-aux-Belles, à Paris, la nuit promet d’être longue. Après la tuerie de Villeneuve-Saint-Georges, épilogue sanglant de trois mois de grève à Draveil, le comité confédéral de la CGT siège de nuit. Les forces de police se massent aux alentours du bâtiment. Clemenceau, « premier flic de France », se frotte les mains et compte les heures. Il est sur le point, pense-t-il, de casser les reins de la direction syndicaliste révolutionnaire de la CGT.

Le 30 juillet à Draveil : les ouvriers se rendent au meeting, sous la surveillance des dragons.

L’année 1906 avait été une année de « grande peur » pour la République bourgeoise, déstabilisée par la montée des luttes sociales aiguillonnées par une CGT acquise au syndicalisme révolutionnaire. Le coup de grisou du 10 mars dans les mines de Courrières (Pas-de-Calais) et ses 1.100 victimes avait entraîné une violente grève dans les « pays noirs ». La tentative de grève générale lancée le 1er mai pour les huit heures de travail par jour, avait vu des barricades érigées dans Paris.

Le spectre de la Commune de Paris revenait souffler dans le cou d’une bourgeoisie qui réclama des « mesures énergiques » pour museler une CGT avec laquelle les différents gouvernements s’étaient jusque là montrés bien trop conciliants. Pour relever le défi, il fallait un homme à poigne aux commandes de l’État. Cet homme, ce fut Georges Clemenceau.

Clemenceau, député républicain bon teint, avait longtemps été classé à gauche. Entre 1898 et 1902, il avait été un des principaux ténors du camp dreyfusard, et y avait côtoyé de nombreux syndicalistes, socialistes et anarchistes. En mars 1906, à 65 ans, il accédait à son premier poste ministériel : l’Intérieur. Il y fit preuve d’une fermeté, face à l’agitation ouvrière qui le désignait pour devenir, dès le mois d’octobre, chef du gouvernement.

Par la suite il ne faillit pas à sa réputation naissante – c’est de cette époque que la presse, fascinée par le personnage, le surnomma le Tigre – et envoya la troupe contre les vignerons révoltés dans le Languedoc au printemps 1907, puis contre les ouvriers en grève à Raon-l’Étape, dans les Vosges. La soldatesque fit feu sur la foule : deux morts. Il était désormais clair que le bras de fer était engagé entre la CGT et le « réacteux » Clemenceau [1]. L’été 1908 allait voir le sommet de leur affrontement… et la défaite de la CGT.

Lutte des classes aux sablières

Dans les sablières de Seine-et-Oise, à Draveil, Villeneuve-Saint-Georges et Villeneuve-le-Roi, à 25 kilomètres de la capitale, des centaines d’ouvriers carriers, souvent immigrés de province ou d’Italie, travaillent douze heures par jour les pieds dans l’eau, à la pelle et à la pioche. Un syndicat affilié à la CGT y a été fondé en janvier 1908. Le 2 mai, une grève éclate, dont les revendications, portant sur les salaires, les horaires et les conditions de travail, sont des plus classiques.

Rassemblement des manifestants à Draveil, le 30 juillet 1908.

Mais le conflit prend un tour nouveau, avec la constitution, le 18 mai, d’un syndicat patronal refusant d’ouvrir des négociations et visant explicitement à l’anéantissement du syndicat ouvrier. L’enjeu – la reconnaissance du syndicat CGT – devient alors plus politique. Bientôt les « chefs syndicalistes » de Paris viennent tenir des discours enflammés à Draveil. Et le puissant syndicat des terrassiers parisiens propose d’apporter son aide au jeune syndicat des carriers dans la conduite de la grève.

Grève animée s’il en est, avec la décision du patronat, le 21 mai, d’avoir recours à des « renards » [2] pour remplacer les grévistes. Ces derniers font alors marcher la « machine à bosseler ». D’autant que les ouvriers ne sont protégés par aucun contrat de travail. Il s’agit pour eux de défendre le droit de grève mais aussi, très prosaïquement, leur emploi.

On tue salle Ranque !

C’est suite à une « chasse aux renards » que le mouvement des carriers de Draveil prend un tour décisif, qui va avoir des répercussions nationales sur la CGT et ses dirigeants.

Le 2 juin, c’est la journée fatale. Au matin, deux gendarmes escortant des tombereaux de sable manœuvrés par des « renards », subissent une attaque en règle de 200 grévistes. Un gendarme blessé croit reconnaître l’après-midi un de ses assaillant pénétrant dans la salle Ranque, lieu de réunion des grévistes. Bientôt 15 gendarmes se dirigent sur la salle. Ne pouvant entrer, ils font feu. Après la fusillade on relèvera le corps de Pierre Le Foll, 48 ans, tué d’une balle en plein cœur, et d’Émile Gieobelina, 17 ans, mortellement touché à la tête. On compte également 9 blessés.

L’affiche de la CGT après la tuerie de la salle Ranque.

Dans la nuit du 2 au 3 juin, la CGT couvre Paris d’une affiche à l’accroche sans équivoque : « Gouvernement d’assassins ! ». « À qui incombe la responsabilité de ce nouveau crime ? » demande-t-elle en conclusion : « Nous l’avons dit : au gouvernement – au trio Clemenceau-Briand-Viviani [3]. CLEMENCEAU LE TUEUR osera prétendre que les ouvriers ont provoqué. Il suffit de voir où sont les victimes pour constater que ce criminel joint à la scélératesse l’impudence du mensonge… » [4]. Suite à une telle mise en accusation, quelle pouvait-être la stratégie de la CGT ?

Le syndicalisme révolutionnaire à l’épreuve

C’est une chose d’attaquer verbalement le gouvernement. C’en est une autre de bâtir un rapport de forces face à un ennemi aussi déterminé que Clemenceau. Le brillant secrétaire général de la CGT, Victor Griffuelhes, le sait parfaitement. Cela fait longtemps qu’il montre des signes d’agacement à l’encontre de certains militants qu’il qualifie de « braillards », ivres de radicalisme verbal et qui, tous les quatre matins, appellent à la grève générale sans se soucier ni du contexte ni de stratégie.

Le braillard en chef, c’est Gustave Hervé, de l’hebdomadaire La Guerre sociale [5], qui tient une ligne qu’on qualifierait aujourd’hui de gauchiste, regrettant au lendemain de la fusillade de la salle Ranque qu’il n’y ait eu « dans cette foule de plusieurs centaines de grévistes, pas un revolver ! ». Un gauchisme qui influence une frange de la CGT dont Ricordeau, du syndicat des terrassiers parisiens, et Métivier, du syndicat des biscuitiers-pain d’épice, tous deux très actifs dans le soutien à la grève des carriers.

À ce « romantisme révolutionnaire », Griffuelhes oppose l’action syndicale reposant sur la grève, « gymnastique révolutionnaire » certes, mais qui ne doit pas perdre de vue que « c’est à une méconnaissance des exigences de la grève que sont dues les défaites » [6].

Tergiversations syndicales

À la veille du 2 juin, alors que le conflit dure depuis un mois déjà, Ribault, secrétaire du syndicat des carriers de Draveil, pense que les négociations peuvent aboutir, même si Ricordeau, des terrassiers parisiens, pousse à la poursuite du conflit coûte que coûte. Passée la fusillade, la tension est à son comble. Le 6 juin, dans un meeting parisien, les ouvriers du Bâtiment CGT acclament le mot d’ordre de grève générale.

Les soldats, dans l’attente, le 30 juillet à Draveil.

Mais le secrétariat confédéral de la CGT ne le sent pas. Après l’expérience mitigée du 1er mai 1906, il pense qu’au-delà du Bâtiment, très radical, les autres fédérations ne s’engageront pas à la légère. Il se prononce pour une grève générale de vingt-quatre heures, soigneusement préparée. Quant au secrétariat de la fédération du Bâtiment, il botte en touche : il attendra le débat parlementaire du 11 juin, espérant un mea-culpa gouvernemental. Erreur tactique : c’est remettre entre les mains de Clemenceau la suite de la lutte. Celui-ci saisit l’opportunité et, dans l’Hémicycle, met en accusation les syndicats ouvriers. Dès lors, la CGT est condamnée, pour ne pas se dédire, à appeler à une grève générale limitée au Bâtiment… à la prochaine provocation gouvernementale !

Pendant ce temps, à Draveil, tandis qu’une partie des ouvriers reprend le travail – les patrons ayant satisfait leurs exigences –, la grève se poursuit, alourdie d’une mésentente croissante entre le syndicat des carriers et celui des terrassiers parisiens. Le jusqu’au-boutisme de Ricordeau, qui a pourtant la sympathie de nombreux grévistes, commence à peser aux syndicalistes carriers. Qui doit conduire la grève, nom de nom ?

Du côté des patrons, le ton se durcit. Le lock-out est annoncé contre les ouvriers toujours en grève. Un meeting de protestation réunit 10 000 terrassiers dans la salle parisienne du Tivoli-Vaux-Hall. Durant le mois de juillet, les altercations entre grévistes, gendarmes et « renards » se multiplient. Le 27 juillet, Ricordeau et Métivier [lire l’encadré] sont arrêtés suite à une échauffourée. Dès lors, le processus de grève générale promis par la fédération du Bâtiment est enclenché. Le 30 juillet, une manifestation est appelée à Draveil.

Barricades à Villeneuve-Saint-Georges

Le jour dit, quelque 5 000 manifestantes et manifestants convergent vers Draveil. À pied ou en train, « la classe ouvrière, meurtrie dans quelques-uns des siens, agitée par une indignation ardente, éprouvait le besoin de manifester sa colère et de crier sa protestation » écrit Griffuelhes, qui est du voyage, dans un article publié en première page du Matin du 30 juillet 1908.

La salle Ranque étant trop petite, le meeting se tient en plein air. Les dragons [7] rôdent alentour et les premières altercations ont lieu. Côté grévistes, le « camarade Browning » [8] semble être de la partie. Les manifestantes et les manifestants décident de se rendre en procession sur la tombe de Gieobelina, au cimetière de Villeneuve-Saint-Georges, distant de 6 kilomètres. Arrivés à proximité de la gare, le cortège est encerclé par les dragons.

Sentant le piège se refermer, on dresse cinq barricades. Les dragons lancent l’assaut. Raymond Péricat, secrétaire de la fédération du Bâtiment qui tente de négocier voit un camarade qui se tenait à ses côtés tué d’une balle en pleine tête. La journée se solde par un lourd bilan : 4 morts et 200 blessés parmi les manifestants qui n’ont pas fait moins de 69 blessés dans les forces de l’ordre dont 5 par balles.

Le lendemain, le gouvernement annonce qu’il va poursuivre les « responsables moraux » de la manifestation de Villeneuve-Saint-Georges : la CGT et ses dirigeants sont explicitement visés. Le comité confédéral se réunit 33, rue de la Grange-aux-Belles et programme, sans trop y croire, une grève générale de vingt-quatre heures le 3 août.

La grève générale du 3 août,
vue par Le Petit Journal du 16 août 1908.

Les personnalités les plus en vue de la CGT, Pouget, Griffuelhes, Yvetot, Bousquet, sont mises sous les verrous. Les trois secrétaires de la fédération du Bâtiment sont réfugiés à Bruxelles. Le responsable de l’imprimerie confédérale, Pierre Monatte, se cache en Suisse. Quant à Henri Dret, secrétaire de la fédération des Cuirs et Peaux, il est mis aux arrêts à l’hôpital où, blessé par balle, il a été amputé d’un bras. La CGT est décapitée. En-dehors du Bâtiment, la grève générale du 3 août est peu suivie : c’est un succès sur toute la ligne pour Clemenceau.

La « crise syndicaliste » éclate

La CGT se relèvera de ce cuisant échec… mais le syndicalisme révolutionnaire ?

A posteriori Draveil et Villeneuve-Saint-Georges seront souvent analysés comme l’« heure de vérité » de la stratégie syndicaliste d’action directe. Après Villeneuve, le Parti socialiste-SFIO, avec sa ligne pacifique et parlementariste, verra monter son étoile au détriment de la CGT.

Dans les mois qui suivront, la fraction réformiste de la CGT, en lien avec le gouvernement, profitera de l’incarcération des leaders révolutionnaires de la CGT pour intriguer contre eux, installant dans la confédération un climat détestable qui aboutira à la démission de Griffuelhes et Pouget début 1909. La génération des bâtisseurs mise sur la touche, le courant syndicaliste révolutionnaire, qui avait présidé à l’ascension de la CGT, entrera alors dans une crise durable : crise de perspectives, crise de l’idée grève-généraliste, crise de confiance dans l’action des masses, crise de confiance en lui-même. Ce qu’on appellera par la suite la « crise syndicaliste » pouvait-elle n’être que passagère, et être surmontée comme le pensait encore Pierre Monatte cinquante ans plus tard [9] ? Le brusque orage de l’été 1914 devait bouleverser tous les pronostics.

Théo Rival (AL Vendôme)


MAÎTRE ET SERVITEUR

Clemenceau

Clemenceau ministre de l’Intérieur, a toujours montré un goût certain pour la machination policière. En juillet 1911, La Guerre sociale annonce que Métivier, qui a joué un rôle en 1908, émargeait à la Sûreté générale et transmettait le contenu des réunions du comité confédéral à la police. Métivier avoue. Peu après, Clemenceau reconnaît l’avoir reçu en privé le 20 mai 1908.

Mais le mouchard a-t-il également joué un rôle de provocateur ? Son pire forfait est de s’être fait arrêter avec Ricordeau le 27 juillet, entraînant la manifestation émaillée de violences qui aboutit à l’arrestation du bureau de la CGT. Ricordeau, lui aussi arrêté et un temps soupçonné à tort de duplicité, n’est finalement coupable que d’avoir professé un « grève-généralisme vulgaire » et d’avoir le sang chaud.

En tout état de cause, l’action syndicale étant publique, seul le rapport de forces et les stratégies syndicales face à la détermination du pouvoir auront compté dans cette affaire.


TROIS MOIS DE GRÈVE AUX SABLIÈRES

2 mai : début de la grève dans les sablières de Seine-et-Oise.

18 mai : 26 patrons créent un syndicat patronal pour tenir tête aux grévistes.

21 mai : les patrons tentent de briser la grève en usant de « renards ».

fin mai-début juin : sur fond de « chasse au renards », la solidarité s’organise avec la mise en place de « soupes communistes » pour les grévistes.

2 juin : fusillade de la salle Ranque à Draveil : 2 morts et 9 blessés.
Dans la nuit du 2 au 3 juin, la CGT fait placarder son affiche « Gouvernement d’assassins ! ».

11 juin : Clemenceau, interpellé à l’Assemblée, met en cause les syndicats.

19 juin : le sous-préfet de Corbeil organise des négociations qui échouent du fait de l’intransigeance patronale.

22 juillet : les gendarmes assassins de la salle Ranque sont innocentés.

27 juillet : arrestation de Ricordeau et Métivier.

30 juillet : grève générale du Bâtiment, manifestation et barricades à Villeneuve-Saint-Georges : 4 morts et 200 blessés parmi les manifestants.

31 juillet : un mandat d’arrêt est délivré contre les dirigeants de la CGT.

3 août : grève générale ratée.

8 août : reprise du travail aux sablières après un accord signé le 4, bien en deçà des revendications initiales.


[1Synonyme à l’époque de « réactionnaire ».

[2À l’époque on dit « renard » plutôt que « jaune » pour désigner les briseurs de grève.

[3Mentionner Briand et Viviani, respectivement ministres de l’Instruction publique et du Travail, comme coresponsables, n’est pas un choix innocent de la part des syndicalistes révolutionnaires. Ces deux socialistes ont viré à droite dès lors qu’ils sont entrés au gouvernement.

[4Cité in Jacques Julliard, Clemenceau, briseur de grève, Julliard éditeur, 1965.

[5Lire à ce sujet La Guerre Sociale, un journal « contre », Les Nuits rouges, 1999.

[6In Victor Griffuelhes, Le Syndicalisme révolutionnaire, 1909.

[7Corps équestre de gendarmerie.

[8C’est ainsi que La Guerre sociale appelait couramment le pistolet Browning M1903.

[9Pierre Monatte, « Souvenirs sur La Vie ouvrière », in La Révolution prolétarienne, octobre, novembre, décembre 1959 et janvier 1960.

 
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