Juin 1878 : La grande révolte kanak

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Le 25 juin 1878, près de 3 000 Kanak investissent le bourg de La Foa, dans l’ouest de la colonie française de Nouvelle-Calédonie. Après avoir tué quatre gendarmes et quelques colons, les insurgés libèrent un chef kanak emprisonné. C’est le début d’une guérilla contre une colonisation qui avale très rapidement de très vastes territoires que les kanak ne peuvent plus cultiver.

« Le jour où nos taros iront manger votre bétail, nous dresserons des clôtures autour de nos cultures.  », (Ataï, avant l’insurrection de 1878.)

La prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par le contre-amiral Febvrier-Despointes au nom de l’empereur Napoléon III a lieu le 24 septembre 1853 près de Balade, à l’extrême nord du territoire, en présence de missionnaires et d’une centaine de Kanak baptisés. «  À partir de ce jour, cette terre est française et propriété nationale  », proclame le représentant de la France. À partir de cet instant, les atteintes au patrimoine foncier kanak deviennent «  légitimes  » en droit français. Elles sont progressives et chassent les premiers occupants de leurs terres ancestrales et sacrées. Depuis cette date, véritable tournant dans l’histoire du peuple kanak et marquant le début de la colonisation, les Kanak sont maintenus en situation d’apartheid de fait dans un cadre colonial. Ils sont encore aujourd’hui porteurs d’une véritable civilisation communautaire originale organisée autour de la «  coutume  » faite de dons et de contre-dons, sans classes et sans État où les rapports humains et les formes de production en fonction des besoins de chacun sont liés à une philosophie qui exclut toute forme de domination, d’exploitation et d’oppression, avec des «  chefs  » que les fonctions de détenteur de la parole et de dépositaire de la mémoire orale ne situent pas au-dessus de la société et de ses règles.

Cette colonisation ne s’est pas faite sans réactions des populations locales passant du mal de vivre, du refus de procréer, du désespoir sur fond de mortelles épidémies dues à de nouveaux virus, de famines aboutissant au déclin de la population kanak durant les soixante-dix premières années (de 1853 à 1921) jusqu’aux révoltes violentes dont certaines aboutiront à de véritables insurrections.

«  La cause principale du soulèvement, c’est la terre qui est non seulement un moyen de subsistance pour le Kanak mais aussi sa raison d’être  : référence du clan dans ses échanges, symbole de son unité, lieu de repos de l’ancêtre commun  », écrira Wassissi Iopué, représentant du FLNKS en France à la fin des années 1980  [1].

Une insurrection pour la terre

Effectivement la spoliation des terres est au centre de la résistance kanak face à la colonisation. À la prise de possession, il fut question que l’État français achète les terres aux Kanak pour éviter toute colonisation sauvage. Mais l’arrivée du bagne changea la donne, et la propriété indigène fut supprimée en 1862, l’État français s’attribuant toutes les terres. En 1865, un permis provisoire d’occupation est créé pour faciliter l’implantation des «  déportés libres  »  ; ceux-ci, en général sans aucune compétence en agriculture, vont développer un élevage extensif sur les bonnes terres kanak produisant leur alimentation à base d’ignames et de taro, ce qui oblige les Kanak au repli sur des terres plus pauvres dans les montagnes. Depuis 1853, l’agressivité kanak va croissant. Ceux-ci incendient des fermes, massa­crent des colons isolés. En représailles, l’armée française ravage les villages, tue des chefs rebelles. En 1868, l’administration admet la «  propriété inaliénable et incommutable  » des autochtones tout en se réservant un droit d’expropriation, se permettant ainsi de délimiter à son gré les terres kanak. Mais en 1876, l’administration se met à délivrer des permis d’occupation pour toute la colonie. Près de 3 000 colons s’installent «  en brousse  ». Avec la sécheresse de 1877, les troupeaux de bétail se mettent à envahir les cultures kanak. Des villages entiers se retrouvent réduits à la disette. Tous ces éléments conjugués déclenchent l’insurrection.

Douze mois de guérilla

De juin 1878 à juin 1879, le grand chef Ataï réussit à unifier de nombreuses tribus contre la pression foncière des nouveaux colons et leurs élevages extensifs (les premiers habitants de l’archipel n’occupaient plus alors que 10 % de la Grande Terre, la grande île de l’archipel). Les insurgés mènent une véritable guérilla en se déplaçant sans cesse, tenant la brousse tout en se cachant dans des refuges secrets aménagés dans les montagnes. Ils coupent les transmissions en détruisant les fils télégraphiques. Les militaires incendient les villages désertés par leurs habitants. Des dizaines de fermes sont attaquées et près de 200 colons tués. La France envoit des renforts en hommes et en armes. C’est en quelque sorte la première manifestation «  nationale  » kanak.

Gravure représentant le chef Ataï en tenue coutumière

Le «  nettoyage  » de la guérilla dure huit mois et nécessite de multiples expéditions tant par terre que par mer. On voit alors la majorité des déportés communards, arrivés en 1872 et porteurs des préjugés de l’époque à l’égard des populations dites «  primitives  », demander des armes à leurs gardiens pour mater les «  cannibales  », à l’exception de quelques-uns autour de Louise Michel et de Charles Malato, anarchistes solidaires des insurgés et véritables premiers acteurs blancs d’un soutien anticolonialiste – Louise Michel, engagée bénévolement dans un travail pédagogique dans les tribus, allant jusqu’à remettre son écharpe rouge de la Commune à des émissaires d’Ataï à la veille de l’insurrection. Des milliers de Kanak viendront saluer le départ de Louise Michel «  l’insoumise  » sur les quais de Nouméa en 1880  ; et encore aujourd’hui, sa mémoire est très présente dans la population mélanésienne.

Un siècle de révoltes

L’état de guerre dure près de dix-huit mois et la répression est terrible avec près de 2 000 morts kanak. Ataï est assassiné par des Kanak de la région de Canala «  ralliés  » en septembre 1878. Certaines tribus insurgées sont déportées en mars 1879 dans des îles aux extrémités de la Grande Terre, à Belep au nord, à l’île des Pins au sud.

La tête d’Ataï est envoyée en France dans un bocal de formol avec celle de son «  sorcier  » en trophée, puis étudiée par le célèbre professeur Broca, fondateur de la Société d’anthropologie de Paris, et exhibée en 1879. Re­trouvés en 2011 dans les réserves du Musée de l’homme au Musée national d’histoire naturelle, les deux crânes ont été restitués par le gouvernement français en août 2014 alors que les descendants d’Ataï et les nationalistes kanak réclamaient leur retour depuis des décennies en vain.

La deuxième grande révolte kanak, constituée de multiples opérations de harcèlement, aura lieu de février à juillet 1917 autour des chefs Doui Bouarate et Noël Néa. Préparée de longue date, elle est déclenchée par le recrutement forcé de «  volontaires  » kanak dans le cadre de la guerre de 14-18  [2]. Le gouvernement français mettra à profit les divisions suscitées par le système colonial au sein du monde kanak pour venir à bout du soulèvement en créant un corps expéditionnaire de tribus profrançaises sur fond de mise à prix de la capture des insurgés. Le chef Noël est tué et, en 1918, le procès de 73 Kanak aboutit à 5 condamnations à mort.

Ensuite, il faudra attendre le réveil kanak des années 1960 puis les «  événements  » des années 1980 pour que la revendication du peuple kanak de sa pleine souveraineté et de l’indépendance de la Kanaky soit mise à l’ordre du jour. Elle le reste.

Daniel Guerrier, ancien coprésident de l’association Information et soutien aux droits du peuple kanak


Un siècle de colonisation

3 000 ans : Arrivée sur l’île de populations du Sud-Est asiatique, les Austronésiens, ancêtres des Kanak. Civilisation «  lapita  », puis à partir environ de l’an 1000, civilisation kanak.

1774 : James Cook découvre les terres qu’il dénommera «  Nouvelle-Calédonie  », en référence à l’Ecosse.

1844 : débarquement des premiers militaires français.

1847 : Premiers massacres de Kanak.

20 janvier 1855 : les terres sont proclamées propriétés de l’État français.

1859 : création des «  réserves pour les indigènes  ».

1864 : le territoire devient colonie pénitentiaire pour accueillir des condamné.es aux travaux forcés, les «  transporté.es  ». Début de la colonisation de peuplement pénale (bagne) et libre sur la Grande Terre (les Loyauté ne connaitront aucune colonisation de peuplement).

1866 : découverte de la «  garniérite  » (minerai de nickel, du nom de son découvreur Jules Garnier). Début de l’exploitation du nickel, avec de la main-d’œuvre vietnamienne, javanaise et indienne.

24 décembre 1867 : arrêté créant la tribu ou «  chefferie  », avec regroupements des clans (sur le modèle d’influence polynésienne existant aux Loyauté), collectivité reconnue administrativement par le pouvoir colonial.

1870 : Arrivée de Réunionnais pour implanter la canne à sucre.

1872 : arrivée des 4 300 déporté.es de La Commune de 1871 (dont Louise Michel et Charles Malato). Arrivée de colons libres alsaciens et lorrains ayant refusé l’annexion de leur région dans l’Empire allemand après la défaite française.

1873  : Arrivée des plus de 2 000 déporté.es des insurrections en Algérie (principalement celle des Mokrani de 1871).

juin 1878 : début de l’insurrection. La Grande Terre ne compte plus qu’environ 21 000 Kanak (dont environ 8 000 guerriers potentiels).


Référendum d’autodétermination, une chance ou un piège ?

À la suite des Accords de Matignon de 1988, signés par Jean-Marie Tjibaou pour le FLNKS (dans une position d’extrême faiblesse à la suite de l’assaut d’Ouvéa), Jacques Lafleur pour le RPCR («  loyaliste  ») et Michel Rocard pour le gouvernement français, suivis de ceux de Nouméa de 1998 signés par le FLNKS, le Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) et les représentants du gouvernement français sur place, la date butoir du référendum d’autodétermination arrive avec 2018. Le Comité des signataires en a choisi la date, le 4 novembre, et la question posée lors de sa dernière venue à Paris en mars  : «  Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante  ?  »

Son résultat est quasi connu d’avance, il sera négatif pour la revendication du peuple kanak, étant donné :

– la répartition démographique des différentes populations présentes sur le Territoire, au sein desquelles les Kanak ne représentent aujourd’hui, avec plus de 100 000 personnes (ce qui est en soi une «  victoire  » par rapport à la population tombée à quelques 20 000 individus dans les années 1920), que près de 40 % de la population totale ;

– du corps électoral spécial qui permet à des individus justifiant d’un domicile continu sur le Territoire depuis 1994 de voter (et les arrivées ont continué nombreuses après les accords de Matignon) ;

– que ce même corps électoral spécial est entaché de nombreuses failles (milliers de Kanak soit disant «  introuvables  » et non inscrits, nombreux jeunes Kanak non inscrits et abstentionnistes, inscriptions frauduleuses dans des municipalités majoritairement «  loyalistes  »…)

– et qu’il n’est pas organisé par une institution internationale comme l’Onu, mais par la puissance coloniale elle-même avec seulement le contrôle d’experts onusiens.

Certes, les accords prévoient que deux autres référendums d’autodétermination, en 2020 et 2022, puissent être organisés ; mais si le dernier était encore négatif, le corps électoral bloqué disparaîtrait et le dernier «  métro  » nouvellement nommé sur place pourrait voter suivant le droit commun français, et c’en serait fini de toute possibilité d’indépendance par la voie électorale. Heureusement, la Constitution française ne comporte pas un article semblable au 155 de la Constitution espagnole (qui a enlevé toute autonomie à la Catalogne). L’autonomie actuelle de la Nouvelle-Calédonie serait maintenue, et elle est importante (elle correspond d’ailleurs à celle qui est revendiquée aujourd’hui par les Corses de l’ex-FLNC !).

Dans ce contexte, le peuple kanak est divisé sur l’attitude à avoir  : les organisations signataires des Accords sont quasi obligées d’en accepter les règles du jeu tout en en prévoyant le résultat, et en cherchant des pistes pour que l’échec ne se reproduise pas trois fois ; tandis que d’autres courants préféreraient le boycotter d’entrée.

Mais comme l’a bien résumé, lors de la convention du FLNKS les 28 et 29 avril, Daniel Goa, actuel porte-parole du Front  : «  Un peuple qui perd uni est un peuple qui a été rendu minoritaire chez lui par la colonisation de peuplement. Si le peuple perd parce qu’il est divisé, quelle crédibilité garde-t-il pour la suite de son combat  ? »

Alors souhaitons au peuple kanak une position unitaire commune, quelle que soit celle qui émergera du consensus dans la tradition de sa culture, tout en rappelant les dernières paroles de Jean-Marie Tjibaou peu avant de mourir  : «  Le sang des morts demeure vivant.  » Quoiqu’il arrive le 4 novembre, la revendication demeure  !

Daniel Guerrier

[1Wassissi Iopué, in Le Bicentenaire et ces îles que l’on dit françaises, Syllepse, 1989).

[2«  1917 : Les Kanak font la guerre à la guerre  », Alternative libertaire, avril 2017.

 
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