Juin 1982 : la gauche au pouvoir se convertit à la « rigueur »

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Le 10 mai 1981, François Mitterrand devenait le premier président « de gauche » de la Ve République. Élus pour « changer la vie », le président socialiste et le gouvernement PS-PC sorti des législatives allaient, dès 1982, tout mettre en œuvre pour servir le capitalisme.

Mai-juin 1968, le plus important mouvement de grève que la France ait connu. Pendant dix ans, la déflagration se répercute dans les usines et dans une multitude de mobilisations populaires. Dix années « d’Insubordination ouvrière » [1] qui se soldent en 1979 par la défaite des sidérurgistes lorrains de Denain et Longwy.

Cette période met au goût du jour un certain nombre de pratiques radicales à une échelle de masse – occupation d’usine, auto-organisation des luttes par la base, action directe des salariés – pratiques emblématiquement portées par la lutte des Lip en 1973-1974. Mais la crise économique liée aux « chocs pétroliers » de 1973 et 1979 entraîne la montée du chômage et les mesures d’austérité menées au pas de charge par la droite au pouvoir (les « plans Barre »).

Face à la crise, les directions confédérales CGT et CFDT sont incapables d’assumer l’affrontement et l’unité d’action bat de l’aile. Edmond Maire et la direction de la CFDT théorisent et assument cette position de renoncement qui a pour conséquence le « recentrage » de la centrale sur la négociation et le « réalisme » au détriment du rapport de force et de l’action gréviste. La CGT, après quelques espoirs d’ouverture, se sectarise et cadenasse son action à celle du PCF et de son avenir électoral… de plus en plus compromis par des socialistes aux dents longues.

Dans un tel contexte, les luttes refluent. L’espace du combat n’est plus l’usine, le lieu de travail, mais l’État : après la défaite de la gauche aux législatives de 1978, les espoirs se focalisent sur les prochaines élections présidentielles. Le 10 mai 1981, la victoire de Mitterrand est effectivement celle de la « Force tranquille » sur le tumulte de la lutte des classes.

La montagne (rose) accouche d’une souris (grise)

Avec ses 110 propositions [2], le président socialiste assure rien de moins que vouloir « changer la vie » et promet des « droits nouveaux » pour les travailleurs.

Quatre ministres communistes, successeurs de ceux de 1945-1947, intègrent le gouvernement de Pierre Mauroy [3].

Une année de gouvernement de gauche PC-PS plus tard, l’heure est au premier bilan.

Sur l’emploi, la réduction du temps de travail et les droits des travailleurs et travailleuses dans l’entreprise, le pouvoir de gauche était attendu. Qu’en est-il en 1982 ? Le programme socialiste prévoyait que le « le contrat de travail à durée indéterminée [redevienne] la base des relations du travail ». On en est loin…

L’intérim et les contrats temporaires sont maintenus en l’état, le temps partiel n’est pas attaqué. Pire, se faisant pourvoyeur de « chair à patron », Pierre Mauroy met en place par ordonnance des « stages 16-18 ans » d’un an, quasi-gratuits, destinés aux apprentis et visant à « faciliter leur insertion sociale ».

Enfin, sous prétexte de « partager le travail disponible », la création de « contrats de solidarité » se traduit par des cadeaux aux patrons sous forme d’exonérations de cotisations patronales en « échange » d’embauches de chômeurs.

C’est qu’il est bien difficile d’en finir avec le chômage quand on tergiverse sur le temps de travail : le cap des 35 heures, déjà revendiquées, s’éloigne au profit d’une ordonnance sur les 39 heures oubliant de s’attaquer aux heures supplémentaires ou d’empêcher toute « flexibilité ». Conséquence : dans plusieurs entreprises les travailleurs et travailleuses passent au rapport de force pour gagner des embauches et une baisse réelle du temps de travail sans perdre les acquis antérieurs (temps de pause, etc.).

« Changer la vie », dites-vous ? Il semble plutôt vital de ménager la chèvre CGT-CFDT et le chou CNPF [4]… Ainsi les « droits nouveaux » qui visent à réformer le Code du travail suite au rapport de Jean Auroux, s’ils aboutissent notamment à la mise en place des Comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail, les CHS-CT, ou à instaurer les négociations annuelles obligatoires, les NAO [5], sont avant tout présentés par le pouvoir comme les outils d’une logique cogestionnaire où la négociation prime sur l’action, où patrons et syndicats sont désormais des « partenaires sociaux » et où « les salariés et leurs organisations syndicales [doivent devenir] des militants de notre industrie », pour faire bref : des supplétifs du patronat.

Travail ou Capital, il faut choisir

En 1971 pourtant, François Mitterrand, fraichement élu premier secrétaire du PS, déclarait, grandiloquent, à la tribune du Congrès d’Epinay : « Celui qui ne consent pas à la rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste, celui là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste ». Dix ans plus tard, la conversion est de mise.

Le Congrès de Valence d’octobre 1981 du Parti socialiste assume clairement ne plus chercher la rupture avec le capitalisme mais son aménagement : « Puisque nous avons choisi de transformer graduellement ce système économique, cela veut dire que nous allons chercher une situation de compromis qui naturellement sera plus favorable aux forces de transformation sociale, sera un progrès pour le monde du travail » [6].

C’est faire peu de cas de la parabole marxiste dite « du renard libre dans le poulailler libre ».

Le résultat ne se fait pas attendre : face à une relance économique qui n’a pas lieu (la finance et les patrons sont décidément mauvais joueurs…) la décision est prise en juin 1982 de prendre le large avec Mai 1981. Jacques Delors, ministre de l’Économie, annonce le blocage des salaires (il n’y en avait pas eu depuis 50 ans). Les hausses de salaires programmées dans les différents accords salariaux – pourtant fruit de la négociation si chère au nouveau gouvernement – sont annulées. La revalorisation du Smic est revue à la baisse.

Pour faire « bonne mesure », Delors y adjoint un blocage des prix… qui n’est que de façade : le 27 juin, l’Union française des consommateurs annonce que 10% des 1.400 prix bloqués se sont envolés à la hausse de 19 %. Le prix des produits alimentaires frais reste « libre » et le gouvernement se dispense de sa propre décision en n’appliquant aucune entrave aux prix des produits pétroliers, du gaz et de l’électricité. Même Barre et Giscard n’avaient pas osé !

À tout saigneur, tout honneur : en 1982, il revient à la gauche au pouvoir d’appauvrir les travailleurs et les travailleuses. Subtil distinguo enfin, pour se différencier de « l’austérité » revendiquée des plans de Raymond Barre, la gauche préfère alors parler de plan de « rigueur ».

CGT et CFDT sont dans un bateau : qui tombe à l’eau ?

Mais que font les syndicats ? On a vu plus haut en quoi les positionnements pré-1981 des confédérations CGT et CFDT ont contribué à désarmer stratégiquement les travailleuses et les travailleurs. Une fois le président élu et le gouvernement de gauche nommé, les deux directions confédérales vont entrer en concurrence pour savoir laquelle des deux sera la meilleure interlocutrice du nouveau pouvoir.

Au plan national, l’unité d’action en fait les frais [7]. Si la CFDT peut compter sur plusieurs cadres socialistes venus de ses rangs – au premier rang desquels Jacques Delors, Ministre de l’économie –, la CGT compte bien quant à elle tirer profit de la présence de « camarades-ministres » dans le gouvernement PS-PC.

Mais ni pour l’une, ni pour l’autre, l’heure n’est à la remobilisation. Au contraire, il semble urgent d’attendre, de « donner du temps au temps ». Loin de relancer des luttes pour obliger Mitterrand et Mauroy à agir, la CGT et la CFDT ne se donnent pas les moyens de ne serait-ce que proposer le rapport de force aux travailleuses et aux travailleurs.

Les revendications sont revues à la baisse : non contente d’abandonner sa revendication portant sur 35 heures sans perte de salaire et avec créations d’emplois, la CFDT signe avec le CNPF (comme FO, la CFTC et la CGC), le protocole d’accord du 17 juillet 1981 invitant le gouvernement à porter la durée légale du travail à 39 heures – dans les conditions indiquées plus haut. La CGT, elle, « autoréduit » : abandon de la revendication d’échelle mobile des salaires (augmentation des salaires en fonction des prix), un Smic revendiqué à 4.100 francs en 1981, l’est à 3.600 en 1982.

Dès lors la couleuvre du blocage des salaires de juin 1982 est aisément avalable. Pourtant, des résistances se font jour. En juin 1982, une vague de grèves se développe chez les OS de l’automobile, pour la plupart travailleurs immigrés : partie de Talbot Poissy, la grève se développe ensuite dans les usines Renault et Citroën.

Véritable « printemps syndical » [8], cet exemple n’est pourtant pas suivi. La CGT se contentant tout au plus d’appeler, très à minima, à « laisser les travailleurs de chaque entreprise libres d’organiser leurs luttes ».

Les deux congrès de la CGT et de la CFDT qui se déroulent en 1982 ne permettent pas que se tiennent les véritables débats sur les responsabilités des directions confédérales.

Le 40e congrès de la CGT en 1978, avait entériné une ligne d’ouverture, cherchant à démocratiser un tant soit peu l’appareil confédéral. Sur fond de crise polonaise [9], tout cela est bel et bien oublié à l’ouverture du 41e congrès de Lille le 13 juin 1982. Georges Séguy est mis à la retraite et remplacé par Henri Krasucki qui se veut l’homme-ligne du PCF. La « resectarisation » est à l’ordre du jour.

Quant à la CFDT, son 39e congrès qui s’ouvre à Metz le 25 mai 1982 est placé sous le signe des « nouvelles solidarités » prônées par le clan d’Edmond Maire. Projet qui ne vise ni plus ni moins qu’à faire porter la « solidarité » avec les chômeurs par les seuls salariés… sans, bien sûr, s’attaquer aux profits du patronat. L’opposition CFDT, bien décidée à ce que s’expriment la visée autogestionnaire et l’ancrage de lutte de classes de la centrale réussit néanmoins à tenir un « Forum des amendements non-retenus » en plein congrès réunissant près de 300 délégué-e-s.

Qui sème la misère…

Mais ces oppositions syndicales, tant à la CGT qu’à la CFDT, héritières des combats des années 68, ne peuvent que s’armer de patience face au poids des appareils et aux sectarismes. Des cadres collectifs, tel que Résister, « revue de débat syndical », tentent de coordonner les efforts et mutualiser les expériences. Ils permettent à des collectifs syndicaux de ne pas sombrer dans l’isolement et c’est déjà beaucoup. Mais cela ne permet pas de « reconquérir » les deux principales centrales ouvrières et ne suffit pas à les contraindre à l’action.

Le gouvernement socialiste peut tranquillement continuer sur sa trajectoire d’adaptation au capitalisme. En 1983, les élections municipales sont un échec pour la gauche. À Dreux, le Front national fait une percée et réussit à intégrer la municipalité dans l’équipe de droite. C’est le début de l’ascension d’une force politique d’extrême-droite [10] profitant d’une crise sociale et économique que la gauche gouvernementale n’est pas capable d’enrayer. Pire, elle s’y vautrera avec délice.

Théo Rival (AL Orléans)


L’UTCL FACE À LA FARCE TRANQUILLE

Rien d’étonnant à ce que l’Union des travailleurs communistes libertaires, l’UTCL, ancêtre d’AL, juge le bilan du pouvoir socialiste « globalement négatif » en mai 1982 dans le premier numéro de Lutter !, son nouveau journal. Si pour les trotskystes de la LCR, par exemple, l’arrivée d’un gouvernement PC-PS n’est rien de moins qu’un aboutissement stratégique, les communistes libertaires n’ont jamais entretenus de telles illusions. Le « changement » ne peut venir des urnes, seule l’action collective, les luttes, permettent de l’envisager : voilà ce que l’UTCL cherche à exprimer dans la période.

En 1982, c’est sur la stratégie des contre-pouvoirs qu’elle appuie son action. Prenant au mot la perspective de « droits nouveaux », l’UTCL décline alors sa conception du contre-pouvoir en axes revendicatifs et stratégiques :
- instauration de Conseils d’ateliers, de services, d’entreprises ;
- contrôle des travailleurs « sur tout » : livre de comptes, effectifs, congés, salaires…
- droit de veto des travailleurs : capacité de blocage par les délégués élus sur les licenciements, les restructurations…
- autogestion des luttes ;
- solidarité permanente contre la hiérarchie et l’arbitraire.

Loin de chercher à s’y adapter, l’enjeu est bien de combattre le capitalisme, pied à pied, pour construire le rapport de force et préparer la rupture révolutionnaire.


[1Il faut lire, pour un tableau stimulant de cette période, l’excellent livre de Xavier Vigna, L’Insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, paru aux Presses universitaires de Rennes en 2007. L’analyse qui suit lui est empruntée.

[3Charles Fiterman (Transports), Anicet Le Pors (Fonction publique), Jack Ralite (Santé) et Marcel Rigout (Formation professionnelle). Ils quitteront le gouvernement en 1984.

[4Conseil national du patronat français, ancêtre du Medef.

[5Les lois de 1982 encadrent encore aujourd’hui l’action syndicale en entreprise : mais attention aux caricatures, le rapport de force existe et un usage syndical de lutte en est possible et souhaitable !

[6Extrait cité par Benoît Borrits dans son article « Mai 1981 : Une autre société aurait été possible… », publié sur le site internet de l’Association pour l’autogestion.

[7Les Confédérations CGT et CFDT ont signé trois pactes d’unité d’action en 1966, 1974 et 1979.

[8Voir Nicolas Hatzfeld et Jean-Louis Loubet, « Les conflits Talbot, du printemps syndical au tournant de la rigueur (1982-1984) », article publié dans Vingtième siècle n°84 en 2004, consultable en ligne sur Cairn.info

[10Lire « 2002 : Le borgne au second tour » dans AL de mai 2012

 
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