écologie sociale

Juliette Rousseau (Coordination 21) : « C’est à l’écologie de faire le pas vers les luttes populaires »

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Où en est le mouvement pour la justice climatique ? Question posée à Juliette Rousseau, qui fut coordinatrice de la Coalition 21, ensemble de plus de 130 ONG, syndicats, collectifs, etc., qui ont préparé les mouvements revendicatifs lors de la COP21.

Alternative libertaire : La « justice climatique » est le slogan qui a fédéré les oppositions à l’hypocrite sommet climat de décembre [1]. L’ensemble des acteurs du contre-sommet, pour beaucoup réunis dans la Coalition 21, se donnaient aussi pour ambition de prolonger leurs revendications, après la conférence, sous la forme d’un « mouvement de justice climatique ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

Juliette Rousseau : Pour expliquer l’apparition et la nature du mouvement il faut repartir d’un des points de départ du contre-sommet de Paris : la Marche des peuples pour le climat qui a eu lieu le 21 septembre 2014, date décentralisée dans plusieurs points du monde, mais où New York a dépassé les 300 000 manifestants et manifestantes [2] .

De manière exemplaire pour celles et ceux qui se revendiquent de l’écologie sociale, la tête du cortège était occupée massivement par les premières victimes du changement climatique, à savoir les classes populaires. Lesquelles ? Celles que l’on appelle les frontline communities, c’est-à-dire les peuples premiers (populations autochtones parmi les plus défavorisées au monde), mais aussi les mouvements de quartiers paupérisés, et souvent superposés à ces derniers, les mouvements raciaux , en passant par quelques syndicats. Plusieurs éléments de contexte expliquent cela. Déjà, les États-Unis ont été touchés plus que l’Europe par les emballements climatiques dus au réchauffement, tel l’ouragan Sandy qui a rasé une partie du Queens à New York, un quartier populaire.

Ensuite, l’exploitation des gaz de schiste, en plein boom depuis 2009 avec son cortège d’expropriations, fait ressortir la dimension sociale de luttes écologistes. Issus des villes, les mouvements de quartiers populaires et de couleur et les mouvements de migrants intègrent dans leurs analyses des revendications écologiques, sous la notion de « racisme environnemental » [3].

Enfin, les professions de pompier, médecin, infirmier, ont aussi subi de plein fouet les conséquences de Sandy, donc le discours syndical évolue aussi dans ce sens. Dès lors, ces mouvements à base populaire (dit « grassroots ») se sont exprimés au sein de la mobilisation du 21 septembre, que de plus grosses ONG plus spécifiquement écologistes préparaient de leur côté avec un an d’avance. Par exemple, la représentation dans le cortège des quartiers touchés de New York a été travaillée entre des artistes et les habitants et habitantes, ce qui a permis de donner à voir de façon peut-être plus évidente la portée politique et sociale des revendications des quartiers. Tel était l’horizon exemplaire, l’esprit dans lequel je voyais le travail de la coalition.


Fresque zapatiste de l’EZLN au Chiapas (Mexique).
« La Terre ni ne s’achète ni ne se vend. »

Le contre-sommet a-t-il exprimé cela ? Quels étaient les courants politiques en présence ? Est-ce que les suites actuelles montrent qu’une telle convergence s’implante après Paris ?

Juliette Rousseau : Pour ce qui est de la préparation des mobilisations, la coalition a bénéficié d’une bonne connexion avec les composantes américaines de la marche de septembre 2014, et notamment de tout le travail d’éducation des ONG réalisé par les mouvements grassroots US.

Donc il n’y a pas eu d’objection quand on a décidé d’aller du côté des collectifs de migrants et d’habitants en même temps que de faire des campagnes plus classiquement altermondialistes, ciblées sur les responsables de la crise écologique ou sur les choix politiques et les alternatives. Mais après on a quand même une réalité en France qui est que l’écrasante majorité du mouvement écolo, si elle considère que la justice sociale et l’écologie doivent converger, c’est néanmoins plutôt en pensant que la première doit rejoindre la deuxième. On a donc une majorité de militantes et militants qui s’interrogent moins sur leurs privilèges, et donc sur la justice, ou pour qui l’écologie ne consiste toujours pas à soutenir les mouvements des quartiers populaires s’ils ne portent pas directement sur des questions écologiques ou environnementales.

Plutôt que de se dire « nos luttes sont également prioritaires et on doit rejoindre celles portées comme prioritaires par les quartiers populaires », on continue de penser que nos luttes spécifiquement écologistes sont notre priorité. Évidemment, hormis la répression subie par les ZAD, la violence policière n’impactait pas encore tellement les milieux écolos avant la promulgation de l’état d’urgence, donc pourquoi s’y intéresser ?

Le noyau dur de la coalition c’étaient les grosses ONG et associations (350.org, Attac, Greenpeace, France Nature Environnement, Avaaz, Amis de la Terre…), les syndicats, les groupes de foi, etc. ; ensuite les représentants d’Alternatiba ; et puis gravitaient autour des forces autonomes internationales, pas mal issues d’Europe du Nord comme le réseau Reclaim the Power (GB), GroenFront (Pays-Bas), CJA (un réseau européen parti du mouvement allemand Ende Gelände), et puis les acteurs des camps Action climat. Tous ceux-là étaient très portés sur l’action directe.

Pour répondre à la deuxième question : non, on n’a pas abouti à un mouvement de justice climatique (on savait que le slogan tenait plutôt de l’incantation et c’était nécessaire), c’est-à-dire qu’il n’y a ni agenda commun de mobilisation, ni plate-forme de revendications. Ça se poursuit plutôt en travail de réseaux.

Quel serait le bilan du ­contre-sommet alors ?

Juliette Rousseau : On a obtenu d’autres choses : beaucoup de mouvements sortent renforcés. Il y a eu également la généralisation d’actions de désobéissance dans le contexte d’une coalition pas forcément très radicale à la base.

C’est un élément important, ça ne s’est pas vu parce que l’état d’urgence a empêché cette action d’aboutir mais pour le 12 décembre, un collectif de travail (syndicats, autonomes anglais et ONG) avait prévu une action d’encerclement du Bourget, et obtenu un vrai consensus d’action que la coalition a validé. Sans que se pose la question de la non-violence qui a quelque peu parasité d’autres espaces. Les formations de désobéissance ont attiré des milliers de personnes. De la même façon, la participation aux Climate Games (internationaux) a montré que plein de gens n’attendaient pas que le cortège ou une organisation leur dicte leur ligne de conduite, et ont fait des actions directes plutôt marrantes avec souvent un vrai propos politique.

Donc voilà, l’effervescence de tout ça laisse des traces dans chaque groupe, même si on n’a pas un mouvement de masse. En revanche on n’a pas réussi à mon sens à faire émerger un vrai mouvement sur la justice climatique, au sens d’un mouvement large avec différentes composantes et qui permette une critique systémique.

Il faut dire qu’en France le climat est un prisme qui se prête assez mal à cette politisation en réalité. Encore une fois, tu peux mobiliser sur le climat de façon assez large, Alternatiba le fait très bien par exemple, mais pour le moment on a failli à élargir aux questions un peu structurantes pour notre époque : le racisme d’État, l’islamophobie, la faillite du système politique, la droitisation totale de la classe politique, etc. Avec cette difficulté que la dimension d’urgence accolée à la crise climatique peut vite te pousser à considérer que ta lutte est plus importante que les autres, ce qui à mon sens est un écueil.

Que penses-tu de la manière dont les organisations politiques prennent en charge la question de la justice climatique ?

Juliette Rousseau : Elles passent complètement à côté d’au moins deux enjeux : le fait que c’est à l’écologie de faire le pas vers les luttes populaires et d’y être tout en développant un discours d’écologie sociale avec ces mouvements. L’héritage de l’extrême gauche française ne contient pas la nécessité de cette convergence et du coup elle n’arrive pas à s’y mettre. Et par ailleurs, les organisations croient que tous les autres mouvements doivent passer par elles pour se politiser et agir, alors que les collectifs issus des quartiers sont en pleine évolution et leur échappent pas mal.

Tout cela invite à un peu d’innovation dans la manière dont l’extrême gauche traditionnelle envisage les rapports de forces, et les outils pour les mener.


Propos recueillis par Mouchette (commission écologie)

[1Voir Alternative libertaire n° 255 et 257

[2Cent cinquante mobilisations dans le monde, et bien plus de 5.000 personnes à Paris. C’est le plus grand rassemblement de l’histoire sur le thème.

[3Cf. Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille – Essai d’écologie politique, Zones/La Découverte, mars 2014, 203 pages, 16 euros.

 
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