Entretien

Karim Berrouka (Ludwig von 88) : « accompagner des causes, ça on fait »

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En 2016, le groupe punk mythique Ludwig von 88 s’est reformé après quinze ans d’absence. Leur serait-il possible de retrouver la fraîcheur, le j’men-foutisme débonnaire et le goût de la déconne qui avaient assis leur légende ? On était en droit de n’y point croire…

Eh bien quelle claque. Après un triomphe surprise au Hellfest en juillet, le groupe a enchaîné une quinzaine de dates cet automne, en remplissant les salles de fans de la 1re comme de la 25e heure, dans une ambiance de charivari jubilatoire digne de la grande époque.

À présent que la tournée est achevée, chacun s’en est retourné chez soi bien vanné. Le bassiste, Charlu, à Avignon. Bruno – par ailleurs chanteur de Sergent Garcia –, à Bilbao. Le grand-maître des machines, Jean-Mi, à ses multiples autres projets et collaborations. Et c’est le chanteur, Karim Berrouka, qui s’est déplacé à Montreuil pour parler musique, littérature et politique avec Alternative libertaire.

Alors, cette tournée ?

Karim : Bien crevante ! Mais les salles étaient plutôt bien remplies, l’ambiance était bonne, ça faisait vraiment plaisir. Le plus dur, c’était d’enchaîner deux ou trois dates d’affilée, entrecoupées de voyages entassés à 10 dans un bus de 9 places. Lors d’un contrôle de police, on nous a d’ailleurs gentiment fait remarquer qu’on était en surcharge de 600 kilos, avec le matos ! Du coup, pour les dates suivantes on a opté – moi j’étais contre, hein – pour la location d’un tourbus, ces gros autocar à deux étages, avec des couchettes, en mode VIP. Donc voilà, en 2016, Ludwig voyage comme les Rolling Stones, pas mal non ?

Au Trianon, à Paris, le 26 novembre 2016.
© Yann Lévy

Qu’est-ce qui a changé, en quinze ans ?

Karim : Ben ça, justement. Aujourd’hui, l’univers du spectacle est nettement moins bordélique et spontané. J’ai le souvenir des concerts dans des MJC, des salles des fêtes, montés par des assos qui faisaient à la démerde. Aujourd’hui, tout semble tellement plus cadré, plus pro ! C’est une des raisons qui nous avaient poussé à arrêter les concerts en 1999 d’ailleurs, parce que ça commençait à nous gonfler, qu’on ne voulait pas devenir des « fonctionnaires du rock ». Quand tu vois les grands festivals, ce côté usine, assez cher en plus, malgré le nombre impressionnant de bénévoles qui bossent...

Un autre truc qui est plus chiant qu’autrefois, c’est la vigilance des ayants-droit par rapport à tout ce qui est reprise ou détournement. Une anecdote : quand on a préparé la réédition de notre album Sprint, l’éditeur nous a prévenu qu’on ne pourrait pas reprendre telle quelle la pochette de 1988, parce qu’il y avait dessus les anneaux olympiques, qui allaient nous attirer des emmerdes  [1]. Quand on pense qu’on avait sorti notre album de reprises  [2] sans rien demander à personne, et que personne ne nous avait rien demandé. Ah si ! Niagara. Ils avaient voulu écouter notre version de L’Amour à la plage.

Et ?

Karim : Et ils ont juste dit « bof » (rires). Mais ni les Beatles, ni Sabrina, ni Mylène Farmer ne nous ont demandé de droits d’auteur. Ni Queen.

Dommage, ils auraient pu se payer quelques cafés avec…

Karim : Un ou deux expressos, oui ! (rires) Après, le droit d’auteur, ça peut avoir du bon, évidemment. Si le FN décidait de reprendre Houlala pour une fête Bleu-Blanc-Rouge – pure spéculation –, ça nous permettrait de leur dire non. Mais à part ça, si des groupes veulent reprendre du Ludwig, qu’ils le fassent. Ça nous fait toujours plaisir que notre œuvre reste vivante. Pas la peine de nous envoyer de mail pour demander l’autorisation – oui, ça arrive de temps à autre !



Vous pensez vous remettre à composer un peu ? Retourner en studio ?

Karim : On va voir, on va voir. Déjà, pour ça, il faudrait qu’on arrive à passer un mois ensemble, au même endroit. On verrait bien alors ce qui en sortirait. Et ensuite en studio ? Pourquoi pas. Certes, on a un peu de thune d’avance, mais c’est un tel budget aujourd’hui… Jadis nous avions des bons plans. Les deux premiers albums de Ludwig, en 1986 et 1987, avaient été enregistrés de façon quasi clando, grâce à un pote qui bossait au prestigieux studio de la Grande-Armée. Le jour, on pouvait y croiser Cabrel, Lavilliers… et nous, on avait pu s’y incruster la nuit ! Ensuite, nous avons été au Mix-It, tenu par des anciens de Métal Urbain, et puis dans une ferme en Anjou, où un copain avait aménagé un studio d’enregistrement. Évidemment, tout dépend de ton exigence, mais les progrès technologiques font qu’aujourd’hui, tu peux déjà enregistrer des trucs pas mal en te bricolant ton home studio. On fera un vinyle, tiens, les gens aiment bien ça !

Et la politique dans tout ça ?

Karim : On est tous plus ou moins d’extrême gauche, c’est sûr... et je dirais qu’on n’a pas trahi nos idéaux ! On ne roule pas sur l’or, on travaille pour vivre – tous, plus ou moins, comme techniciens du spectacle. Moi je bosse comme régisseur pour des concerts.

J’ai toujours pas mal de sympathie pour tout ce qui est mouvement social et libertaire, même si on n’a jamais été encartés nulle part, ni très très militants. Pas que je sois contre l’idée, mais disons que ça me saoule un peu, l’incapacité des gens à se mettre d’accord sur des choses importantes à cause de divergences secondaires.

En revanche, accompagner des mouvements, des causes, ça on fait. Dès nos débuts, en 1986, on avait joué sur un camion-plateau au milieu d’une manif de la jeunesse contre Devaquet, et pas mal de nos chansons sont porteuses de critiques politiques – contre la guerre, le business olympique, le nucléaire, le colonialisme, les violences policières… Ludwig a toujours oscillé entre des textes relativement sérieux et des délires provo, et on n’a jamais donné dans la « chanson à message », mais on a contribué à une contre-culture. C’est pas rien. Pas mal de gens viennent à la politique par la musique et par la contre-culture.

En tout cas, on a toujours gardé un pied dans ce milieu. On s’est offert un concert surprise au CICP le 27 novembre, et on envisage de jouer à la fête de la CNT à la Parole errante en mai.

A Montreuil : Karim Berrouka et Mehdi Kabar
cc Guillaume Davranche

Un mot, pour finir, sur ton dernier bouquin. Comment t’est venue l’idée ?

Karim : J’avais envie de faire un truc qui prenne le contre-pied du roman de zombies habituel. Certes, le schéma est classique du genre – une épidémie de morts-vivants  ; une société anéantie  ; un groupe de survivants qui affronte des épreuves. Mais je voulais faire quelque chose qui ne véhiculait pas la morale réac qu’on trouve souvent dans cette littérature.

J’ai bossé à une époque comme correcteur-éditeur chez Panini Comics, j’en ai bouffé des centaines de pages, et c’était toujours la même histoire. Les « maillons faibles » du groupe de survivants succombent en premier. Comme par hasard c’est le drogué, la lesbienne… Un leader émerge et impose une discipline qui va sauver le groupe. Tout ça me gonfle.

Même dans Walking Dead – la série télé, je n’ai pas lu la BD –, on retrouve cette ambiance tribale, ce rôle du chef. Pour aller à contre-courant, j’ai voulu faire une histoire avec un groupe de survivants qui, en fait, n’en avaient rien à foutre de sauver la société, et qui préféraient faire n’importe quoi. D’où ces punks qui se baladent dans tout Paris, font les cons mais qui, malgré tout, à un moment, essaient de créer une société libre...

Propos recueillis par Guillaume et Mehdi (AL Montreuil)


À NE PAS RATER

© Patrick Imbert

Charlu, Bruno, Karim et Jean-Mi remettent Ludwig von 88 en scène pour une quinzaine de dates entre mai et octobre, en France, Suisse et Belgique. Plus d’infos sur www.lv88.fr

[1Pas faux : lire « Protection des marques olympiques » sur Cnosf.francecolympique.com.

[2Dix-sept plombs pour péter les tubes (1994).

 
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