Kurdistan : Les YPG ont-ils commis des crimes de guerre ?

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Le rapport d’Amnesty International accusant la milice kurde d’exactions dans la région de Tal-Abyad a interrogé les soutiens à la gauche kurde, dont AL. Cela nécessitait un examen.

Courant octobre, un rapport d’Amnesty International a fait quelque bruit au sein du mouvement de solidarité avec le Kurdistan, en accusant les YPG de « crimes de guerre ». Les YPG, c’est la milice de la gauche kurde en Syrie qui a repoussé l’État islamique lors du siège de Kobanê, et qui assure la défense du Rojava, ce Kurdistan syrien où se déroule un processus révolutionnaire fondé sur l’autogestion, l’égalité femmes-hommes et la liberté pour tous les groupes ethnico-religieux (Arabes, Kurdes, Turkmènes, Assyro-Chaldéens, Arméniens, Yézidis…). Alternative libertaire est engagée dans un soutien critique à la gauche kurde, ce qui suppose de rester vigilant. Autant dire que les accusations d’Amnesty International méritaient d’être examinées de près. Cette ONG est en effet indépendante. Ses rapports sur les droits de l’homme n’épargnent ni la Turquie, ni la France, ni les États-Unis, ni la Russie... Une de ses équipes a enquêté dans la région de Tal-Abyad à l’été 2015. Son rapport est bien documenté (témoignages, photos, vidéos), et établit que les habitantes et les habitants de dix villages arabes dans la région de Tal-Abyad ont été déplacé-e-s de force, et leurs maisons détruites par les YPG [1]. Or, conclut Amnesty, « tout déplacement forcé en l’absence d’un impératif militaire est une violation du droit international humanitaire ».

Évidemment, on est très loin des massacres, viols et pillages que le terme « crime de guerre » pouvait laisser imaginer, et à des années-lumière des atrocités de Daech. Une volontaire britannique des YPG, Macer Gifford, a aussitôt publié une lettre ouverte à l’ONG pour s’indigner [2] .

De l’eau au moulin du régime d’Ankara

Toutefois, sans nier les faits, le commandement des YPG a répondu. Oui, il y avait bien un « impératif militaire » dû à la proximité de la ligne de front : il fallait déplacer les villageois soit pour leur propre sécurité, soit parce qu’ils collaboraient avec Daech et qu’il était dangereux de les garder sur ses arrières.

Ce rapport apportait par ailleurs de l’eau au moulin du régime d’Ankara, qui prétend que les milices kurdes font de l’épuration ethnique en Syrie. À ces calomnies – réfutées par l’Observatoire syrien des droits de l’homme [3] –, un commandant des YPG, Sipan Hemo, a rétorqué qu’en leur sein combattent aujourd’hui environ 30 % de miliciens arabes [4], ce qui garantit un autocontrôle contre de possibles exactions revanchardes [5]. .

Les faits reprochés aux YPG sont avérés, mais semblent donc décontextualisés. Ils ne sont en tout cas pas de nature à remettre en cause un soutien largement justifié.

La zone de Tal-Abyad est particulièrement stratégique : en s’emparant de la ville en juin 2015, les YPG ont assuré la jonction des deux cantons kurdes de Kobanê et de la Cizîrê. Ils ont également coupé la principale route des trafics de Daech vers la Turquie, et menacent à présent Raqqa, la capitale du califat.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)

[1] « Syria : ‘We had nowhere to go’. Forced displacement and demolitions in Northern Syria », rapport du 12 octobre 2015.

[2] « Open Letter to Amnesty From UK YPG Volunteer », Kurdishquestion.com, 14 octobre 2015.

[3] « Interview with Rami Abdulrahman of SOHR », Kurdishquestion.com, 2 juillet 2015.

[4] « YPG General Commander Hemo on Syrian Democratic Force, US Weapons & Amnesty Report », Civiroglu.net, 16 octobre 2015.

[5] À partir des années 1960, le Kurdistan syrien a subi une politique de colonisation arabe entraînant des spoliations de terre et un système de discriminations.

 
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