Antipatriarcat

L’universalisme, ennemi des féministes ?

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L’universalisme entretient un lien ambigu avec le féminisme. Cette notion a pu revêtir le masque d’un universel limité au masculin (comme dans le suffrage universel masculin) ou colonial (comme dans le Discours sur la colonisation de Jules Ferry). Aujourd’hui le soi-disant universalisme républicain enrobe des discours réactionnaires et racistes. Mais l’universel, comme genre humain, abolissant les différences entre classes de sexe, a pu également être une revendication féministe.

Lorsque Christine Delphy publie, en 2010, un ouvrage intitulé Un universalisme si particulier, elle marque bien, par le choix même de ce titre, l’ambivalence qui est attaché à la notion d’« universel ». Le titre rappelle le fait que la notion d’universel est utilisée comme masque d’intérêts particuliers et de valeurs relatives sous couvert de grands principes humanistes. Mais le titre, par cette dénonciation, appelle à la constitution d’un nouvel universel qui serait cette fois véritablement universel : celui d’une égalité réelle entre les hommes et les femmes, et même au-delà, à la constitution d’une humanité dans laquelle les classes de sexeseraient abolies.

Le parcours de Christine ­Delphy illustre le lien intime qui unit l’antiracisme et le féminisme. Alors qu’elle est aux États-Unis, dans les années 1960, elle côtoie le mouvement pour les droits civiques des Noirs américains. Le mouvement féministe américain a emprunté au mouvement afro-américain : le terme même de « sexisme » est forgé sur le modèle de celui de « racisme ».

Lorsqu’à la fin des années 1980 éclate en France la première affaire du voile, Christine Dephy, figure historique du mouvement féministe français, est l’une des premières à dénoncer l’instrumentalisation de la cause des femmes par des acteurs qui jusqu’alors s’en étaient bien peu préoccupés.

Cette instrumentalisation du féminisme à des fins racistes et colonialistes n’est pas nouvelle. Elle est une rhétorique ancienne du discours colonialiste français. C’est ce qu’ont montré Félix ­Boggio Éwanjé-Épée & Stella Magliani-Belkacem dans un ouvrage polémique, Les Féministes blanches et l’Empire, publié en 2012.

Les discours féministes, s’appuyant sur une pensée décoloniale, ont mis en avant l’usage islamophobe qui était fait du concept de laïcité dans le contexte français avec la loi de 2004 sur les signes religieux. Cet usage français particulier de la laïcité apparaît lorsqu’on le réfère à d’autres contextes, comme les pays anglo-saxons ou nordiques, où l’École et la fonction publique s’accommodent du port du « voile islamique ».

Les revendications féministes de l’Universel

Ainsi, alors que certaines actrices du féminisme ont mis en avant l’usage raciste et colonialiste de l’universalisme, d’autres ont essayé, dans le même temps, dans le cadre d’autres causes ou dans d’autres contextes géographiques, de s’appuyer sur les ressorts du discours universaliste pour faire valoir leurs droits.

En France, le collectif des Locs (Lesbiennes of Color), composé de féministes racisées, dont plusieurs ont fui un contexte national où leur droit à une sexualité libre leur était refusé, ont dénoncé l’excision ou l’homophobie, au nom d’une revendication féministe présentée comme ayant une valeur universelle.

De même, au moment de ­l’élaboration de la nouvelle Constitution tunisienne, après la révolution de 2010-2011, les féministes de ce pays se sont opposées au nom d’une universalité de l’égalité des droits entre femmes et hommes, à l’introduction de la notion de l’expression « complémentarité des sexes », qui introduisait l’existence ­d’une différence profonde de nature entre les hommes et les femmes.

Ainsi, il est possible de constater que des féministes ont pu à la fois dénoncer l’instrumentalisation de l’universalisme au service d’intérêts colonialistes et utiliser l’universel comme notion émancipatrice contre des situations d’oppression.

Cette ambivalence dans le rapport à l’universel n’est pas propre au féminisme. Des auteurs comme Cornelius Castoriadis ou Claude Lefort ont pu mettre en évidence que la rhétorique universaliste des droits de l’homme avait pu jouer un rôle ambivalent : à la fois instrument d’oppression et utilisé par les opprimé-e-s pour dénoncer l’oppression qui leur était faite. Ainsi, il est possible de mentionner, par exemple, la revendication par des associations d’un « droit à une vie de famille normale », garantie par les conventions internationales comme base de régularisation des parents sans papiers.

L’internationalisme contre l’universalisme

Néanmoins, l’interrogation sur la place stratégique de l’universalisme au sein des mouvements contestataires date déjà du XIXe siècle. En effet, le marxisme fait du prolétariat le porteur d’une mission universelle, à savoir réaliser l’avènement dans tous les pays de la société communiste. Mais l’universel n’est pas un principe qui peut être obtenu dans l’immédiat. Au contraire, ce qui doit être déterminant dans le contexte immédiat, c’est l’unité sur une base de classe sociale et non nationale des exploité-e-s du monde entier : « Prolétaire de tous les pays unissez-vous ! » Ce n’est que dans le futur que « l’internationale sera le genre humain ».

Mais cette unité des prolétaires s’effectue sur la base de l’oubli de la prolétaire. Celle dont Flora Tristan déclare qu’« elle est la prolétaire du prolétaire même ». De fait, le féminisme radical de la deuxième vague, dans les années 1970, a déclaré pour sa part l’unité des femmes indépendamment de leur classe sociale : c’est la sororité.

Une voie étroite

Mais dès les années 1990, les féministes « de la troisième vague » ont questionné l’idée de sororité, en montrant qu’entre les femmes, il y a des différences importantes de conditions de vie, d’opportunités et d’intérêts selon leur classe sociale, leur couleur de peau, leur religion, leur orientation sexuelle... Ce féminisme de la troisième vague dénonce alors les usages racistes par certaines féministes, qui, au nom du féminisme, s’opposent au port du voile, considéré comme un signe sexiste d’oppression des femmes. Comme souvent, la voie est étroite pour ne pas tomber de Charybde en Scylla.

Comment demeurer athée sans être accusé d’islamophobie ? Comment être antisioniste sans être accusé d’antisémitisme ? Comment se revendiquer féministe sans être accusée de racisme ? Comment dénoncer l’homophobie sans être accusé d’occidentalocentrisme ? Ce sont là des questions qui divisent le mouvement social (particulièrement celui des féministes) et empêchent d’avancer. Pour autant, on ne peut pas les balayer pour maintenir « l’unité » du mouvement social.

On le constate, les temps ne sont plus aux positions simplistes et à l’emporte-pièce. Il est difficile de tenir ensemble athéisme, féminisme et antiracisme sans se voir accusé de tomber dans l’un ou l’autre camp : pas assez pour les uns, trop pour les autres… C’est sans doute un des rôles des communistes libertaires dans le débat public aujourd’hui de maintenir ce difficile équilibre face à ceux et celles qui sont toujours prompt-e-s à sacrifier l’un des pôles au nom de l’urgence de la situation, de reconstituer des fronts principaux et des fronts secondaires…

L’existence actuelle d’un mouvement révolutionnaire kurde qui combat Daech et se réclame du féminisme montre que le féminisme n’est pas qu’occidental. L’aspiration à l’émancipation et la lutte contre l’oppression ne sont pas le monopole des Lumières bourgeoises. Dans toutes les régions du monde, à des époques différentes, il y a eu des mouvements sociaux qui se sont révoltés contre l’inégalité sociale, économique, l’oppression des femmes ou encore les oppressions religieuses.

Il est ainsi possible de mettre en garde contre deux risques. La tentation de penser que les mouvements occidentaux possèdent le monopole des formes d’invention de la lutte contre l’oppression. Mais également la tendance à penser que les discours des opprimé-e-s et les mouvements de libération sont unis. Il y a souvent une diversité de positionnements. Il nous appartient sans doute de ne pas réduire la pluralité de ces voix et de choisir avec qui nous ferons alliance.

Irène (amie d’AL)

 
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