La Martinique debout (2/4) : Deux cents ans de révolte

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Sur la grève générale de février-mars 2009 en Martinique, procurez-vous le livre de Nemo, Matinik Doubout.


L’histoire coloniale de la Martinique est émaillée de révoltes populaires, depuis l’abolition de l’esclavage jusqu’à la grande grève de ces derniers mois.

La société esclavagiste s’installe dans les Antilles jusqu’en 1848. Déjà, ce sont plus de six mois de grève des esclaves révoltés qui précèderont et succéderont à l’arrivée du décret d’abolition porté par Victor Schoelcher. Mais après ce décret, la couleur détermine le statut. Plus la peau est claire, plus on sera apprécié. Encore aujourd’hui le qualificatif de « chabin » est un compliment. Au début du XIXe siècle, on en arrive à une classification de 28 « couleurs » ! Au sommet les Blancs, qu’ils soient békés, c’est-à-dire descendants des premiers colons français et propriétaires d’immenses exploitations agricoles, ou métropolitains, généralement fonctionnaires.

Dix familles békés tiennent l’île

Le recrutement de fonctionnaires locaux est possible s’il s’agit d’emplois subalternes. De toute façon, on ne sera pas alors nommé dans son département d’origine et il faudra faire un long séjour de plusieurs années en métropole, à Argenteuil, ou à Roubaix-Tourcoing, avant de pouvoir espérer terminer sa carrière dans son île. C’est une manière de décourager les postulants. Mais d’un autre côté on favorisera la venue de fonctionnaires de métropole.

D’autre part, au nom du chômage, mais aussi pour se débarrasser d’une partie de la jeunesse, de tous ses éléments jugés turbulents on cherchera, en 1961, à mettre sur pied une politique d’émigration vers la métropole via le BUMIDOM (Bureau pour les migrations des DOM).

Une réforme agraire voit timidement le jour en 1960. Son application avorte par l’action des Békés qui transforment leurs « terres en friches » – réquisitionnables – en « savanes où paît le bétail »…

On peut établir trois périodes pour les Antilles françaises. La première est une période de société esclavagiste qui va jusqu’en 1848. Vient ensuite une période coloniale où les Afro-descendants Antillais n’ont pas les mêmes droits que les citoyens français de métropole. Puis s’ouvre une période « départementale » qui correspond à une longue conquête de droits vers l’égalité avec le régime de la métropole.

Cette conquête de droits, cette volonté émancipatrice, n’a pas été, pour les travailleurs et travailleuses des Antilles sans violence et sans sacrifice.

Baisser les salaires de moitié

En Martinique, sans remonter jusqu’à 1870, « la grande révolte du Sud » menée contre les Békés, écrasée dans le sang, qui n’est pas sans rappeler, par sa proximité chronologique, la Commune de Paris de 1871, de grandes révoltes ouvrières se produisent tout au long du XXe siècle. Elles sont souvent réprimées dans le sang.

Pour n’en citer que quelques unes, on peut parler de 1900 où les patrons békés décident, sous couvert des retombées de la crise économique de l’époque, de baisser les salaires de moitié ! La misère, atroce, n’empêche pas l’organisation de la révolte. La grève s’étend d’habitations en usines sucrières. Les troupes coloniales répondent par la fusillade. Au François, le 8 février, les tirs font dix morts et douze blessés graves. Le maire, qui tentait de s’interposer, échappe de peu à la tuerie. Après 15 jours de grève, menée par une union des ouvriers d’usine et des ouvriers agricoles créée pour la circonstance, une augmentation des salaires de 50% est obtenue pour tous.

Suite à l’échec de la grève lancée après la Première Guerre mondiale, on entre dans une période de violence colonialiste exacerbée. Dans l’entre-deux-guerres, le mouvement ouvrier s’organise, soutenu par les communistes. Après la Seconde Guerre mondiale, interviennent des grèves de travailleurs et travailleuses du secteur agricole et des grèves de fonctionnaires pour l’égalité des droits.

Des émeutes se produisent également : 1959, 1961, 1971, 1974. A chaque fois, il y a un ou plusieurs morts suite à l’intervention des CRS ou des gendarmes. Ainsi, en février 1974, depuis un hélicoptère, les forces de l’ordre prennent en chasse les ouvriers grévistes de la banane, et tirent à la mitraillette : deux morts. L’Etat colonial n’est jamais très loin.

Némo (Fort-de-France)

 
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