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La crise de l’élevage, symptome d’un modèle agricole destructeur

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Les mois passent et la crise de l’élevage perdure. Malgré les sommes importantes débloquées par l’État, les éleveuses et les éleveurs ne sont pas sortis de l’ornière.

Face à la crise de l’élevage qui n’en finit pas, le gouvernement a annoncé début mars des mesures : année blanche au niveau des cotisations sociales, effacement des dettes pour pouvoir investir encore et augmenter la productivité et la compétitivité… Mais ce ne sont que des mesures conjoncturelles, elles sont inefficaces face à une crise structurelle de surproduction, dont la source même est la disparition des outils de régulation à l’échelle européenne, les quotas entre autres.

La seule voie proposée est la fuite en avant vers l’industrialisation : augmenter les investissements, la taille des exploitations, la production. C’est le même petit refrain libéral que l’on entend depuis des mois. Un dirigeant européen se veut rassurant : « Le marché va finir par se réguler. » La régulation du marché signifie qu’un certain nombre de petites et moyennes exploitations vont faire faillite, et ainsi compenser l’augmentation de la production des plus grosses. C’est cela la réalité. La régulation par le marché est un désastre social, humain et économique. La main invisible fait le ménage dans nos campagnes

Les dernières négociations européennes « de crise » de la mi-mars n’ont pas remis en cause cette orientation. S’il peut y avoir quelques régulations temporaires, il n’y aura aucune mesure collective à l’échelle de l’Union européenne.

Colère paysanne

La contestation et les actions paysannes ont eu plus ou moins d’intensité ces derniers mois mais la colère reste la même. La FNSEA, le syndicat majoritaire qui organise la vindicte face à une situation dramatique, souffle le chaud et le froid. Une partie des revendications portées est populiste et floue, « trop de charges », « trop de normes ». On peut mettre des réalités bien différentes derrière ces mots d’ordres. En effet, certaines normes préservent l’agriculture fermière et paysanne, d’autres veulent imposer une vision industrielle.

Deux visions de l’agriculture s’affrontent donc dans leur mise en place. Or justement l’autre partie des revendications du syndicat de l’homme d’affaires Xavier Beulin va dans le sens d’une industrialisation croissante (investissements, automatisation des abattoirs…) qui ne fera qu’empirer la crise de l’élevage. D’une main la FNSEA attise la contestation, mais, de l’autre, elle en encadre les revendications à son profit.

La Confédération paysanne se bat en revanche pour rétablir des outils de régulation permettant de revenir à des prix décents. C’est la seule solution à court terme pour éviter la faillite à bon nombre de paysans et paysannes. Une revendication partagée par une grande partie des éleveurs et éleveuses concerné-e-s, mais que le syndicat paysan peine à faire aboutir. En cause, une difficulté à percer médiatiquement mais surtout une orientation et une stratégie syndicale pas assez offensives dans les régions les plus concernées par la crise.

Assumer la critique de l’industrialisation

On ne peut trouver de solutions pertinentes à cette crise qu’à travers une critique du modèle agricole qui a été mis en place. Depuis plusieurs dizaines d’années, la voie du « progrès » a dominé toute l’évolution de ­l’agriculture : agrandissement, investissement dans des outils et machines plus efficaces, sélection poussée sur le bétail pour augmenter la productivité... Cette idéologie unique s’impose dans tous les domaines, de la formation agricole au technicien qui vient conseiller sur l’exploitation, en passant par le comptable, le banquier, les voisins, la coopérative…

Quand tout le monde marche dans un sens, il est difficile de changer de chemin. C’est comme ça que plusieurs générations se sont trouvées enfermées dans un système très tourné vers l’exportation, qui voulait jouer sur les marchés internationaux. Des choix idéologiques mais aussi géopolitiques ont conduit à l’établissement de ce modèle. Un pays avec une agriculture très exportatrice a un poids important sur la scène internationale. Et un certain nombre de dirigeants agricoles ont contribué à la transformation des coopératives en multinationales agroalimentaires, qui mènent aujourd’hui des politiques contre les paysans.

L’addition est salée

Coincés dans ce modèle, ces derniers en paient aujourd’hui l’addition salée. Mais l’analyse du lien entre le modèle de production et la crise que l’on connaît n’est pas portée par tout le monde au sein de la Confédération paysanne. Dans certains départements, le syndicat a les moyens de mener une politique plus frontale, plus ambitieuse, mais il est nécessaire d’assumer cette cohérence politique.

Produire pour gagner des marchés à l’export implique un système industriel. Il faut faire de gros volumes à bas coûts. Entre les investissements monstrueux, la fluctuation des cours du marché et les coopératives qui compriment régulièrement les prix payés aux producteurs, les paysans et les paysannes rognent sur leurs revenus pour garder un semblant d’équilibre économique. Nous sommes donc dans une situation où les personnes censées nourrir la population travaillent en réalité pour nourrir les financiers et les spéculateurs, dont les profits sont liés aux transactions internationales sur les matières agricoles.

L’alimentation au cœur de la production agricole

Il y a donc une nécessité à remettre au centre du débat le sens de la production agricole. Cela peut paraître trivial mais il faut impérativement lui redonner un objectif alimentaire. Car si nous produisons pour nourrir la population, alors il faut que la production soit consommée localement. Elle n’a pas besoin de traverser la planète pour cela. Si nous travaillons pour nourrir la population, alors il faut produire des aliments de qualité et donc des paysannes et paysans nombreux sur des terres préservées. Si l’objectif premier de ­l’agriculture c’est l’alimentation, alors il faut changer de politique agricole !

Georges Claas (AL Var)

photo : cc Gilles Péris y Saborit

 
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