VIIe congrès d’AL - Angers - novembre 2004

La stratégie de Front social, un point de ralliement

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L’opposition au capitalisme et aux attaques libérales ne peut relever de la seule action des organisations d’extrême gauche, aussi dynamiques soient-elles. L’ambition de construire un front social, véritable opposition extraparlementaire et alternative aux gauches gestionnaires et institutionnelles, reste donc de mise.

Mais Alternative libertaire ne représente pas, à elle seule, une force d’entraînement suffisante pour faire aboutir ce projet. Le projet d’un front social peut séduire un certain nombre de militant(e)s et d’organisations - y compris qui ne sont pas explicitement révolutionnaires - à la recherche d’une alternative qui ne soit pas électoraliste. A contrario, d’autres courants combattront une telle démarche, dans laquelle ils verront à juste titre une concrétisation de l’autonomie du mouvement social, dans la droite lignée de la Charte d’Amiens qui, au début du 20e siècle, faisait du mouvement syndical un acteur politique à part entière, concurrent du socialisme parlementaire.

La social-démocratie fossoyeur des luttes

La social-démocratie, c’est le projet d’un capitalisme régulé dans l’équilibre des intérêts entre salariés et patrons. C’est cette idée que producteurs et entrepreneurs jouent un rôle complémentaire, et que la lutte de classe ne doit jamais franchir la ligne jaune de « l’intérêt général ». Un intérêt général qui se révèle systématiquement être l’intérêt du capital.

Selon cette acception, le Parti socialiste (PS), le Parti communiste français (PCF) et les Verts sont les trois principaux partis sociaux-démocrates en France. Avec des nuances dans la radicalité et dans le degré d’intégration au système mais avec, in fine, une vision et un objectif commun. La différence essentielle étant sans doute que le PS assume sa fonction gestionnaire au point que, même quand il est dans l’opposition, il a des scrupules à s’afficher trop à gauche, et attaque plus souvent la droite sur ses méthodes que sur le fond.

Parti socialiste : l’éternel retour

Le Parti socialiste conserve - mais pour combien de temps ? - un certain savoir-faire dans la structuration clientéliste de certains mouvements sociaux (Unef-ID puis Unef, SOS-Racisme, Ni Putes Ni Soumises, FIDL, UNL...). Bien avant la défense des intérêts des catégories qu’ils sont censés représenter, l’objectif de ces mouvements satellites est essentiellement de soutenir et de « rabattre » vers le PS. Le comble étant atteint lorsque le PS est au gouvernement : l’Unef défend alors les réformes libérales d’Allègre contre la colère étudiante ; SOS-Racisme défend la loi Chevènement contre les sans-papiers, etc. Quant à la pratique, inspirée du show-business, elle correspond aux objectifs : rien dans la réflexion de fond et le travail de politisation, tout dans le spectacle, le battage médiatique, les manifs derrière les ballons géants au son du hip-hop...

Il est à noter cependant que, pour la première fois dans son histoire, après sa défaite de mai 2002, le PS a eu bien du mal à se faire accepter dans la rue, et a dû subir plusieurs mois de quarantaine : insultes et quolibets, voire expulsion pure et simple l’ont attendu dans plusieurs manifestations : cheminots en novembre 2002, contre-G8 d’Evian, Larzac 2003, FSE de novembre 2003... Si c’est un indice positif, nous rappelons que pour Alternative libertaire, les adversaires principaux sont les partis au pouvoir et le Medef.

Inutile de dire que le Parti socialiste sera l’ennemi résolu de toute stratégie d’autonomie du mouvement social. Il ne joue que le rôle d’une éponge, qui aspire parfois les thématiques portées par les mouvements sociaux (comme la RTT à 32h) pour en recracher une version adaptée aux intérêts du capital (en l’occurrence la loi Aubry sur l’ARTT à 35h).

Le Parti communiste en sursis

Le Parti communiste sort d’une phase d’errance totale sous Robert Hue et la gauche plurielle, qui l’aura vu participer à un gouvernement libéral, voter ses budgets et entériner les privatisations. Son rôle de « poil à gratter » de la gauche plurielle aura été à peu près nul, et sa déroute à la présidentielle de 2002 a achevé de révéler la profonde crise de confiance chez ses militant(e)s. Avec Marie-George Buffet, le PCF s’est recentré avec un certain succès sur ses « fondamentaux », son identité « gauche populaire et citoyenne ». Reste à voir si cela sera suffisant pour assurer le maintien d’un appareil (permanent, attachés parlementaires, salariés divers...) totalement disproportionné par rapport à la réalité militante du parti.

Avec son dépérissement, le PCF a vu ses satellites les plus importants (CGT, FSU) s’éloigner, pour éviter d’être entraînés dans sa chute. La préoccupation principale de la direction du PCF est dès lors : « Quelle posture adopter pour que les mouvements sociaux nous suivent à nouveau, et non pas la LCR ou les Verts ? » Il y a aujourd’hui de la part de la direction du PCF une vraie stratégie de hold-up sur les mouvements sociaux, dont la récupération de Claire Villiers (AC !) ou Mouloud Aounit (MRAP) sont les éléments les plus visibles, et ce même si cette stratégie est combattue par de nombreuses fédérations qui veulent un retour à l’« âge d’or » d’un développement autocentré.

Gardant une capacité de présence sur le terrain et de relais dans la population qu’aucune organisation d’extrême-gauche n’a actuellement, le PCF est un élément majeur de danger pour l’autonomie du mouvement social.

Les Verts

Institutionnalisés à grande vitesse pendant la période de la gauche plurielle, les débats stratégiques qui les déchirent tournent essentiellement autour de la question des alliances qui leur permettront d’avoir des élus et de maintenir leur financement public. Le spectacle pathétique de leurs errances néolibérales (la candidature Cohn-Bendit aux européennes de 1999) ou de leurs empoignades et revirements (la lamentable affaire de la candidature Lipietz en 2002, remplacé à mi-campagne par Mamère) ont fait chuter les effectifs à la gauche du parti, puis fait chuter les effectifs tout court, mais n’ont bizarrement pas découragé son électorat.

On retrouve cependant toujours les militants de base des Verts dans les mouvements sociaux, sur un certain nombre de terrains. Ils y portent l’idée d’un nécessaire « débouché politique » qu’ils voudraient incarner au même titre que le PCF ou la LCR.

Loin, très loin, de l’identité subversive qui était un peu la leur il y a dix ans, les Verts sont à présent totalement arrimés au segment électoral qui leur est dévolu, et ne feront pas d’une opposition extraparlementaire une nécessité stratégique.

Un outsider : les Alternatifs

Les Alternatifs incarnent la tentative d’accoucher d’une néosocial-démocratie, tant en termes d’organisation que de projet. Sur ce second point, leur travail d’accouchement de nouveaux concepts tient parfois du gadget. Ainsi du projet d’un « parti-mouvement » censé associer mouvements sociaux et partis politiques.

Cependant les Alternatifs partagent avec Alternative libertaire quelques points communs. Hormis leur référence à l’autogestion, ils s’efforcent de penser une politique liée à l’auto-activité des mouvements sociaux. Certes les réponses qu’ils amènent ne sont ni révolutionnaires, ni même favorables à l’autonomie du mouvement social. A l’instar de certaines franges de la LCR, ils s’inquiètent davantage de pouvoir entraîner quelques personnalités du mouvement social dans des aventures électorales. À tel point qu’ils ont caressé le désir fou - et dérisoire - d’une candidature de José Bové ou de Jean-Claude Amara (de Droits devant !!) à la présidentielle de 2002.

Mais leur quasi inexistence sur le plan électoral, et leur réel souci de la question autogestionnaire, peuvent en faire des alliés dans une stratégie de front social, même si certains d’entre eux sont hostiles à la séparation « sanitaire » des mouvements sociaux et des partis politiques.

L’extrême gauche trotskiste divisée

Invariance de LO et du PT

Comme insensibles aux flux et reflux des luttes sociales, Lutte ouvrière et le Parti des travailleurs continuent leur bonhomme de chemin. LO, dont la stratégie de reconnaissance électorale n’a jamais été si poussée que ces dernières années (allant jusqu’à se présenter aux sénatoriales en 2001...) ne cesse d’afficher son hostilité à l’autonomie du mouvement social. LO voit dans une prise d’autonomie le retour à un stade « inférieur » du développement du mouvement ouvrier : celui du syndicalisme révolutionnaire. En bonne léniniste, LO défend que le mouvement social n’est rien s’il n’est dirigé par un parti. Et, dans sa conception, il vaut mieux qu’il soit dirigé par un parti, même réformiste, plutôt que de « sombrer » dans une autonomie nécessairement apolitique.

Si nous pouvons parfois nous retrouver dans les luttes avec les militant(e)s de LO, ces derniers combattront systématiquement toute velléité de doter le mouvement social d’une expression politique qui lui soit propre.

La LCR d’un tropisme à l’autre

Le cas est un peu différent pour la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) qui, très investie, a toujours eu l’intelligence de s’adapter aux réalités du mouvement social - quitte à changer d’attitude en fonction des évolutions qui se sont faites malgré elle (par exemple vis-à-vis du syndicalisme SUD).

La LCR a toujours été soumise à trois tropismes contradictoires : la tentation de la pureté bolchevique avec LO ; la tentation de la respectabilité avec la social-démocratie ou la néosocial-démocratie ; la tentation d’être le « parti des luttes sociales » et d’affirmer un leadership sur la fraction radicalisée du mouvement social.
En 2003-2004, le tropisme LO était dominant, après les petits succès électoraux (4% pour Besancenot, 5% pour Laguiller) de 2002 qui ont nourri l’espoir que la LCR puisse exister comme force politique en tant que telle, et ont relativisé l’importance pour elle d’être « en osmose » avec les mouvements sociaux. La gestion de ce petit succès a conduit la LCR à une évolution paradoxale : une « rebolchevisation » idéologique, de plus en plus associée à un rapport aux institutions de type social-démocrate. Par là nous entendons que, pour la LCR, les élections sont devenues un enjeu stratégique - y compris financièrement - plus déterminant que les mouvements sociaux.
La « rebolchevisation » est synonyme de velléités avant-gardistes dangereuses pour les mouvements sociaux, et le sabotage de l’Ecole émancipée, tendance syndicaliste révolutionnaire de l’Éducation, sacrifiée sur l’autel des alliances d’appareil au sein de la FSU, n’en est qu’un exemple.

Avec la déception des élections régionales et européennes de 2004 et le bilan négatif de l’alliance avec LO, la LCR va néanmoins mettre un coup de barre en sens inverse. Les tenants d’une néosocial-démocratie vont donner de la voix. Les partisans d’une stratégie fondée sur les mouvements sociaux également, avec deux options possibles. En premier lieu certains réfléchiront de nouveau à entraîner des « personnalités » des mouvements sociaux dans des « listes d’ouverture ». En second lieu, d’autres remettront peut-être en cause le bien-fondé de la course aux institutions républicaines... mais les implications financières sont telles qu’elles prendront à coup sûr le pas sur l’orientation politique.

L’orientation de Front social peut rencontrer un écho dans certaines franges de la LCR de cette dernière sensibilité.

Un cours nouveau chez les libertaires

Le mouvement libertaire dans son ensemble a connu ces dernières années une évolution positive significative. Le positionnement « lutte de classe » et organisationnel y a progressé et l’on peut dire que son centre de gravité s’est, depuis 1995, largement déplacé vers les positions communistes libertaires. Autre nouveauté : l’ostracisme traditionnel entre organisations libertaires s’est quasiment volatilisé en l’espace de quelques années. Le travail en commun sur des mobilisations d’ampleur, comme le contre-G8, ou l’organisation d’événements comme le Forum social libertaire (FSL), ont permis d’établir des relations de confiance qui sont le préalable à tout débat politique sain.

Beaucoup de préjugés sont tombés, et l’on a pu constater que la majeure partie des organisations libertaires - FA, AL, No Pasaran, OLS, OCL - pouvaient parler le même langage. Structurellement, ce qui nous rapproche est plus fort que ce qui nous divise et, si les cultures ou les priorités stratégiques peuvent être différentes, nous avons tout à gagner à coopérer dans un certain nombre de domaines. Le tout sans nier nos divergences, et en étant capable d’en débattre en toute franchise, en temps utile.

Quant à la CNT, en refusant d’assumer sa double-nature, à la fois syndicale et libertaire, la CNT s’interdit de mener un travail en commun avec les organisations libertaires. Ce décalage n’est pas forcément compris par les libertaires d’une façon générale. Sur le Vaaag et le FSL, les réactions confédérales de la CNT ont été ressenties à juste titre comme des agressions.

Débattre des orientations stratégiques

Comme Alternative libertaire le disait dans le bilan qu’elle tirait du FSL de novembre 2003, la coorganisation d’événements ponctuels n’est cependant pas suffisante. Le mouvement libertaire est une force qui se cherche, et il n’a pas la base sociale pour incarner à lui seul une alternative révolutionnaire. D’où la nécessité d’une stratégie anticapitaliste. D’où la nécessité également pour Alternative libertaire d’interpeller les autres organisations libertaires sur la stratégie de Front social que nous développons et dans laquelle nous sommes, depuis dix ans, restés isolés.

Nous sommes persuadés que pour bon nombre de militant(e)s anarchistes ou communistes libertaires, « être anarchiste » ne se suffit pas. Il y a nécessité pour le mouvement révolutionnaire de se fixer des objectifs à court et à moyen terme, pour avancer. Il nous faut donc évaluer dans quelle mesure (et éventuellement avec quelles limites) les révolutionnaires libertaires peuvent partager une stratégie commune.

La Fédération anarchiste entre mutation et éclatement

Il faut souligner, parallèlement à la crise qu’elle traverse, l’évolution politique positive de la FA depuis plusieurs années. Une évolution qui rend aujourd’hui possible un travail commun aussi bien avec la FA qu’avec ses différentes scissions (Coordination des groupes anarchistes en 2002, groupes anarchistes lyonnais, lillois et bretons en 2004), dans la confiance et le respect, sans pour autant nier nos divergences.

Jusqu’en 2001 environ, les relations entre AL et la FA ont été au mieux nulles, au pire hostiles. Les choses n’ont commencé à bouger qu’avec l’« Accord pour un mouvement libertaire unitaire et coordonné », élaboré en 2001 par des militant(e)s AL et FA, adopté par la coordination nationale d’AL de mai 2001, et finalement adopté par le congrès 2002 de la Fédération anarchiste (dans une version légèrement remaniée et intitulée « adresse au mouvement libertaire »), après avoir été repoussé à son congrès 2001. Dès lors, tout est allé très vite dans le « réchauffement » des relations - et le fait que le mensuel Alternative libertaire ait été mis en vente à la librairie Publico pour la première fois depuis dix ans n’est pas le moindre des signes de cette évolution !

La FA et ses scissions, en 2004 n’ont plus grand chose à voir avec la FA que l’on a pu autrefois caricaturer en la désignant comme un « club » humaniste, déconnecté de la lutte de classe, vivant dans un passé mythique, replié sur ses « œuvres » (l’hebdomadaire, la radio, la librairie) et raisonnant en vase clos.

Au contraire on rencontre dans cette mouvance de plus en plus de militant(e)s dont la pensée révolutionnaire s’articule à une intervention dans les mouvements sociaux. L’anarchisme professé y gagne en crédibilité et en ouverture. Il y gagne également un caractère plus offensif, moins frileux à l’égard des autres courants politiques. Pour résumer, Alternative libertaire et bien des groupes de la FA ou issus de la FA parlent « le même langage », partagent les mêmes engagements, et s’accordent sur l’essentiel.

On peut penser que cette évolution a fait grandir au sein de la FA des aspirations politiques incompatibles avec son mode de fonctionnement. Difficile d’imaginer effectivement que les militant(e)s anarchistes qui s’efforcent de promouvoir un modèle démocratique et autogestionnaire dans les mouvements sociaux s’accommodent, dans leur propre organisation, d’un modèle fondé sur l’unanimisme, facteur de blocages, de crises cycliques, de démissions et de découragement pour les militant(e)s les plus énergiques.

La Coordination des groupes anarchistes (CGA), avec laquelle AL peut également se retrouver dans des luttes, a pour sa part rompu avec ce mode de fonctionnement sclérosant, et il est probable que les groupes issus de la crise de 2004 fassent de même.

La coopération avec No Pasaran et l’OLS

L’année 2003 aura vu le réseau No Pasaran scissionner et Offensive libertaire et sociale (OLS) se constituer dans la foulée. Alternative libertaire conserve de bonnes relations avec les militant(e)s des deux « parties », qui sont issu(e)s de la même histoire, et dont, malgré la scission, les orientations ne sont pas antagonistes.

Depuis plusieurs années, la coopération que nous avons pu avoir, que ce soit sur le terrain antifasciste ou ailleurs, s’est faite dans la confiance.

En matière d’orientation, nous avons cependant des divergences. On peut penser que l’absence de stratégie de long terme est le talon d’Achille de No Pasaran ou de l’OLS. Le thème du « rupturisme » peut constituer un fil rouge, mais en l’absence d’une véritable définition de ce concept, il risque d’être un peu court, voire de servir d’habillage à une simple tendance à l’isolationnisme. Par ailleurs la volonté de théoriser la fin de l’entreprise et du travail comme lieux centraux de la lutte des classes nous semble conduire à une impasse théorique et pratique. Du coup No Pasaran comme l’OLS survalorisent à notre sens la contre-culture ou ce qu’on pourrait appeler les « zones autonomes temporaires » (comme le Vaaag, les No Border...).

Cependant, même si ces expériences n’offrent pas en soi de perspectives politiques au mouvement ouvrier, ni de réponse aux attentes sociales (sur les licenciements, le chômage, la précarité...), elles peuvent jouer un rôle contestataire non négligeable, qu’il serait futile de nier. Et il faut avoir conscience que le Vaaag, le FSL ou les camps No Border pour la liberté de circulation, n’auraient pas eu le même visage, voire n’auraient pas existé sans les militant(e)s de No Pasaran et de l’OLS.

Relancer le débat, avancer d’un même pas

L’alternance ne fait pas rêver

La droite Chirac-Raffarin-Sarkozy a frappé fort, très fort, sur le monde du travail. Le mouvement social est « KO debout » et les voies de la remobilisation restent à trouver. Mais la question du sens à donner aux luttes de demain reste posée.
Après cinq ans de réformes libérales, de coups de matraque et de privatisations, l’option social-démocrate ne suscite plus aucun enthousiasme ; voire ne recueille plus guère d’approbation. Les humiliations successives que le PS a subi dans la rue (bousculé à la manif des cheminots de novembre 2002, « démonté » à Évian et sur le Larzac, conspué au FSE de novembre 2003...) dans la quasi-indifférence, voire la bonne humeur générale, en sont le signe.

Pour autant, l’extrême gauche n’a pas pu capitaliser ce désenchantement en termes électoraux. La « réserve de radicalité » présente à l’état latent, ne trouve pas sa traduction automatique dans le vote protestataire - elle s’exprime également dans l’abstention politique, dont une enquête sociologique a révélé qu’elle concernait 50% des abstentionnistes.

De nombreux(ses) militant(e)s des mouvements sociaux et syndicaux, de sensibilité antilibérale, se rendent bien compte que la politique sur le terrain institutionnel « ne paie pas ». Même le vote-sanction historique contre la droite aux régionales de mars 2004 n’a pas infléchi sa politique ultralibérale de choc.

Dialectique entre Front social et organisation politique

La question d’une fédération des mouvements sociaux, formant une opposition extraparlementaire se référant à un projet de société anticapitaliste et autogestionnaire, peut donc se poser de nouveau, pour cristalliser politiquement les aspirations sociales et « parler » aux millions de travailleur(se)s, précaires ou non, qui n’accordent plus aucun crédit aux institutions républicaines.

C’est un projet qui peut inspirer des centaines voire des milliers de syndicalistes et de militant(e)s des mouvements sociaux. Un projet qui peut également polariser certaines « gauches critiques » du PCF, de la LCR et des Alternatifs, lassés d’une course aux scrutins sans finalité.

Nous ne confondons cependant pas Front social et « front politique ». L’un doit être une fédération de mouvements sociaux suffisamment larges pour constituer un front de résistance à l’exploitation capitaliste. C’est ce qui, pour reprendre une formule historique du syndicalisme hexagonal, doit « fonder son caractère de masse et de classe ». Une organisation politique, elle, n’a pas pour rôle de diriger, et encore moins de « représenter » le Front social, ce qui ne pourrait que le diviser et l’appauvrir. L’organisation politique peut y exercer une influence informelle, mais ne tiendra sa légitimité que des idées novatrices et des propositions convaincantes qu’elle saura formuler.

C’est pourquoi les libertaires ont une responsabilité particulière pour penser et porter un tel projet de Front social. Une fédération des mouvements sociaux peut être un formidable pôle de résistance donnant des perspectives d’avenir. Mais elle peut également se transformer en marchepied électoral pour une néosocial-démocratie. Tout dépendra de la force, de la cohérence et de l’audience des libertaires.

Autant d’élément sur lesquels nous avons des progrès à faire. Mais le renforcement continu d’Alternative libertaire ces dernières années, et l’évolution positive de la Fédération anarchiste et de l’ensemble du mouvement libertaire doivent nous donner confiance.

Faire de l’année 2006 un temps fort de notre stratégie

En 2006, on fêtera les 100 ans de la Charte d’Amiens qui, en son temps, a théorisé ce qu’aujourd’hui nous appelons le « Front social ». Les libertaires ne peuvent être absents de la commémoration de cet événement dont nous pouvons faire un véritable moment de débat politique. Les militant(e)s syndicalistes libertaires du début du XXe siècle se sont trouvé en 1906 dans une problématique similaire : la nécessité de constituer une alternative au socialisme parlementaire, pour ne pas se trouver prisonnier de ses errements. Cette alternative politique, qui s’est alors incarnée dans la CGT, a joué un rôle extrêmement important dans les luttes sociales de l’époque. L’année 2006 sera également celle qui précédera « l’année présidentielle ». A gauche et à gauche de la gauche, les débats se focaliseront sur les alliances électorales et « l’alternance ». Il faut saisir cette occasion pour remettre la question sur le tapis et parler de l’alternative.

 
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