Le Dico anticapitaliste : Qu’est-ce que la « République sociale » ?

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Chaque mois, un mot ou une expression passée au crible par Emile

Si l’expression est revenue à la mode sous la plume du Front de gauche, du temps où celui-ci voyait dans la campagne des élections présidentielles les prémices d’une « insurrection citoyenne », la République sociale n’est pourtant pas une idée neuve et n’est plus depuis une idée révolutionnaire. Si Mélenchon, prétendant fonder une République sociale, appelait à en fonder une VIe, c’est qu’il oubliait que la République est déjà définie comme « sociale » depuis la constitution de 1946. Il est évident que l’expression se référait alors simplement à un État-providence dans lequel une certaine redistribution des richesses devait être assurée.

La République sociale, entendue par les révolutionnaires du XIXe siècle avait un bien autre sens. Proudhon précisait en 1848, à la tribune de l’Assemblée où il avait été élu suite à la révolution de Février qui instaura la Deuxième République : « Il n’y a de république digne de ce nom que la République démocratique et sociale.[…] Si vous en ôtez le socialisme, votre République restera ce qu’ont été toutes les républiques, bourgeoise, féodale, individualiste, tendant au despotisme et à la reconstitution des castes. […] La République sans le socialisme n’est pas la République. » Pour les révolutionnaires du XIXe siècle, qui vivaient le plus souvent dans des monarchies plus ou moins autoritaires, la République sociale était l’aboutissement d’une révolution qui devait déjà ôter les pays des mains de dynasties. Si la res publica fait d’un pays la propriété collective de ses habitants et habitantes, comment imaginer que certains continuent à en exploiter d’autres ? La République devait donc forcément socialiser les moyens de production, comme elle socialisait le pouvoir politique.

Mais si les Républiques qui apparaissent progressivement prétendent effectivement mettre leurs citoyens sur un pied d’égalité, c’est surtout pour laisser dans l’ombre certaines inégalités (entre hommes et femmes, entre possédants et prolétaires, etc.). Lorsque ces inégalités ressurgissent brutalement, les révolutionnaires perdent rapidement leurs illusions sur la forme républicaine. Si déjà la Deuxième République avait choisi de massacrer les ouvriers en juin 18481, la Troisième achève le divorce entre la République et la révolution sociale. Elle s’inaugure en noyant dans le sang les Communards en 1871 et prend l’habitude de tirer sur les grévistes, comme à Fourmies le 1er mai 1891 (neuf morts) ou contre les viticulteurs du Midi en 1907 (sept morts). Depuis, il n’y a plus guère que les tribuns en mal de représentativité pour placer encore la révolution sociale entre les mains d’un changement de régime politique.

1. Voir « Juin 1848 : l’autonomie de la classe ouvrière s’impose sur les barricades », dans AL n° 174 de juin 2008.

 
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