Les Chroniques du travail aliéné : « Ils vont me licencier pour pas un rond »

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Les chroniques du travail aliéné par Marie-Louise Michel, psychologue du travail

Marc, commercial dans la pub*

* Seul le prénom est modifié, le reste est authentique.

J’ai des problèmes relationnels avec mon responsable. Au cours de l’entretien mensuel programmé, il a fait un dérapage mettant en cause ma vie privée, ma famille, il a dit « et tu ne veux pas gagner plus pour ta femme et tes gosses ? ». Je suis rentré chez moi très perturbé, je n’ai quasiment pas pu y retourner depuis. Il fallait que je dépasse mes objectifs pour que lui atteigne les siens : il y a eu une réorganisation l’année dernière, ça a tout changé. Avant on était chacun à la commission, maintenant ils gagnent en fonction de nos résultats… Ils calculent notre part variable grâce à 4 critères : d’abord si le client accepte de régler les prestations par prélèvements à des dates que nous on leur impose. Ensuite au nombre de contrats qu’on fait signer par semaine, évidemment et à leur importance, bien sûr. Mais il faut aussi qu’on fasse 40 % de plus chaque année ! Et là… ça coince. D’autant qu’on démarche des professionnels, alors en ce moment, ils n’ont pas vraiment de quoi se lancer dans des campagnes de pub coûteuses… J’ai des collègues qui racontent des cracks, qui font des abus de pouvoir, et derrière on se fait insulter. On travaille à la campagne, les artisans, quand ils se sont fait avoir une fois… Il y en a un qui m’a dit « vous me prenez pour un américain ? » pour finir par me traiter de voleur en me mettant dehors. Les clients ne sont plus forcément des moutons. Pourtant j’avais de bons chiffres, l’année dernière j’ai même gagné un voyage par la boite, je suis sélectionné presque tous les ans. On va rencontrer des tribus d’indiens, des trucs comme ça, c’est intéressant.

Mais en descendant de l’avion j’ai vu mes mails, j’étais convoqué chez le directeur car mes chiffres n’étaient pas dans les clous. J’avais bien vendu, mais pas les produits qui donnent des points… Pourtant je bosse, 10 heures par jour (avant j’en faisais 12 pour être en haut du tableau, mais c’est vrai, je vieillis, je n’y arrive plus), et ça, six jours sur sept. Mon responsable, je sais bien ce qu’il a : il ne sait pas filtrer la pression qu’on lui met, ça vient du dessus, notre propriétaire c’est un fond de pensions américain... Il est très mal dans sa peau, il se fait détester par tout le monde, insulter par les clients. L’ancien est parti, il a fait un burn out : il filtrait. Le médecin du travail veut me mettre en inaptitude, mais du coup ils vont me licencier pour pas un rond, surtout qu’ils viennent de me refaire signer un nouveau contrat. Je n’ai même plus d’ancienneté ! Et tout ça depuis que les enfants gagnent leur vie, qu’on a fini de payer la maison ; c’est vrai, j’en fais un tout petit peu moins. Mais le licenciement, quand même…

 
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