Les bidonvilles du 93 manifestent

Version imprimable de cet article Version imprimable


Depuis quelques années, les bidonvilles se multiplient dans les banlieues des grandes métropoles françaises. Des milliers de personnes, hommes, femmes et enfants y vivent, souvent sans papiers. L’État français, responsable de cette situation, apporte comme seule solution la criminalisation et l’exclusion. Comme à Saint-Denis, ces populations s’organisent pour en finir avec cette situation de non-droit.

Le 17 juillet 2004, les habitantes et habitants des bidonvilles d’Ile-de-France, roumain(e)s et tziganes pour nombre d’entre eux/elles, ont manifesté dans les rues de Paris. Des collectifs, des organisations et des personnes ont répondu à leur appel : les sans-papiers de la Coordination 93 et de Montreuil, le 9e collectif, et d’autres encore. La manifestation allait en direction du ministère de l’Intérieur, pour l’interpeller sur la situation des habitantes et habitants des bidonvilles : en France, ces personnes sont des “ hommes sans droits ” comme l’expliquait leur tract.

Le 16 mars 2005, c’est à Saint-Denis qu’ils ont à nouveau manifesté, pour interpeller l’agglomération de communes qui se réunissait ce jour-là. Les habitantes et habitants des bidonvilles du 93 voulaient se faire entendre du conseil qui décide de l’aménagement des terrains où ils vivent.

À chaque fois, leur mobilisation a réuni plusieurs centaines de personnes. Des comités de soutien, comme à Saint-Denis, à Montreuil ou à Bagnolet, y participent. En interpellant ainsi l’État et les instances locales, les Tziganes, et celles et ceux qui les soutiennent, s’opposent au discours ambiant qui veut qu’il y ait un “ problème rom ”. Car ce sont au contraire les pouvoirs publics qui organisent l’illégalité et en conséquence la misère des étrangers/ères en France. Il n’y a pas de “ problème rom ”. Le problème que pose la présence d’étranger(e)s en France, ici tziganes, c’est celui des législations qui décident de façon discriminatoire qu’untel n’a pas les mêmes droits que les autres. Et tout d’abord, le droit de séjour.

Les Tziganes : touristes à perpétuité

“ Ce sont de vrais-faux clandestins ” : c’est ainsi qu’un sous-préfet justifiait à une délégation de Tziganes de Saint-Denis l’action de l’État, à savoir les contrôles, arrestations et expulsions auxquels les habitantes et habitants des bidonvilles sont constamment soumis(es). Pour l’État français, ils/elles ne rentrent pas dans le cadre de la loi. Pourtant, ces personnes ont obtenu de la Roumanie une autorisation de sortie du territoire d’une période de trois mois. Assimilée à un visa de tourisme, cette autorisation exige normalement la possession de 500 euros pour leur voyage. La corruption suffit et, moyennant une centaine d’euros, les douaniers roumains et bulgares laissent entrer leurs “ concitoyens ” dans l’espace Schengen.

Mais la convention Schengen stipule que, pour être reconnu comme touriste et en conséquence avoir le droit de séjourner et de circuler dans son espace, il faut faire preuve de ressources suffisantes. En vertu de cette définition, et malgré des papiers en règle, tout policier ou juge peut, à son gré, décider qu’un tel est un faux touriste. Au 35 bis (chambre du Palais de justice chargée de juger les sans-papiers), il est fréquent que le juge décide, malgré un tampon valide, la présence de la famille sur le territoire, la scolarisation des enfants, des attestations et témoignages de Français(es), qu’un(e) ressortissant(e) roumain(e) est en fait, mais non en droit, venu(e) pour des raisons économiques. Il suffit qu’il soit accusé de mendicité par la police pour que l’expulsion soit quasi-automatique.

“ Des hommes sans droits ”

Les Tziganes viennent en France parce qu’ils /elles sont chassé(e)s de leur pays par la misère et les discriminations. La seule réponse que l’État apporte à cette situation est la criminalisation de toute une population, qui fait d’eux des hommes et des femmes sans droits.

En effet, il leur est impossible d’obtenir une domiciliation, puisqu’ils/elles squattent des terrains, et que même dans le cadre d’un protocole d’accord avec une mairie (Saint-Denis en l’occurence), celle-ci refuse de les domicilier. Faisant des allers et retours tous les trois mois en Roumanie, ils/elles ne peuvent prétendre à aucune régularisation. Pour bénéficier de l’Aide médicale d’État, ils/elles doivent déclarer leur présence illégale sur le territoire, et risquer une expulsion. Enfin, l’obtention d’un permis de travail est impossible, ce qui les oblige au travail clandestin.

Ces aspects de la vie des habitantes et habitants des bidonvilles, nous les avons découverts lors de notre travail commun avec certains d’entre eux/elles, au sein du comité de soutien aux Tziganes de Saint-Denis. Constitué lors d’une expulsion, celui-ci existe depuis deux ans, et soutient depuis leurs initiatives. Le journal L’Unvisible vient de consacrer à ce travail un numéro, disponible dans les librairies militantes.

Par leur mobilisation, les habitantes et habitants des bidonvilles d’Île-de-France se sont faits reconnaître comme interlocuteurs/trices. Ils/elles exigent d’être reçu(e)s par les mairies, les préfectures, les différents services sociaux. Aujourd’hui, des communes accèdent à certaines demandes : fournissant eau, électricité, toilettes, poubelles, elles améliorent les conditions de vie sur les terrains. Mais le problème fondamental, celui du droit à vivre en France de toute personne qui s’y trouve, reste entier. L’intervention des pouvoirs publics, comme celle de nombreux soutiens, se fait au nom de critères humanitaires. C’est par “ humanité ” ou par “ charité ” qu’on aide les habitantes et habitants des bidonvilles. Pourtant, nous pensons qu’il faut refuser d’agir pour une telle raison, comme au nom de l’identité tzigane ou de la discrimination certaine dont ils sont victimes. S’il faut se battre pour que les conditions de vie d’un terrain soient améliorées, c’est parce que la stabilisation que cela entraîne permet aux habitantes et habitants de poser le problème des législations auxquelles ils/elles sont soumis(es), et qui nous concernent tous(te)s.

L’État et les villes se renvoient constamment la balle, invoquant la responsabilité de l’autre. Même si, comme nous le disait un responsable préfectoral récemment, l’État reconnaît que les expulsions ne sont pas une solution puisque les personnes continuent à vivre en France ou y reviennent, le problème de la régularisation n’est pas traité. L’action des comités est ainsi prise en tenaille entre des interventions de type humanitaire, et la dénonciation de la responsabilité des acteurs qui, bien évidemment, ont pour priorité le développement de leurs territoires. Les promesses de “ trouver des solutions dignes et durables ” dixit Patrick Braouezec (maire de Saint-Denis) ne sont pas tenues ; les expulsions ont lieu. Et la question politique du droit de n’importe qui à vivre ici, c’est-à-dire l’exigence d’un même droit pour toutes et tous, qui reconnaisse l’égalité de chacun(e), reste entière.

Manuel et Adrien, du comité de soutien aux Tziganes de Saint-Denis

 
☰ Accès rapide
Retour en haut