Les classiques de la subversion : « Bourgeois et bras nus »

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Chaque mois, un livre qui a compté dans l’histoire des idées subversives, sélectionné par Matthijs.


Daniel Guérin avait en 1946 publié son monumental ouvrage sur la Révolution française Les Luttes de classe sous la Ire République. Bourgeois et bras nus, paru en 1973, en est la version synthétique. Il fait partie de l’historiographie officielle de la république. La Révolution française est vue comme la fondation de la nation française. La révolution française est réellement l’expression de la lutte des classes au sein de la société française. Elle fut le triomphe de la bourgeoisie alliée aux masses populaires contre l’aristocratie. Fait bien moins connu, la révolution française est aussi une des premières expressions de la lutte des classes entre prolétariat et bourgeoisie. La Commune insurrectionnelle de Paris porte des revendications clairement socialistes. Son mode de fonctionnement préfigure les pratiques autogestionnaires ainsi que les soviets (les conseils populaires pratiquant la démocratie directe et non la sinistre parodie de ceux-ci pratiquée par l’URSS stalinienne) Daniel Guérin s’attache à éclairer les péripéties de cette lutte des classes qu’il appelle guerre sociale.

« La guerre sociale »

Bourgeois et bras nus retrace les circonstances de cette lutte des classes. Avec les journées insurrectionnelles du 31 mai et du 2 juin, la fraction dure du club des Jacobins, que l’on appelle la Montagne arrive au pouvoir. Ils sont des membres de la moyenne et petite bourgeoisie et ils se caractérisent par leur radicalité idéologique. Néanmoins leurs idéaux économiques n’ont pas le caractère socialiste avant la lettre des revendications du mouvement populaire.

Seulement la Montagne s’est appuyée sur le peuple de Paris, les Sans-culotte, les militantes et les militants des sections pour arriver au pouvoir. Le mouvement populaire a, pour sa part, des revendications plus radicales. Elles portent sur le plan économique. La principale revendication est l’application du maximum, mesure qui limite les prix des biens de première nécessité afin de permettre à tout le monde de manger au mépris des lois du marché qui, déjà à l’époque, ne fonctionnait pas. Leur projet est plus large. Les Bras nus se réclament de la souveraineté populaire, de la démocratie directe, bref, de l’autogestion avant la lettre. Leurs intérêts de classe vont porter les Bras nus à s’opposer au gouvernement révolutionnaire jacobin. Des groupes politiques vont mener une agitation au sein des assemblées des sections qui sont le cœur du mouvement populaire.

Le groupe qui intéresse le plus Guérin est celui des Enragés. Ils disent que l’égalité formelle ne vaut rien s’il n’y a pas de réelle égalité sociale, celle-ci ne pouvant s’obtenir que par une redistribution des richesses, forcée si nécessaire. Par exemple, Jacques Roux déclare à la Convention : « la liberté n’est qu’un vain fantôme quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie ou de mort sur son semblable. »

Pour finir, Guérin explique comment le mouvement populaire fut muselé puis écrasé en Thermidor. Cet ouvrage suscita de très vives polémiques, notamment sur la question des Sans-Culottes ou Bras nus en tant que classe sociale au sens marxiste du terme. Il faut lire ce livre non comme un ouvrage historique précis mais comme un essai engagé qui donne un sens nouveau à la révolution française.

En effet l’interprétation de celle-ci est déformée par l’historiographie officielle. Bourgeois et Bras nus met en lumière les luttes populaires qui s’y sont déroulées. Le livre permet aussi de voir que cette révolution a été l’acte de naissance des idéaux révolutionnaires, de la redistribution des richesses à la lutte des classes, en passant par la démocratie directe. On y voit aussi que la distance entre l’idéologie des Sans culotte et les thèses du communisme libertaire n’est pas si grande que ça.

Matthijs

  • Daniel Guérin. Bourgeois et bras nus, Les nuits rouges, 1967 (réédition 1998), 238 pages, 13,25 euros.
  • Daniel Guérin. Bourgeois et bras nus, Editions Libertalia, 2013, 400 pages, 18 euro.
 
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