Xe congrès d’AL (Angers, 2010)

Les communistes libertaires et les luttes de libération nationale

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Quelle grille de lecture – et quelle attitude – les communistes libertaires doivent-ils adopter face (et éventuellement dans) les luttes de libération nationale ? La multiplicité des cas interdit une réponse unique.

Pour rappel historique, la FA française a soutenu l’indépendance de l’Indochine en 1949, la FCL celle du peuple algérien dès 1954, les communistes libertaires québécois la revendication indépendantiste au Québec dans les années 1970, l’UTCL la lutte indépendantiste en Kanaky dans les années 1980 et, plus récemment, AL a soutenu depuis 2002 la perspective d’un « pays unique, laïque et démocratique » en Palestine-Israël ainsi que des luttes et des combats impulsés par des mouvements indépendantistes dans les Dom-Tom.

A contrario, l’UCL québécoise a, dans les années 2000, arrêté de soutenir la revendication indépendantiste et a proclamé qu’« à la question sociale, il n’y a pas de solution nationale ». De la même manière, nos camarades italiens de la FDCA s’opposent à l’indépendance de la « Padanie », nos camarades boliviens à celle des provinces orientales du pays et les communistes libertaires grecs à l’ensemble des revendications nationales dans les Balkans.

Depuis 1945, les communistes libertaires ne sont donc pas restés indifférents, loin de là, à la question des « luttes de libération nationale » pour employer un terme générique. Mais ils n’ont jamais défini clairement une ligne de conduite, réagissant au coup par coup, au cas par cas, sans théorie générale, et sans faire l’effort de doter leur réseau international d’une théorie globale.

Faire cet effort théorique ne signifie pas que désormais les communistes libertaires doivent se précipiter de façon superficielle et illusoire sur chaque manifestation d’une lutte de libération nationale pour juger si elle mérite ou non d’être soutenue. Mais il est indispensable, quand les événements s’imposent à nous, d’avoir une méthode d’analyse commune. Sans prétendre résoudre ces questions de manière définitive, nous proposons donc un « fil rouge ».

Il ne s’agit pas non plus de conférer aux luttes de libération nationale un rôle historique excessif. Les communistes libertaires n’entretiennent aucune illusion tiers-mondiste. Il n’y a pas des « nations prolétaires » dont le nationalisme serait la « conscience de classe ». La révolution sociale ne s’identifie pas à un jeu d’échec géostratégique opposant des États entre eux. La lutte des classes demeure le principal levier d’un potentiel renversement des formes d’oppression et d’exploitation, dans quelque pays, dominant ou dominé, que ce soit.

Quelle analyse des luttes de libération nationale ?

Il n’y a aucune difficulté pour nous, à reconnaître que des oppressions de minorités nationales existent.

Des minorités, en fonction de leur langue, de leur culture et/ou de leur couleur de peau peuvent être marginalisées, opprimées, dominées. Les services publics, sur leurs territoires, sont soit insuffisants soit servent à asseoir la domination coloniale, mais exploités par une mono-activité et souvent enfermés dans un système de dépendance du fait de l’importation massive de produits manufacturés au profit d’une économie fondée sur les services (tourisme, commerce, etc.) et le développement du secteur primaire (cultures d’exportation, pillage des ressources minières, etc.). Ce système profite au capitalisme de l’État colonial.

Ces territoires peuvent être soumis à une politique de « colonisation de peuplement », qui implique le double phénomène d’une implantation stratégique de populations de culture majoritaire sur le territoire dominé, que l’État instrumentalise pour marginaliser la culture minoritaire : colonies israéliennes en Palestine ; peuplement chinois du Tibet et du Turkestan ; déplacement dans les années 1940 de centaines de milliers d’Andalous en Catalogne, où l’emploi du catalan était interdit.

Face à cette oppression, des rébellions peuvent surgir, sur des bases à la fois nationales et sociales. Notre analyse de ces luttes est matérialiste dialectique. C’est-à-dire que nous considérons que ce sont avant tout les facteurs structurels, tels que le développement du processus de production, les rapports de classes ou encore le poids de puissances étrangères, et les contradictions internes à ces facteurs qui importent dans cette analyse, plutôt que les facteurs idéologiques.

Les facteurs idéologiques ont bien évidemment leur importance, ne serait-ce que parce qu’ils influent sur les facteurs structurels. Ainsi, si une organisation a une grande influence au sein d’une classe sociale, le projet politique de cette organisation détermine en partie la conscience de cette classe sociale. Mais analyser en premier lieu les projets politiques en œuvre au sein des luttes de libération nationales et ensuite le contexte structurel au sein duquel ces luttes se développent reviendrait à décrire un objet en regardant son ombre plutôt que l’objet lui-même.

Dans la plupart des cas, il serait donc vain d’essayer de déterminer si une lutte de libération nationale est plutôt « socialiste » ou « capitaliste », de même que qualifier une revendication salariale de « réformiste » ou de « révolutionnaire » n’a aucun sens. Chaque lutte de libération nationale est traversée par des contradictions qui déterminent son devenir.

La position des communistes libertaires

A défaut de pouvoir classer les luttes de libération nationale en grandes catégories, nous pouvons néanmoins déterminer les facteurs qui doivent tout particulièrement être pris en compte dans notre analyse et dans la conclusion que nous en tirons sur notre soutien à la revendication indépendantiste et à tout autre revendication faisant débat au sein du peuple concerné.

Voici quelques questions auxquelles il nous semble important de répondre avant de déterminer notre soutien :
- L’option indépendantiste est-elle défendue au sein de la population par les masses laborieuses (prolétariat, paysannerie pauvre) ? Ne correspond-elle pas uniquement à l’objectif de telle ou telle fraction de la bourgeoisie locale ? Quel est l’état actuel du rapport de force entre la bourgeoisie locale et les masses laborieuses ?
- Le mouvement national considéré est-il réellement indépendant ? Si non, peut-on espérer que ce mouvement s’émancipe de l’influence de telle ou telle puissance étrangère ?
- Plusieurs minorités nationales coexistent-elles dans le pays ? La situation de l’une ou l’autre de ces minorités ne serait-elle pas détériorée par l’indépendance ?
- Quels sont les projets politiques des organisations influentes dans le mouvement national considéré ? Peut-on espérer qu’une alternative socialiste, internationaliste, féministe et/ou laïc émerge de ces projets ?

En dehors de la revendication d’indépendance, précisons que les révolutionnaires apporteront toujours un soutien inconditionnel aux revendications d’égalité des droits, contre les discriminations.

Soutien de principe aux peuples opprimés, soutien critique aux organisations de lutte

Les révolutionnaires ne peuvent s’exonérer de leurs responsabilités. Comme pour l’Indochine, l’Algérie ou la Kanaky, leur devoir est de combattre en priorité l’impérialisme de leur propre État, tout en encourageant, au sein du mouvement national, les forces porteuses des plus hautes exigences d’émancipation sociale.

On peut être solidaire d’un peuple dominé voire martyrisé, sans pour autant vouloir apporter son soutien aux organisations qui prétendent le représenter (exemple : Tigres tamouls, boeviki tchétchènes…) parce qu’elles portent en elles une nouvelle oppression.

Mais, à moins de s’en tenir à une action purement « humanitaire », l’action déterminante est celle qui se porte en soutien à une organisation poursuivant des buts politiques.

Dans ce cas les communistes libertaires peuvent avoir une ligne adaptée :
- apporter son soutien aux organisations qui lient émancipation nationale et émancipation sociale ;
- un « soutien critique » est possible (même s’il s’agit d’une organisation communiste libertaire) en affirmant sa solidarité, mais en ne renonçant pas à affirmer ses désaccords et à critiquer la politique de l’organisation qu’on soutient ;
- promouvoir l’internationalisme dans les luttes indépendantistes : montrer que la solidarité des prolétariats est possible et nécessaire.

Des cas pratiques

Au premier rang des luttes de libération nationale que les communistes libertaires ne peuvent soutenir, il y a celles qui présentent un caractère ouvertement raciste, xénophobe (Belgique flamande, « Padanie » italienne), qui ne répondent qu’à une manœuvre de la bourgeoisie (Bolivie orientale) ou à une manœuvre impérialiste (Kosovo sous tutelle américaine, Ossétie du sud sous tutelle russe). Dans ces régions, les revendications séparatistes sont aux mains de la bourgeoisie locale qui tente d’asseoir sa domination en se substituant au pouvoir national ou en se plaçant sous la protection d’un impérialisme concurrent.

La question est différente dans les Antilles, en Guyane, à la Réunion, à Mayotte ou en Kanaky, dernières colonies d’un empire révolu. Ces territoires « français » connaissent de fortes mobilisations sociales, teintées d’anticolonialisme voire d’indépendantisme. Les communistes libertaires apportent depuis des années leur soutien critique aux mouvements syndicaux et politiques de ces régions, quelle que soit la voie nationale qui leur semble la plus appropriée : indépendantisme, autonomisme ou lutte pour l’égalité des droits et le développement économique.

Des régions comme la Corse, le Pays basque, la Catalogne, Irlande du Nord ou le Québec sont à cheval sur ces deux premiers cas : la revendication nationale peut être entre les mains de partis bourgeois locaux, mais aussi s’accompagner d’une forte présence de la question sociale, avec des mouvements syndicaux ou politiques forts, capables de mener des luttes significatives avec l’appui de la population. Là aussi un soutien critique est approprié.

Dans certains pays, d’anciennes régions « historiques » restent travaillées par de fortes aspirations culturelles. C’est le cas par exemple en France avec la Bretagne, la Savoie ou l’Occitanie. Les revendications autour de la langue et de la culture peuvent être très populaires, même si la « libération nationale » n’est plus portée que par une infime minorité de la population. Dans ce cas, l’AL soutient la reconnaissance légitime de leur spécificité culturelle.

Certaines luttes de libération nationale, enfin, sont la réponse directe à une oppression cruelle, coloniale ou ségrégationniste : Tibet, Kurdistan, Tchétchénie, Palestine, Eelam tamoul… Leur légitimité est indiscutable. Pour autant, les principales organisations nationales portent des projets politiques parfaitement autoritaires, que des révolutionnaires ne peuvent soutenir. Les communistes libertaires dénonceront donc l’oppression d’État, mais ne soutiendront que les forces politiques qui, si elles existent, défendent une vision au minimum internationaliste, laïque et pluraliste refusant tout type de discrimination.

Certaines luttes, enfin, peuvent avoir valeur d’exemple, comme celle du Chiapas, lutte légitime d’une partie opprimée de la population mexicaine, avec des volontés internationalistes claires et des modes d’organisation de la lutte autogérés. Même si un certain nombre de critiques peuvent être formulées, la lutte menée par l’EZLN est l’exemple type des luttes d’émancipation que devraient soutenir et impulser là où ils le peuvent, les communistes libertaires.

 
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