Lire : Pour en finir avec l’économie

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Pour en finir avec l’économie retrace une série de débats entre Serge Latouche, un des principaux théoriciens du mouvement de la décroissance, et Anselm Jappe, mem­bre du « courant critique de la valeur » (Wertkritik – lire aussi la critique, ci-contre, d’un ouvrage plus ancien d’Anselm Jappe sur ce courant).

Les deux courants partagent d’emblée plusieurs constats. Tout d’abord, l’insoutenabilité écologique du mode de production capitaliste. Ensuite, ce qui est au cœur de l’ouvrage : l’inscription de l’économie et du capitalisme dans une période historique particulière, non éternelle, et donc la possibilité de les dépasser.

Enfin, et en conséquence, la nécessité de s’émanciper de l’imaginaire dominant de l’économisme, de la logique comptable et du dogme de la croissance propre au capitalisme.

C’est ensuite que les contradictions entre les deux auteurs apparaissent. Serge Latouche insiste beaucoup sur la question de l’imaginaire, mais ne développe que très peu une réflexion sur les formes concrètes de l’économie capitaliste et de la croissance.

À l’inverse, Anselm Jappe développe une critique profonde des formes sociales de base de l’économie capitaliste que sont la marchandise, la valeur, la monnaie, le travail, l’État, et met en perspective les liens concrets entre dynamiques de croissance et dynamiques de crise.

Même s’il se retranche parfois derrière une posture de théoricien critique n’ayant pas à apporter de réponses concrètes immédiates, Anselm Jappe n’exclut pas pour autant la possibilité (et la nécessité) d’une appropriation collective des moyens de production, de la démocratie directe et du fédéralisme, comme point de départ d’un processus d’émancipation vis-à-vis du procès de valorisation du capital.

Serge Latouche ne semble quant à lui pas s’opposer farouchement à une telle perspective, en tant qu’il s’agit d’un bel idéal. Cependant, il s’en écarte grandement lorsqu’il s’agit de parler de propositions immédiates et concrètes, adoptant alors une posture keynésienne, antifinance, protectionniste et souverainiste, le rapprochant alors des « économistes atterrés », mais aussi de l’extrême droite (dont il vante bien maladroitement les mérites, sans pour autant s’y rallier).

Peut-être ferait-il mieux, à ce niveau, de conserver une posture de théoricien détaché n’apportant pas de réponse immédiate, comme le fait Anselm Jappe, plutôt que d’ouvrir des boulevards aux réactionnaires de tout poil. Ceci dit, cet ouvrage regorge de réflexions et d’outils théoriques très intéressants pour penser le problème de la sortie du capitalisme et de la logique de croissance. Les militants n’y trouveront peut-être pas les réponses concrètes et directement utiles à leur pratique révolutionnaire, et ils auront peut-être du mal à se faire une idée claire de la synthèse possible entre décroissance et critique de la valeur.

Mais heureusement, la synthèse de Massimo Maggini (à l’origine de la publication d’une première version de l’ouvrage en Italie), à la fin de l’ouvrage, aidera le lecteur, sinon à adopter un point de vue définitif, du moins à développer une articulation d’ensemble qui lui fournira certaines réponses et lui permettra de pousser le questionnement un peu plus loin.

Floran (AL Marne)

Serge Latouche/ Anselm Jappe, Pour en finir avec l’économie, Libre & Solidaire, 2015, 192 pages, 14,90 euros.

 
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