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Lire : Abondance contre autosuffisance

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Dans Les Illusions renouvelables, José Ardillo analyse l’utilisation de l’énergie par le capitalisme pour imposer sa domination. Avec d’abondantes sources bibliographiques et un style sans concession, il invite à réfléchir sur les questions d’abondance matérielle, de technologie, de changement climatique, de réappropriation des moyens de production.

L’abondance énergétique est à la fois un but et une condition de la domination capitaliste. C’est un but de sa domination impérialiste, comme le rappelle l’analyse fouillée d’Ardillo sur «  l’ère du pétrole  », avec ses guerres, coups d’état, accords commerciaux et corruption pour assurer l’approvisionnement de l’Occident en or noir. Et c’est une condition de sa domination sociale et économique, pour faire tourner l’industrie, l’agriculture intensive, la technologie et les services qui écrasent les peuples et la planète sur fond d’idéologie progressiste et de culture matérielle.

Maintenir cette abondance énergétique est donc un souci constant pour les classes dominantes, au risque de voir s’effondrer tout qui assure leur pouvoir. Ce qui les encourage à imaginer des solutions délirantes, comme le nucléaire et son vieux rêve d’énergie illimitée, et à s’approprier les revendications écologistes, notamment sur les énergies renouvelables, pour les servir à leur sauce industrielle et renforcer ainsi l’ordre établi. Pour Ardillo, l’énergie est donc centrale dans les questions d’économie, de politique et d’émancipation, ce qui l’amène aussi à interroger les positions des mouvements révolutionnaires et écologistes.

Quelle énergie pour la révolution ?

Pour l’auteur, l’analyse de nombreux romans, essais théoriques, propositions politiques montre que la grande majorité des révolutionnaires (marxistes, soviétiques, anarchistes) sont restés, et restent encore, prisonniers de l’idéologie progressiste du capitalisme et de ce rêve d’abondance matérielle. La technologie et l’industrie sont généralement considérées comme des facteurs d’émancipation, une fois leur propriété socialisée.

La production matérielle permettrait d’assurer l’égalité et la liberté des individus. Mais pour Ardillo, la réflexion menée sur l’énergie nécessaire pour alimenter la société « idéale » a été insuffisante. L’électricité paraissait pouvoir résoudre tous nos problèmes, mais les questions liées à sa production, distribution, stockage, etc., sont restées en dehors des débats, laissant les projets de société assez boiteux. Et de plus en plus, nous voyons que l’abondance est incompatible avec le respect des équilibres écologiques. D’où la question qui devrait aujourd’hui être la base de nos préoccupations :

« Comment ne plus faire dépendre la liberté collective de facteurs matériels ? ».

De l’autre côté, Ardillo regrette que l’écologie « politique » ait été remplacée par l’environnementalisme, qui se concentre sur la gestion des nuisances et pollutions, sans réfléchir aux enjeux de pouvoir et domination, et alimente au final le capitalisme. Par exemple sur le changement climatique, les appels pour l’action des gouvernements de la part des grosses associations et ONG servent de prétexte au capitalisme vert pour déployer les énergies renouvelables dans une logique industrielle et financière, tout en maintenant son système de domination en place.

Ardillo condamne donc la naïveté de certains écologistes, qui ont cru ou croient encore, que le passage des énergies fossiles aux énergies renouvelables entraînerait forcément une décentralisation et redistribution du pouvoir, vues les caractéristiques des renouvelables (plus locales, moins de transformation nécessaire, plus petite échelle, etc.). Comme si le capitalisme accepterait de disparaître juste parce que les conditions évoluent.

Pour l’auteur, il est donc urgent de s’attaquer à la question énergétique dans sa globalité économique, politique, écologique. Et de remettre en cause cette culture d’abondance dans laquelle nous sommes enfermés, et qui génère forcément une concentration du pouvoir. Car pour produire et distribuer toute cette énergie dont nous avons besoin, on ne peut se passer d’un ensemble de scientifiques, d’« experts », de bureaucrates, de militaires qui assurent le bon fonctionnement d’un système si complexe.

Croire que nous pourrions conserver le confort occidental de la société de services, tout en supprimant l’appareil de gestion et de domination qui la fait tenir, est illusoire.

On regrette à la lecture du livre l’accent mis sur la critique, qui laisse de côté de nombreuses idées intéressantes et donne au livre une certaine lourdeur pessimiste. Une touche d’optimisme aurait pu être apportée en relevant par exemple les apports de libertaires comme Kropotkine ou Bookchin aux idées écologistes, et non pas seulement les limites de leurs réflexions sur l’énergie. Mais, globalement, Les Illusions renouvelables offrent des analyses indispensables pour comprendre comment les enjeux énergétiques façonnent notre monde et devraient être mieux pris en compte dans nos idéaux révolutionnaires.

Jocelyn (AL Gard)

José Ardillo, Les Illusions renouvelables – Énergie et pouvoir : une histoire, L’Échappée, 2015, 304 pages, 16 euros.

 
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