Lire : Didier Fassin, « La Force de l’ordre »

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Anthropologue, sociologue et médecin français, Didier Fassin a mis deux ans à réaliser cette enquête dans une Zus (Zone urbaine sensible) de la banlieue parisienne auprès d’agents de police, en particulier de la Brigade-anti-criminalité (Bac). Observant leur activité quotidienne, notamment en patrouille et en interaction avec la population, l’auteur présente des témoignages des interventions et de l’activité réelle de la police quasiment surréalistes. Il nous livre une étude à la fois révoltante et désolante, d’une institution policière dépassée par son utilisation politique, et dont le travail au final semble bien moins la sécurité que la continuation violente et discriminatoire de l’ordre social, que l’auteur dit « postcolonial ».

Toutefois, contrairement à ce qu’affirment les détracteurs de l’ouvrage, le livre ne fait pas de « l’antiflic primaire », en généralisant des observations locales. Fassin le signale lui-même : il n’a observé l’activité que d’un seul commissariat puisque, lorsqu’il a voulu étendre ses observations à d’autres zones, son autorisation spéciale lui a été retirée, l’empêchant de continuer son enquête.

Mais qu’importe : chaque habitant de banlieue, et spécialement des quartiers dits « sensibles » ayant eu affaire à la police et aux « baceux », pourra se retrouver dans les situations que Fassin décrit. Celles de l’agressivité permanente de flics, souvent jeunes et issus de zones rurales, à qui on répète en formation que les banlieues sont des zones peuplées de « sauvages » [1], et qui intègrent une culture professionnelle fondée sur le racisme, le contournement des lois et la violence pour faire respecter « l’ordre », alors que leur quotidien rime bien souvent avec ennui et inefficacité. Ennui, car au final, les Zus dans leur ensemble ne sont pas plus dangereuses statistiquement que le reste de la France, et que l’action y est rare, même pour la Bac. Inefficacité : leur action, se concentrant sur ces quartiers et en priorité sur les jeunes, immigrés ou issus de l’immigration, stigmatisant et humiliant quasi-systématiquement les habitants et les habitantes dans leur ensemble, n’arrête pas « les voleurs et les voyous » [2], mais contribue à préserver un climat de violence et d’insécurité. Ce climat entraîne régulièrement la mort de jeunes. Violence et abus policiers sont de facto couverts par les hiérarchies, souvent inconscientes du rôle qu’on leur fait jouer dans ces zones.

Fouillée, réfléchie, cette étude, même s’il lui manque cette dimension empirique qui lui permettrait de légitimer certaines conclusions de l’auteur, a le mérite d’aller, preuves à l’appui, à l’encontre du discours sécuritaire ambiant sur les cités, et amène de manière directe la réflexion sur le véritable rôle de la police dans ces quartiers.

Hugues (AL Banlieue Nord-Ouest)

• Didier Fassin, La Force de l’ordre, La Couleur des idées, Seuil, 2012, 408 pages, 21 euros.

[1Citations d’entretiens avec des membres de la Bac.

[2Citations d’entretiens avec des membres de la Bac.

 
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