vendredi, 29 août 2014
 
 

Lire : Foucault/Chomsky, De la nature humaine, justice et contre-pouvoir

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En 1971 avait lieu un débat entre Chomsky et Foucault qui fut retransmis à la télévision néerlandaise. Les deux célèbres intellectuels furent invités à débattre sur la question de la nature humaine et de la justice .

Foucault soutient, dans la seconde partie, que la justice est un effet du pouvoir : « Et parce qu’il [le prolétariat] veut renverser le pouvoir de la classe dirigeante, il considère que cette guerre est juste ». Or Chomsky, en tant que militant anarchiste, s’oppose à cette analyse de Foucault qu’il perçoit comme ayant les mêmes prémisses argumentatives que le bolchevisme : « On doit montrer que la révolution sociale que l’on conduit est menée à une fin de justice pour satisfaire des besoins humains fondamentaux et non pour donner le pouvoir à un autre groupe simplement parce qu’il le veut ». La conception de Chomsky suppose une conception essentialiste de la nature humaine qui le conduit à avoir une conception de la justice non comme construite, mais comme donnée. C’est sur ce point que porte la première partie du débat entre Foucault et Chomsky. Foucault, au contraire, insiste sur le risque que ce que nous définissions comme étant la nature humaine ne soit en réalité que la projection sur la nature de caractères propres à l’organisation de la société dans laquelle nous vivons. Par exemple, si dans une société, les femmes ont un statut inférieur aux hommes, on aura tendance à faire de cette infériorité, non une caractéristique sociale, mais naturelle. Néanmoins, Chomsky semble toucher juste quand il argumente que toutes les formes de résistances au pouvoir ne nous paraissent pas également valables. Il existe bien le problème de ceux qui se soulèvent et mettent en place un pouvoir encore plus oppressif que le précédent. Cette question pratique, les militants anarchistes sont amenés, par exemple, à se la poser quand il s’agit de déterminer avec qui être solidaire lors d’un soulèvement. Il faut se souvenir que la position de Foucault l’a amené à soutenir, par exemple, la révolution islamique iranienne.

Le débat entre Foucault et Chomsky pose donc un problème philosophique fondamental tout en exposant les arguments qui sous-tendent chacune des positions. Si l’on considère que le combat du prolétariat contre la bourgeoisie est plus juste que l’oppression par cette même classe, alors il faut supposer l’existence d’une nature humaine universelle. Cette nature humaine, comme chez Kropotkine, suppose que l’homme tend en réalité à l’entraide et désire la liberté plutôt que l’oppression, que tous les hommes sont égaux…Mais cette conception de la nature humaine ne risque que d’être la projection sur la nature de l’idéologie que nous défendons. Mais si nous nous passons de l’idée de nature humaine fixe, nous n’avons plus de moyens de distinguer ce qui est juste et injuste. Nous nous en remettons alors à la loi du plus fort, que ce plus fort soit la bourgeoisie ou le prolétariat.

Irène et Rémi (AL Paris-Sud)

• M. Foucault, N. Chomsky, De la nature humaine, justice et contre pouvoir, Ed. de l’Herne, 2007, 110 pages, 9,50 euros.