Lire : Frank Harris, « La Bombe »

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L’histoire des martyrs de Chicago, ces huit anarchistes condamnés pour un attentat à Chicago en 1886, est maintenant un peu plus connue. Pourtant, si l’innocence de ces condamnés fait désormais consensus, au point qu’un monument commémoratif a été établi par les autorités américaines sur le lieu de l’explosion, il subsiste un mystère dans cet affaire : le véritable auteur de l’attentat contre la police n’a jamais été découvert.

Pourtant, dès 1908, le journaliste américain d’origine irlandaise Frank Harris publiait un roman, The Bomb, dans lequel il affirmait que le coupable était un immigré allemand, Rudolph Schnaubelt. Mieux encore, dans ce livre, c’est Rudolph Schnaubelt qui racontait sa vie et notamment son court passage à Chicago, où il lança cette bombe sur des policiers pour protéger un meeting de grévistes. C’est donc en janvier 2015, alors que l’apologie du terrorisme redevient à la mode dans les tribunaux, que les éditions La Dernière Goutte ont choisi de publier la première traduction en français de ce roman.

On y découvre la (sur)vie des ces innombrables immigrés, notamment allemands, qui peuplent une Amérique alors en plein essor industriel. Cinq des huit condamnés étaient nés en Allemagne, un était fils d’immigré allemand, un autre encore était un immigré anglais et un seul était américain.

Frank Harris, lui-même immigré irlandais et journaliste, se met donc facilement dans le rôle de Schnaubelt, jeune allemand cultivé, qui se lance à l’assaut d’un rêve américain qui se transforme en quelques semaines en cauchemar. C’est un choc pour lui de découvrir ce milieu ouvrier, très largement immigré, auquel il était presque totalement étranger, lui qui avait grandit dans une famille de petits artisans relativement aisés.

Le récit détaillé des conditions de vie et de travail des ouvriers immigrés, mais aussi de la construction d’un mouvement ouvrier qui leur est propre, permet de mieux comprendre le cheminement de celui qui choisira, à ­contrecœur, l’action violente.

On y rencontre ces anarchistes qui constituent alors l’essentiel de ce mouvement. Des anarchistes un peu particuliers, dont on peine à comprendre ce qui les sépare des socialistes tant ils réclament l’étatisation d’une grande partie de l’économie. La description que Frank Harris fait de leurs débats et de leurs discours montre l’écart qui existe entre les positions politiques de ces libertaires et celles des anarchistes européens, mais aussi le bouillonnement intellectuel, la recherche effrénée d’une nouvelle société et le foisonnement enthousiaste d’idées nouvelles et subversives.

On ressent dans chaque page la xénophobie généralisée à New York et à Chicago, qui oblige les immigrés à cacher leur accent et à vivre entre eux, qui les laisse à la merci de violences policières ­systématiques.

Ce roman est bouleversant, même pour les personnes qui n’ont a priori aucun intérêt pour le mouvement libertaire, à condition toutefois de supporter les pages décrivant la relation amoureuse de Rudolph et d’Elsie, d’une désuétude ­touchante.

Renaud (AL Alsace)

  • Frank Harris, La Bombe, La Dernière Goutte, janvier 2015, 300 pages, 20 euros.
 
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